Le soufre et le moisi de François Dufay

Publié le par lesdiagonalesdutemps


Sous ce bien mauvais titre, en forme de clin d’oeil à Philippe Sollers que pourtant on ne croisera pas dans ces pages, ce cache un chef d’oeuvre d’émotion et d’ érudition. Emotion un qualificatif qui vient bien rarement à l’esprit lorsqu’il s’agit de rendre compte d’un essai et qui est une grande valeur ajoutée à celui-ci qui, par ailleurs développe discrètement une thèse très originale sur le milieu littéraire français de l’immédiat après guerre jusqu’à la fin des années soixante, même s’il me parait que la peinture du dit milieu est l’enjeu principal de l’ouvrage. L’idée maîtresse que développe François Dufay est que Paul Morand et Jacques Chardonne furent les deus machina de tout un pan de l’histoire littéraire de la deuxième moitié du XX ème siècle. Ces deux écrivains, jadis prestigieux et fêtés, surtout pour le premier, mis, pour faits de collaboration, sur l’informelle liste noire des écrivains français par leurs pairs ayant fait, ou fait croire à, un meilleur choix, celui des vainqueurs, se retrouvent en marge, exilés jusque dans leur propre pays. Pour reconquérir leur statut ces deux brillant has been que tout opposait noue un pacte de survie. Ils trouvent un soutien qu’il n’attendaient pas, mais qu’ils suscitent pour une bonne part, chez de jeunes écrivains de droite, surnommés hussards par Bernard Frank (lui de gauche mais que l’on peut apparenter sans trop de mal à ceux qu’il a baptisés), étiquette qu’il ne réussiront jamais à décoller. A l’aube des années 50, ces alors jeunes et alertes plumes ont pour nom Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent, Michel Déon auxquels on peut adjoindre des jeunes gens d’une sensibilité un peu différente comme  François Nourissier ou Jean-Louis Bory. Ces premières vestales seront ensuite relayées par une nouvelle génération, Mathieu Galey, Jacques Brenner...
Kléber Haedens dans son "Une histoire de la littérature française" (Cahiers Rouges) en dresse un portrait évocateur : << Les hussards sont la liberté même. Mais de nombreux dangers les menacent. Ils sont comme ces oiseaux aux longues plumes que l'on a vus sur les plages pris dans la marée noire. La littérature existentialiste qui les entoure semble sortir d'un pétrolier coulé. >>.
Dufay décrypte les subtiles retours d’ ascenseur que se renvoient les protagonistes de ce curieux pacte dont le cynisme inconscient et informulé sera mis à mal par les faiblesses du coeur que l’on pensait inimaginables chez ces deux vieux crocodiles du marigot des lettres qu’étaient Morand et Chardonne. Le désespoir de Morand à la mort de Nimier qu’il considérait comme son fils fait écrire à Dufay des pages poignantes.
Delay décrit à merveille les relations quasi incestueuses dans ce petit monde des littérateurs durant les  années d’après guerre. Au passage on apprend en outre des choses comme l’amitié de Nourissier pour Heller. Ce même Nourrissier qui deviendra une vingtaine d’années plus tard, lui aussi un grand manipulateur des lettres françaises et un grand faiseur de Goncourt
Mais peut être que le plus grand plaisir, rare dans un essai, que nous offre celui-ci est son style, quel art dans le portrait, presque toujours vachard, peu de modèles échappe aux coups de griffes de Dufay, qui dans cet exercice se rapproche de Léon Daudet et de Jules Renard. Au milieu de tant de piques on y trouve néanmoins un bel exercice d’admiration pour Mathieu Galey, autre grand portraitiste  au talent acide.
Ce qui n’ empêche pas l’essayiste d’en brosser un portrait aussi vrais que savoureux: << Le “sérieux Galey” est pourtant à bien des égards plus sulfureux que ses ainés le furent jamais. Quant il ne court pas les avant-premières et les salons des Madame Verdurin de la V ème république naissante, le jeune homme hante les bars interlopes de la rue Sainte Anne et les pissotières de Saint-Germain-des-prés - les tasses, comme il dit en jargon homosexuel. “Je me transforme dès la nuit tombée en salonnard, puis en chasseur, ou les deux ensemble” note-t-il dans son journal où il tient le compte de ses aventures d’un soir. Chardonne qui a bientôt flairé quelque chose, le met en garde  contre les “bas fonds gidien”! En décembre 1963, plus d’ambiguité: Galey arrive à La Frette flanqué d’un blond étudiant allemand, aussitôt surnommé “Siegfried” par le maître des lieux qui entreprend de lui expliquer la germanité...>>...
“Le soufre et le moisi” est également une incessante incitation à lire et à relire tout Morand et Chardonne, bien sûr mais aussi à se replonger dans “Les épées” de Nimier ou encore à revisiter l’oeuvre de Michel Déon, curieusement assez mal traitée par Dufay.
On y trouve l’écho de la pensée de ces vieux maîtres d’une lucidité effrayante comme dans cet extrait d’une lettre de Morand à Nourissier en 1956: <<... Il faut survivre, non pour l’amère joie de voir les criminels qui ont scié la poutre maîtresse de l’Europe essayer en vain d’en soutenir, d’une main tremblante, le toit qui leur tombe sur la tête, non pour le posthume intérêt de constater une marée slave qui, nos positions d’Afrique tournées, n’aura qu’à passer le lacet autour du cou de l’occident, mais pour affirmer quelque part, dans quelque arche de Noé, le triomphe de la vie et rester le dernier témoin du désir et de la passion d’exister.>>. Je fais mien ce viatique...
Le livre ouvre sur un certains nombre de questions dont on aimerait bien trouver au plus vite les réponses...
Comme celle qui me taraude, où sont les Morand et les Chardonne et leurs damoiseaux d’aujourd’hui qui nous délivreraient de ces tristes littérateurs qui ne semblent préoccupés que de savoir si les rejetons des nouveaux occupants ânonnent Beaumarchais...
L’auteur n’hésite pas à avancer des supputations dérangeantes comme l’ hypothèse que Roger Nimier aurait été comme émasculé littérairement par Jacques Chardonne, comme vampirisé par son mentor barbon...
En outre Dufay propose, sans avoir l’air d’y toucher, une idée assez ébouriffante, et qui pourtant semble d’une parfaite évidence, une fois que l’on a refermé le livre, celle de faire de Patrick Modiano l’ultime héritier de Morand, contrairement à Nimier, premier prototype d’un modèle à venir, Modiano en serait l’ accomplissement. Modiano, un hussard qui aurait réussi...
Il y a une malédiction qui semble planer sur les écrivains de droite et à ceux qui s’intéressent à leur histoire et à leur postérité. On sera éternellement éploré que ce magnifique livre soit le dernier de son auteur victime de la même mécanique qui enleva Roger Nimier à notre admiration. 

