le trou du cul est le plus vivant des trous

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Les freudiens ont bien vu que l'action innocente de l'enfant qui joue à creuser des trous n'était pas du tout si innocente. Ni celle qui consiste à glisser son doigt dans le trou d'une porte ou d'une muraille. Ils l'ont rapproché de ces plaisirs fécaux que les enfants prennent ou à recevoir des lavements. Et ils n'ont pas eu tort. Mais le fond de la question reste indécis:  faut-il ramener toutes ces expériences à l'unique expérience du plaisir anal? Je ferais remarquer que cela suppose une divination mystérieuse de l'instinct, car l'enfant qui retient ses fèces pour jouir du plaisir de l'excrétion ne peut point deviner  qu'il a un anus, ni que cet anus offre une ressemblance avec les trous, où, tout de suite, il s'essaie à mettre ses doigts. Autrement dit, Freud tiendra que tous les trous pour l'enfant, sont symboliquement des anus et l'attirent en fonction de cette parenté - et moi je me demande plutôt si l'anus n'est pas chez l'enfant, objet de concupiscence parce que c'est un trou. Et certes le trou du cul est le plus vivant des trous, un trou lyrique, qui se fronce comme un sourcil, qui se resserre comme une bête blessée se contracte, qui bée enfin, vaincu et près de livrer ses secrets; c'est le plus douillet, le plus caché des trous, tout ce qu'on voudra, je n'empêche point les freudiens de composer des hymnes à l'anus, mais il n'en demeure pas moins que le culte du trou est antérieur à celui de l'anus, et qu'il s'applique à un plus grand nombre d'objets. Et j'admets fort bien qu'il se charge peu à peu de sexualité, mais j'imagine qu'il est d'abord présexuel, c'est à dire qu'il contient la sexualité à l'état indifférencié et qu'il déborde...

Jean-Paul Sartre, Carnet de la drôle de guerre, page 434, Les mots et autres écrits autobiographiques, éditions Gallimard, la Pléiade  

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