Le serment des cinq lords, une aventure de Blake et Mortimer par Yves Sente et André Juillard

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

 

 

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C'est toujours avec impatience que j'attend la parution d'un nouvel album des aventures de Blake et Mortimer qui furent un des grands bonheurs de lecture de mon enfance, plaisir qui ne s'est pas démenti depuis. Je ne vais pas revenir sur le bien fondé ou non de la reprise dans la bande dessinée de héros par d'autres lorsque leur créateur est soit décédé ou ne désire plus ou ne puisse plus les faire vivre. Je crois que la question ne sera jamais tranchée et je suis moi même partagé sur celle-ci. Plusieurs conditions me semblent indispensables pour qu'une telle reprise soit recevable. En premier lieu la qualité du dessin qui doit être au moins égale à celle du créateur. Ensuite une fidélité au graphisme de ce dernier, ceci sans tomber dans le pastiche, et surtout à l'esprit de la série, via le scénario. En ce qui concerne le dessin André Juillard est parfaitement à la hauteur de celui de Jacobs. Je vais même oser avancer, en connaissant l'oeuvre de Juillard qui ne se limite pas aux reprises de Blake et Mortimer, que sa dextérité est supérieure à celle du maitre. Je rajouterais que les autres dessinateurs qui ont travaillé pour ressusciter Blake et Mortimer, Ted Benoit, Yves Sente, René Sterne & Chantal de Spigeleer et Antoine Aubin sans oublier Bob de Moor qui termina "Les trois formules du professeur Sato n'ont pas démérité. Tous ont fait preuve d'un respect et d'une admiration sans faille pour l'oeuvre de Jacobs et surtout d'un soin pour chaque case, y compris celles dites de transition. C'est ce que l'on admire le plus dans "Le serment des cinq lords. On sent que le moindre détail d'une case a été travaillé, étudié et documenté et a nessécité probablement de nombreux dessins d'études (à ce propos a été édité un carnet de croquis de Juillard ayant trait à l'album, c'est un tirage limité donc couteux). Les auteurs ont fait de sérieux repérages sur les lieux dans lesquels ils ont inscrit leur récit. Le dessinateur, tout en restant fidèle à l'esthétique de la page jacobsienne a diminué par rapport à "La machination Voronov" par exemple, le nombre de cases par page, ce qui la rend plus lisible et plus agréable à regarder.  La seule réserve que je ferais c'est la relative rareté de plans larges qui auraient permi de voir un peu plus d'Oxford où l'intrigue se déroule presque exclusivement et qui est une bien belle ville. Mais peut être que ma remarque est nourri du regret de ne pas être retourné depuis bien longtemps dans cette magnifique et stimulante cité universitaire. Ma légère critique n'est probablement que le fruit de ma frustration d'autant que lors de mon passage à Oxford je n'ai pas visiter l'Ashmolean Museum (le premier musée universitaire au monde, conçu par l'architecte Charles Robert Cockerell.) épicentre de cette aventure, plus sanglante entre parenthèse, que celles vécues habituellement par notre duo de gentleman. La place que tient ce musée est un agréable clin d'oeil au "Mystère de la grande pyramide", récit dans lequel le musée archéologique du Caire génère une séquence inoubliable.

 

 

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Le dessin de Juillard recèle des plaisirs de lecture multiples, il faut prendre son temps pour lire l'album pour bien en détailler chaque case, à commencer par les véhicules qui s'y trouvent. Juillard a un tropisme, encore plus grand que celui de Jacobs, pour tout ce qui roule, à commencer par le vélo, continuer par les trains, poursuivre par les avion et surtout bien sûr pour les voitures. Il y a dans le serment une belle collection de vieilles anglaises, je ne parle pas de douarières moustachues mais d'automobiles remarquables comme la vénérable Bentley du conservateur de l'Ashmolean Museum ou la Morgan d'un des lords... sans oublier les motocyclettes.

 

 

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La beauté des planches doit beaucoup à leur mise en couleur par Madeleine Demille. Ses subtiles camaieux corrigent heureusement la tendance des coloristes précédant à utiliser de couleurs trop acides. J'ajouterais que le lettrage, du à Marie Aumont, très importante dans cette série dans laquelle le texte est dense est parfaitement jacobsien.