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C 28/02/2013 15:19

Nos écrivains n'en sont pas à une contradiction prés, et c'est ce qui fait leur charme. Enfin, Chardonne a toutefois conseillé à Galley (dont le talent de critique et surtout de diariste n'est en
effet, pas à prouver)de se méfier des "bas-fonds gidiens" comme vous le stipulez dans votre article ci-haut. Il n'etait peut-etre pas tant homophobe que ce qu'on veut nous rappeler, mais il n'etait
pas franchement amateur de la chose. Les hussards non plus d'ailleurs. Mais les hussards c'est la liberté. Ils s'en fichaient pas mal. Cependant, je pense qu'en effet, certains fantastiques
ecrivains, peintres, dramaturges, ont péché par excés de chair, et semblaient trop centrer sur la chose, au détriment de leur art. Morand disait "ils ne pensent qu'à leur vice, ont toujours un
jeune protégé plein de talent à vous présenter, et quand on en a vu un, on les a tous vu".
Et bien nous nous verrons au salon du livre, alors.

lesdiagonalesdutemps 28/02/2013 16:05



Le mot de Morand est délicieux et juste d'après ce que j'ai pu constater. Je tenterais d'y être samedi cela dépend de mon emploi du temps sinon je passerais au salon le vendredi...



C 28/02/2013 13:30

Oui en effet, et c'est avec une impatience non dissimulée que j'attends cette édition... J'ai lu que les imprécateurs de l'intelligentsia en place commencaient déjà à s'offusquer de cette parution,
offuscation due aux propos antisémites ou un peu trop germanophiles des deux grognards. Il est toujours facile de juger l'histoire sans la circonstancier.
Concernant Modiano, dernier hussard comme vous l'appelez, on peut aussi le rapprocher en ce cas, de la génération des années 80, baptisée néo-hussards (néologisme qui n'aurait pas bien plu à Nimier
et compagnie), avec les Neuhoff, les Patrick Besson, les Tillinac etc.
Je ne trouve pas, pour les deux premiers en tout cas, que le talent peut se comparer à celui de nos chers hussards. Tout à fait d'accord avec vous concernant le nouveau roman, tout n'est pas à
jeter. Si je ne suis pas client de Robbe-Grillet ou de Butor, je continue à apprécier Perec et Duras, qui peuvent se ranger dans ce courant.
En bref, tout n'est pas blanc ou noir.
De goût personnel cependant, et vous l'aurez compris, je me sens bien plus proche, à bien des égards, des hussards et des grognards, que des existencialistes et autre nouveau roman.
Déon sera d'ailleurs au salon du livre samedi 23 mars, je compte non sans émotion, lui apporter quelques uns de ces ouvrages à dédicacer, s'il l'accepte bien sûr.

