Les amants du Spoutnik d'Haruki Murakami

Publié le par lesdiagonalesdutemps

  

Le narrateur, K, d'abord étudiant puis instituteur,est un garçon banal, enfance habituelle, études sans excès, métier moyen, aime une jeune femme qui l'est moins, Sumire (prénom qui veut dire Violette en japonais), légèrement plus jeune que lui, qu'il a rencontré à l'université. Sumire abandonne ses études pour se consacrer à l'écriture, persuadée est elle de devenir une rapidement une romancière célèbre. Mais ses tentatives littéraires n'aboutissent. Alors que le narrateur lui conserve toute son amitié, en fait K est secrètement amoureux de Sumire, elle rencontre, lors d'un mariage, une femme plus âgé qu'elle, Miu est une japonaise de 38 ans d'origine coréenne, dont elle tombe amoureuse immédiatement. Miu devient bientôt l'employeur de Sumire. Miu investit progressivement la vie de la jeune femme dont la personnalité se modifie. Sumire en est désorientée.

Un jour Sumire disparaît sur une ile grecque où Miu l'a emmenée. K part à sa recherche.

C'est encore une fois de belles histoires d'amour que nous raconte Murakami, l'amour entre deux femmes et l'amour secret d'un homme pour l'une d'entre elles.

Tout d'abord petite explication de ce titre bizarre: Le 3 novembre 1958, Spoutnik 2 fut envoyé dans l’espace avec à son bord, la chienne Leïka. Mais le pauvre animal ne put malheureusement pas être ramené sur terre et mourut seule durant son voyage sidéral. A la lecture du roman on s'aperçoit que ce titre est une métaphore pour la trajectoire de la jeune Sumire qui se voit embarquée dans un voyage amoureux avec Miu. Voyage forcé par le destin et duquel elle restera prisonnière. On peut également faire l'analogie des parcours solitaires des personnages avec ceux des satellites qui tourne jusqu'à leur désagrégation autour de la planète sans jamais se rencontrer. Les protagonistes de cette histoire ont un peut le parcours des spoutnik : ils ne font jamais l’amour ensemble. Pourtant ils s’aiment et se désirent, mais pas par bonnes paires.

« Les amants du Spoutnik », Traduit par Corinne Atlan, sera le premier succès de Murakami en occident. Comme souvent dans les romans de Murakami le fantastique et l'étrange apparaissent inopinément par le biais d'un récit dans le récit qu'écrit Sumire sur un épisode de la vie de Miu, cela juste avant de disparaître.

Le bizarre du livre vient d'abord, avant l'intrusion du surnaturel, que l'intrigue principale du roman, l'histoire d'amour entre Sumire et Miu est raconté par un tiers, qui est comme un spectateur de la vie, posture habituelle du « héros » masculin chez Murakami. K n'a pas véritablement d'emprise sur l'histoire.

Le lecteur habituel du romancier japonais ne sera pas dépaysé par « Les amants du spoutnik ne sera pas dépaysé. Il retrouvera tout ce qui fait le charme de l'écrivain. Tout d'abord la facilité de faire de toute intrigue, même les plus ténues un parfait pages turner.

Comme à son habitude on constate l'omniprésence de la musique comme dans tous les romans de Murakami. Il est peu douteux qu'à travers les gouts musicaux de ses héros principaux, l'auteur nous fasse partager les siens. Le narrateur de « La chasse du mouton sauvage » puis de « Danse, danse, danse » se moque des noms étranges choisis par les groupes de rock. On y apprend vite qu'il n'a guère de goût pour la musique anglo-américaine des années 80, alors qu'il aime les musiciens des années 60, 70 comme les Rolling stone, les Beach boy. Dans « Les amants du Spoutnik » l'accent est plus mis sur la musique classique. Comme dans chaque roman de Murakami on y trouve de nombreusesréférences culturelles occidentales, Kérouac, Balzac, Brahms, Mozart, le vin de Bourgogne … Ce qui paraît moins extraordinaire que dans d'autres ouvrages de l'auteur puisqu'une partie de l'histoire se déroule en Grèce (certaines pages donne l'envie de partir immédiatement pour une ile de ce pays) de ce fait. Ce qui n'empêche pas le roman de Murakami d'être très japonais par la relation entre les personnages on y retrouve cette difficulté à établir une relation avec un représentant de l'autre sexe, homme ou femme.