 

 

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Je pense que la tâche la plus difficile en ce qui concerne cette reprise, et pourtant moins visible par essence que le dessin, est celle dévolue aux scénaristes. Et par là, le résultat est un tout petit peu moins convaincant, il n'y a pas eu néanmoins de trahison. L'esprit a toujours été respecté mais c'est la reprise de la veine fantastique de Jacobs qui m'a paru être la moins heureuse en particulier dans "Le sanctuaire de Gondwana" du, comme "Le secret des cinq lords, à la plume d'Yves Sente.

 

 

 

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"Le serment des cinq lords" est une énigme policière à caractère historique dans laquelle Blake et Mortimer sont confrontés à toute une série de vols et de crimes qui trouvent leurs origines dans la figure de Lawrence d'Arabie et se révèleront être les fruits d'une terrible vengeance.  

Dans "Le serment des cinq lords" la veine exploitée, comme dans "L'affaire Voronov", scénarisé également par Yves Sente, est celle des marges de l'histoire, veine complètement ignorée de Jacobs, on pourrait donc crier à la trahison et pourtant ces albums sont paradoxalement ceux qui paraissent les plus fidèles aux premiers titres de la saga. Mais sans doute qu'il aurait été à l'époque impossible à Jacobs d'introduire un personnage historique dans une fiction. Cela n'aurait probablement pas été accepté par ses éditeurs. Mais aujourd'hui le positionnement des scénarios dans le passé en fait par la force des choses une série historique ou des personnages rééls peuvent trouver facilement leur place. Le dernier opus de nos aventurier britannique a donc beaucoup de points communs avec "La malédiction Voronov" on y retrouve l'apparition de personnages ayant existé, Paul McCartney et John Lennon pour "La Malédiction" et Lawrence d'Arabie pour Le serment mais contrairement à l'ancien album, dans le nouveau ce personnage est au centre et même la matrice de toute l'histoire qui se passe dans le présent des héros, le milieu des années 50 et aussi dans le passé en 1919, puis en 1935. L'histoire se base sur deux évènements réels, la perte du premier manuscrit des "Sept piliers de la sagesse" de Lawrence d'Arabie et son étrange mort.

Grâce au "Serment des cinq lords" j'ai appris qu'Oswald Mosley, le chef des fascistes anglais avait cherché à attirer dans son mouvement Lawrence d'Arabie. Mosley cherchait des héros populaire pour augmenter l'audience de son mouvement. Mosley a convaincu Lawrence, par l'intermédiaire de l'écrivain Henry Williamson de le rencontrer (Aldous Huxley dans Contrepoint trace un portrait saisissant du chef fasciste).

 

 

 

TE Lawrence sur son Brough Superior SS 1OO

On ne peut que se féliciter que ces aventures ne soient pas modernisées et soient au contraire de plus en plus ancrées dans les années 50, l'âge d'or de la bande dessinée belge, datation essentielle à son charme.

Outre cette apparition de l'Histoire dans les aventures de Blake et Mortimer, les scénaristes ont choisi avec audace une autre source pour renouveler la série, l'histoire familiale des héros, ce qui est une véritable révolution dans le monde des créatures de bande dessinée qui jusque là, à de rares exceptions, comme la série de Jo et Zette d'Hergé ou Boule et Bill de Roba, se caractérisaient par une absence de relations familiales ou alors prenaient place dans des familles fantasmées (les neveux de modeste par exemple).

Ces nouveauté obligent les scénariste à une grande homogénéité et les force à dater précisément les faits, ici 1954, chronologiquement après "La marque jaune".  

Autre choix scénaristique judicieux celui de ne pas faire apparaitre (pour une fois?) un personnage récurrent de la saga dont les inévitables apparitions étaient parfois incongrues dans l'histoire (je ne vous dirais pas lequel car comme vous l'avez remarque j'essaye de ne pas dévoiler l'haletante intrigue).