lesdiagonalesdutemps 28/02/2013 14:51



Je ne savais pas que Déon serait au salon du livre. Je tenterais de l'approcher pour lui faire signer un ouvrage, j'ai eu la chance de le rencontrer jadis lorsque le Matulu de Michel Mourlet lui
avait consacré un numéro... Déon devrait faire la préface de la fameuse correspondance. Ce qui est rigolo chez les deux affreux des lettres française c'est qu'ils étaient antisémites et
homophobes en étant cul et chemise avec un Mathieu Galet (voir son extraordinaire journal), c'est un peu comme Léon Daudet autre antisémite et homophobe infatigable propagandiste de Proust et
puis Morand et Chardonne étanent anglophobe tout en cultivant le chic anglais, comme Robbe-Grillet leurs contadictions ne les a jamais gênées  


La route des Flandre c'est vraiment splendite. Je ne classerais pas Pérec dans le nouveau roman, il est d'ailleurs inclassable et la vie mode d'emploi est inépuisable, c'est un de mes livres
préférés. Je ne suis pas convaincu par vos trois néo hussard qui me paraissent dénués de talent. Tilliniac c'est vraiment un sous sous Dutour



C 28/02/2013 11:16

Je finis à l'instant ce bel essai. Emouvant est le mot, en effet qui définit au mieux cette belle période de la littérature française. Ca avait quand meme autrement plus de panache et de gueule que
les existentialistes et le Nouveau Roman, sans blague ! Je déplore aussi le fait que Dufay traite assez mal Déon, dont j'admire l'oeuvre depuis l'adolescence. Il le qualifie à plusieurs reprises de
"moins talentueux" des quatre hussards (avec Laurent, Blondin et Nimier bien sûr); et je trouve ces critiques assez gratuites et surtout fausses. Déon est brillantissime. Il n'y a qu'à découvrir
l'innocence perdue du Jeune Homme vert et ses 20 ans, la fougue des Poneys sauvages, la beauté d'un Taxi Mauve, le génie d'un Déjeuner de Soleil, pour s'en rendre compte.

lesdiagonalesdutemps 28/02/2013 13:12



Malheureusement Dufay (dont je vous conseille, si vous ne l'avez pas déjà fait, le voyage d'automne qui est un peu l'avant propos du soufre et le moisi) ne pourra plus vous répondre puisqu'il a
été tué dans un stupide accident de circulation.


Je suis d'accord avec vous  en ce qui concerne Déon. Je pense, contrairement à Dufay qu'il était le plus talentueux des hussards en revanche je trouve que comme romancier Blondin est
surestimé mais c'est là comme celui de Dufay qu'un jugement subjectif. En ce qui me concerne je considère que les poneys sauvages est le grand livre de Déon.


Avec le recul je serais moins sévère que vous sur le nouveau roman (il y a un grand plaisir de lecteur à gouter la syntaxe de Claude Simon), un intitulé assez arbitraire d'ailleurs tout comme
celui de Hussard qui recouvre des auteurs et des livres très différents. A ces hussard par exemple j'ajouterais Jacques Perret. A propos il me semble que dans une certaine manière le nouveau
roman est né d'une opposition avec les hussard (bien qu'Alain Robbe-Grillet était plus proche des opinions politiques de Déon que de son ami Jérôme Lindon) comme les hussard sont une révolte
contre le roman existentialiste. Pour ma part cela ne m'empèche pas de beaucoup aimer Les mandarins de Simone de Beauvoir. J'ai parlé d'un ainé des hussards, Jacques Perret, je ne voudrais pas
oublier un cadet en la personne de Modiano qui dans ces premiers roman est un hussard de première ligne.


Sur les hussard on assistera à leur naissance en direct dans la correspondance Morand-Chardonne dont le premier tome devrait enfin paraitre aux éditions Gallimard en septembre prochain.