On retrouve dans le présent livre outre l'habituel héros masculin principal falot, la femme riche et mystérieuse qui hante également par exemple « Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil », la jeune femme ou l'adolescente borderline comme dans 1q84 et surtout ressemblant à la Naoko de « La ballade de l'impossible ». Il est curieux de constater que Sumire ne vit pas pour enrichir son expérience, mais reste rivée à son ordinateur sur laquelle elle pianote inlassablement des morceaux de romans qui ne parviennent pas à s'assembler. K comme le héros de « La course au mouton sauvage » fantasme sur les oreilles des jeunes femmes. Et bien sûr y passent les chats... Le lecteur du recueil de nouvelles « Saules aveugles, femme endormie » s'apercevra que des nouvelles entière de ce livre sont incluses dans « Les amants du Spoutnik »*.

Aujourd'hui « Les amants du Spoutnik » apparaît comme annonciateur de 1q84. Il y a déjà la présence d'un monde parallèle et la faculté de s'y échapper, les fabulation sur les menstrues... et même une lune gibbeuse...

L'étrangeté, cette fois de la forme du récit provient du contraste entre une narration très plate et des métaphores et images coruscantes. Proust qui n'aimait que les écrivains virtuose dans l'exercice de la métaphore, il reprochait à Flaubert l'absence de cette figure de style dans son oeuvre, aurait probablement aimé Murakami...

Comme toujours Murakami à l'art de faire que son lecteur ne puisse abandonner son roman avant la dernière page et ce n'est pas un mince exploit même si ce genre de performance est généralement raillée par les trissotins de nos lettres. En revanche, comme souvent chez cet auteur, le lecteur sera un peu déçu de la conclusion du roman qui voit le mystère convoqué par le récit resté entier.

 

  •  

  • * Murakami ayant l'habitude de recycler ses idées, de les approfondir et de faire des variations sur un même type de personnage, je conseillerai au lecteur n'ayant jamais abordé son oeuvre de la lire par ordre chronologique de parution (au Japon) qui est vraisemblablement grosso modo l'ordre de son écriture. Je vous la propose ci-dessous...

 

  • La course au mouton sauvage (roman, 1982)

  • La fin du temps (roman, 1985)

  • La ballade de l'impossible (roman, 1987)

  • Danse, danse, danse (roman, 1988)

  • L'éléphant s'évapore

  • Tony Takitani (court roman 1990)

  • Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil (roman, 1992)

  • Chronique de l'oiseau à ressort (1995)

  • Après le tremblement de terre

  • Les amants du Spoutnik (roman, 1999)

  • underground

  • Kafka sur le rivage (roman, 2002)

  • Le passage de la nuit (roman, 2004)

  • Saules aveugles, femme endormie

  • Sommeil

  • Autoportrait de l'auteur

  • 1q84 (roman 2010-2011)

  • Le sans couleur Tasaki Tsukuru et son année de pèlerinage (2013 roman, parution prévue en français pour 2014)

 

Les deux premiers romans de Murakami, Pin ball 1973 (1979), en français le flipper et Hear the wind sing (1980), en français écoute la voix du vent, ne sont pas traduits en français, alors qu'ils sont disponibles en anglais.

 

Liens:

 

Pour retrouver Haruki Murakami sur le blog: Kafka sur le rivage d'Haruki Murakami,  La course au Mouton sauvage de Murakami,  Danse, danse, danse d'Haruki Murakami,  La ballade de l'impossible d'Haruki Murakami,  Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil d'Haruki MurakamiLes amants du Spoutnik d'Haruki Murakami  


Lire la critique d'Argoul de ce même roman: Haruki Murakami, Les amants du spoutnik | argoul

 

(en)Site officiel

Entretien à propos de Kafka sur le rivage, L'Express

Entretien à propos de 1Q84, Le Nouvel Observateur, (trad. Jean-Baptiste Flamin et Diane Durocher)

(en)Haruki Murakamisur le site Hanami Web

(en)After the Quake, Reviewedsur le site The Open Critic

Page biblio-biographiquesur le site du Cafard cosmique

Pages consacrées à Haruki Murakamisur le site Lecture/Ecriture

 

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Cyril 04/07/2013 14:37

Après la lecture de "Kafka sur le rivage" (magnifique), je recommande vivement (en complément) "Le musée du silence" de Yôko Ogawa

lesdiagonalesdutemps 04/07/2013 21:10



Je tenterai certainement l'expérience mais jusqu'à maintenant les livres de Yoko Ogawa me sont un peu tombés des mains. Je n'arrive pas à croire à leur coté fable. Ce que j'aime chez Murakami est
que le fantastique arrive sans crier gare dans un monde ordinaire qui pourrait être celui du lecteur. Alors que chez Ogawa j'ai l'impression d'être entré dans une de ces peintures surréalistes
bien léchées dans laquelle l'étrange est un peu trop calculé et devient ainsi factice.