Le serment des cinq lords bénéficie également du fait qu'il se déroule en Angleterre, patrie des héros et surtout le pays où se déroule le plus célèbre épisode de la série, "La marque jaune". L'aura de ce célèbre livre profite au dernier volume dans lequel on peut repérer certaine case hommage à d'autres se trouvant dans "La marque jaune".

Le nouvel album de la série Blake et Mortimer montre qu'il est possible, lorsque le talent est présent, de renouveler et d'approfondir une série aussi prestigieuse que Blake et Mortimer.


Publié dans Bande-dessinée

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Frank 22/11/2012 13:38

Cher Bernard, je vous suis assez facilement pour l'entièreté de votre analyse de la dernière venue des aventures de Blake et Mortimer. Fanatique de l'oeuvre d'E.P. Jacobs, je trouve que "Le
testament des cinq lords" est à compter au nombre des meilleurs albums depuis la disparition du Maître. Avec "L'affaire Francis Blake", "La machination Voronov" et "L'étrange rendez-vous" !
La dernière histoire m'a cependant émoustillé d'un autre point de vue. Je le soumets à votre sagacité en reconnaissant ce qu'il peut éventuellement avoir d'iconoclaste. J'ai en effet été frappé par
l'atmosphère (toujours teintée d'homo-érotisme) d"old boys network" si typique des grandes universités britanniques. Vous aurez certes remarqué que, parmi les 5 lords, seul un semble être marié
puisque l'on évoque sa femme, d'ailleurs désolée de la vie privée dissolue de son mari. Les quatre autres apparaissent comme étant sans attaches familiales proches. L'un d'entre eux, au caractère
pour le moins ombrageux, pourrait même être le portrait craché d'un ces homosexuels anglais si aristocratiquement non conventionnels. Finalement, les 5 lords en question gravitent autour d'un
personnage historique dont la sexualité a suscité bien des débats et des controverses. Bien loin de moi l'idée que le scénariste Y. Sente a cherché à instiller une dose d'homosexualité dans une BD
si classique mais force est de reconnaître que certaines coïncidences sont troublantes. Qu'en pensez-vous ?

Frank

lesdiagonalesdutemps 22/11/2012 16:12



J'en pense que votre analyse est foutrement pertinente et je mesure l'avancée de mon ramollissement cérébral pour n'avoir pas remarqué ce que vous signalez fort justement. En ce qui concerne la
sexualité de Lawrence il n'y a guère d'ambiguité disons qu'il était probablement un éphèbophile abstinant. Il se trouve que tout juste sorti des culottes courtes (qui préoccupent fort certains
des rare commentateurs assidus de ce blog) j'ai eu la chance et surtout l'honneur de converser avec un des biographes de Lawrence ( certains vont encore dire que je la ramène) je veux parler de
Benoist-Méchin dont j'avais lu la biographie qu'il consacre au grand homme dés mes quatorze ans au sortir de la vision émerveillée du chef d'oeuvre de David Lean. Et c'est donc de Benoist-Méchin
qui partageait bien des gouts de Lawrence que je tiens cette opinion sur la sexualité de Lawrence d'Arabie. Je rappellerais que Benoist-Méchin est aussi le biographe d'Ibn Seoud et Mustapha
Kemal. 



argoul 22/11/2012 09:59

Beau commentaire. Dommage que la mise en page "en pavé" nuise fortement à une lecture écran sensée. Ne voulez-vous donc pas être lu ?

lesdiagonalesdutemps 22/11/2012 12:27



Merci de votre compliment quant à vos regrets et votre question je vous dirais tout d'abord que je ne suis pas ennemi de l'effort. Ensuite je ne suis pas certain que ceux qui sont incapable de
lire ce billet serait plus à même de lire le dernier album des aventures de Blake et Mortimer. Et puis j'édite de nombreux billets dans lesquels il n'y a pas de texte, ceci faisant l'équilibre
avec cela. Pour faire écho de cette critique d'une bande-dessinée dans ces ouvrages doit on considérer visuellement la case, le strip, la page ou la double page? Enfin j'écris surtout ce genre de
billet plus que pour être lu pour mettre de l'ordre dans mon esprit confus.