Les années d'Annie Ernaux

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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« Les années » est le premier livre dans lequel Annie Ernaux tente de passer du je, matière de tous ses précédents livres, au nous. Elle essaye à travers ses souvenirs personnels réactivés par des photos de famille, elle nous rappelle par là qu'elle a écrit « L'usage de la photo » (Folio n° 4397), de brosser le tableau des cinquante dernières années du quotidien des français par les yeux d'une femme sans qualité. Elle parvient a dépeindre le désenchantement de la France.

Annie Ernaux commence son introspection rétrospective comme une sorte de remake du « Je me souviens » de Georges Pérec comme en témoignent ces notations, << la silhouette sémillante de l'acteur Philippe Lemaire, marié à Juliette Gréco.>>.

Dés cette première citation est mis en exergue le fait que le fleuve du temps sera vu par les yeux d'une femme. A la fin du livre on mesure le changement de statut de la femme depuis 1945. Toute la jeunesse de la narratrice est placé sous la menace d'une grossesse non désirée et l'on se réjouit d'être un mâle.

Dans les Premières pages, une fine notation comme celle-ci << L'école était un arrière-fond mythique, un bref âge d'or dont l'instituteur avait été un dieu rude avec sa règle en fer pour taper sur les doigts. >>, fait fondre le nostalgiolâtre que je suis, semblable à tous les hommes ayant dépassé une certaine borne, différente pour chacun de nous et qui prennent le temps de se souvenir. Cette pause (qui pourrait également s'écrire pose) semble d'autant plus facile pour la narratrice, qu'ensuite je n'appellerais plus qu'Annie Ernaux, par facilité d'écriture, sans méconnaitre pour autant la distance qui sépare probablement le je « des années » de l'auteur, qu'elle se révèlera d'une passivité impavide. Rapidement, du général, du spectacle des jours, Annie Ernaux passe à l'intime, ce qui ne va pas sans quelques truismes tristes, néanmoins joliment énoncés, << Tout s'effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s'éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d'une table de fête on ne sera qu'un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu'à disparaître dans la masse anonyme d'une lointaine génération.>>. Curieusement Le je d'Annie Ernaux s'étiole au fil des pages, comme usé par la routine et le conformisme.

Avec autant de pertinence qu'un Barthes ou pour le début des trente glorieuses que le Pérec « des choses », l'auteur sait mettre en évidence les tics et les marottes d'un moment, l'engouement des nouveaux instruits dans les années 50 pour le jazz ou la soudaine passion de la petite bourgeoisie à l'aube du XXI ème siècle pour la généalogie, mais c'est fait sans aucun humour et sans le désir d'en dégager un sens, sans aucun désir de mise en perspective...

La lecture des « années » semble donner raison à Renaud Camus quand il énonce que la culture est en partie héréditaire. Car on ne voit pas ce qu'a pu tirer de ses années d'étude cette pauvre narratrice que l'on espère pour Annie Ernaux un peu différente d'elle. Ses studieuses années ne lui ont donné aucun sens critique, aucune curiosité. Elle semble, au fil de sa terne vie, toujours suivre les gouts et opinions de sa tribu. On se dit qu'il est navrant de voir autant de temps et d'argent gaspillés pour remplir de telles bovines caboches. Le livre est une condamnation sans appel de l'instruction de masse. Dans cet exposé d'une vie, il ne semble jamais y avoir ni enthousiasme, ni passion, pas plus que d'amour. Notre professeur se marie parce que c'est ce qui se fait, elle a des enfants par le même conformisme et après mai 68 elle divorcera parce que divorcer était dans l'air du temps. Son mari et ses enfants resteront des silhouettes. Ses opinions politiques sont aussi moutonnières et molles que les options de sa vie privée. Elle est bien sûr de gauche, par conformité sociale sans que l'on sente durant toutes les années une véritable implication idéologique.

Son atonie n'empêche pas parfois Annie Ernaux d'avoir une belle lucidité: << Il y avait un besoin de guerre, comme si les gens avaient manqué d'évènements depuis longtemps, envieux de ceux dont ils avaient été seulement les spectateurs à la télé. Un désir de renouer avec vieille tragédie.>>.

A lire ces lignes d'une écriture froide du récit de la vie d'une personne qui se regarde vivre plus qu'elle ne vit, on se demande si la carence principale de l'enseignement n'est pas qu'il n'enseigne pas à jouir. On ne ressent jamais le plaisir dans tout ce morne déroulement des années d'une existence vécue comme un passe temps. On n'y rencontre pas non plus une once d'admiration pour un artiste, on écoute Brassens puis Renaud parce que cela se fait, avec la même docilité qu' enfant on d'allait à la messe. Notre professeur n'éprouve pas plus d'émerveillement pour les contrées où elle réside que de transes littéraires ou musicales. Elle passe de la Normandie au Dauphiné, puis à la région parisienne, avec l'ébahissement d'un cactus en pot.

Trop rarement Annie Ernaux s'échappe de la gangue du convenu qu'elle paraît supporter comme le pur sang sa charge handicape. Elle parvient néanmoins à nous délivrer quelques sentences douces amères comme celle-ci: << Comme le désir sexuel, la mémoire ne s'arrête jamais. Elle apparie les morts aux vivants, les êtres réels aux imaginaires, le rêve à l'histoire >>.

Il est dommage qu'elle gâche son acuité d'observation dans sa propension à la rêverie proustienne, ce qui donne néanmoins quelques perles comme ce retour sur l'ennui des dimanches (toujours Gréco) << Toutes les images crépusculaires des premières années, avec les flaques lumineuses d'un dimanche d'été, celles des rêves où les parents morts ressuscitent où l'on marche sur des routes indéfinissables.>>. On perçoit parfois la volonté, un peu forcée, de s'obliger à rester dans le récit atone d'un vain passage terrestre. Cette permanente mise à distance donne un style plat et fluide, aux phrases courtes, à la lecture facile mais de peu de saveur. Ce que l'on regrette d'autant, que par instant l'écrivain ne peut dissimuler son plaisir des mots et sa réflexion sur la temporalité d'un langage, comme dans ce passage: << vieux kroumir, faire du chambard, ça valait mille! Tu es un petit ballot! Les expressions hors d'usage, ré entendues par hasard, brusquement précieuses comme des objets perdus et retrouvés, dont on se demande comment elles se sont conservées.>>.

« Les années » permettent de passer en revue les évènements de 1950 à 2000 sans effort comme si l'on entendait une litanie usée. Cette nomenclature de guerres et d'horreurs a glissé sur la narratrice comme une douche tiède. En lisant cette liste et en étant surpris devant tant d'indifférence, qui n'a même pas l'excuse de protéger un bonheur, mais qui seulement préserve un ennui moite de la rumeur du monde, on s'interroge sur ce que peut transmettre à ses élèves une telle personne et soudain on comprend la cause de la déliquescence du pays.

A la fin du livre pour reprendre l'interrogation d'Aragon, on se demande: Est ce ainsi que les hommes vivent? S'ils sont tous à l'image d'Annie Ernaux je verrais arriver le règne du poulpe avec soulagement.

 

Les années d'Annie Ernaux, éditions Folio n° 5000

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