LE REBELLE

Publié le par lesdiagonalesdutemps



 
France, 1980, 1h45
Réalisation: Gérard Blain, Scénario : Gérard Blain & André Debaecque, image: Emmanuel Machuel, son & mixage: Alex Pront, montage: Jean-Philippe Berger, musique : Catherine Lara
Avec Patrick Norbert, Michel Subor, Nathalie Rosais, Jean-Jacques Aublanc,  Françoise Michaud, Alain Jérôme, Robert Delarue, Germaine Ledoyen
Résumé
 
Pierre (Patrick Norbert) 20 ans, orphelin de père, il est mort d’un accident du travail, ne vit que pour le bien-être de sa petite sœur Nathalie (Nathalie Rosais), avec qui il vit seul, la mère se meurt à l’hopital. Le jeune homme  pourvoit à leurs besoins en commettant divers méfaits. Au cours de l'un d'eux, il fait la connaissance d'un riche promoteur homosexuel, Hubert Beaufils (Michel Subor). Il rencontre aussi bientôt un groupe de gauchistes qui l’incite à se lancer dans le combat révolutionnaire. A la mort de la mère, il doit pourtant obligatoirement trouver du travail pour conserver la garde de Nathalie… Il fait alors appel à Beaufils, qui lui propose son aide en échange d'une relation homosexuelle avec lui, ce que Pierre refuse catégoriquement. Peu après, il abat Beaufils en pleine rue. Nathalie, quant à elle, est placée dans une institution près de Calais, où Pierre va lui rendre visite...

 
L’avis critique

 
Avec Le Rebelle, on peut dire que Gérard Blain a tourné à la fois son premier film qui n’est pas directement autobiographique, on dirait aujourd’hui autofictionnel, mais aussi celui qui est le plus près de l’essence de l’homme qu’il était.
Quand je pense à Gérard Blain, ce qui m’arrive souvent (je lève mon verre de Whisky à ses mânes), le premier mot qui me vient à l’esprit est celui de rebelle. Dans son film qui a pour tite ce mot emblématique, est contenu toute la colère qui le consumait (il faudrait prononcer le mot colère avec la force, l’accent, la voix de Félix Leclerc...). Il fait dire à son héros ce qui aurait pu être sa devise: « Faut pas pleurer…Faut se battre ! »
Comme toujours dans les films de Blain, l’amour est le grand sujet, et comme toujours, il est empêché; le frère et la sœur, orphelins, seront séparés à la fin.
Pierre, comme le Paul du Pélican, le François de Jusqu’au bout de la nuit, est un hors la loi, rongé par une solitude intérieure, en révolte contre ceux qui possèdent argent et pouvoir. Il est indéniable que Blain se voyait, se vivait ainsi. Ne disait-il pas: << Avec la société, depuis que je suis né, je suis en état de légitime défense. >>
Ce serait un contre sens complet de faire de Gérard Blain un homophobe à partir de la figure de Beaufils (Michel Subor). Ce dernier n’est que le revers d’une médaille dont l’avers est le Philippe des Amis ( Philippe March ), archétype de l’éraste généreux. Beaufils est un prédateur, qui enlève, détruit, profitant de sa puissance financière pour exploiter, ici sexuellement, le faible. Alors que Philippe ajoute, construit, façonne. Il utilise son argent pour élever son jeune ami et pour faire taire la mesquinerie. Il est l’Homme accompli, alors que le personnage joué par Claude Cernay, autre figure homosexuelle dans l’oeuvre du cinéaste, dans Un enfant dans la foule, trop timoré n’est qu’ un reflet médiocre de Philippe... On peut penser, à leurs mines, que Beaufils est un parvenu, alors que Philippe est un aristocrate ou du moins issu d’une vieille famille de bien... S’il le voulait Beaufils pourrait agir comme Philippe, il en a les moyens, la comparaison avec Philippe ne fait que renforcer le dégout que le familier de l’oeuvre de Blain éprouve pour lui, et renforcer son empathie avec Pierre. Une fois de plus on constate que les personnages des films de Blain se répondent, s’enrichissent lorsqu’on les frotte l’un à l’autre.
On peut aussi considérer que les héros masculins principaux de ses films constituent un seul et même personnage dont on suit d’un film à l’autre la détresse, les évolutions, les révoltes, les quêtes; par exemple le personnages de Régis (Paul Blain), dans Ainsi soit il, est semblable au Pierre du Rebelle, en tuant l’assassin de son père. Gérard Blain, une ultime fois dans son oeuvre, dénonce le pouvoir exorbitant de l’argent.
A la manière d’Ozu, Blain part d’une situation intime, presque toujours douloureuse, qu’il parvient à sublimer à force d’épurer son style cinématographique. Comme le grand japonais, le français n’a repris dans ses huit films que des thèmes et des schèmes qui le hantaient, la mort, la famille, les rapports de domination...
La sœur est un personnage récurant dans la cinématographie du réalisateur. Comme le personnage de l’ainé homosexuel, elle a deux représentation diamétralement opposée. Elle est l’ennemie, celle qui est privilégiée et aimée par la mère, dans Les amis et Un enfant dans la foule; ou, au contraire, la complice attentionnée, dans Le second souffle et même, comme ici, l’être vénéré. 
Encore plus que dans Les amis ou dans Un second souffle, dans Le rebelle, le corps est omniprésent. C’est son corps, vécu comme un enjeu sexuel, qui mène Pierre à l’irréparable... On a le sentiment que chaque mouvement coûte un effort au garçon comme s’il était beaucoup plus pesant que son image le laisse penser. Pour cela le réalisateur a demandé à son acteur d’économiser ses gestes. Cette gestuelle minimaliste est encore plus ressentie par le spectateur du fait que les acteurs, et en particulier Patrick Norbert, s’expriment d’une façon atonale et parfois répétitive; en particulier pour le oui qui devient oui oui chez les dominés. C’est alors plus une marque de faiblesse qu’un signe d’assentiment.
Toutes les personnes qui apparaissent à l’écran sont filmées de la même manière qu’ils soient des figurants ou des premiers rôles, presque toujours frontalement, de manière a privilégier le regard. Le champ contre champ est rarissime dans le cinéma de Blain. C’est également pour traquer l’intériorité de ses acteurs qu’il privilégie les longs plans fixes. On peut en remarquer un particulièrement long, de près d’une minute! quand Pierre se restaure lors de son effraction chez Beaufils. 
Le cinéaste se souvenait du tournage du Rebelle: << Celui qui m’a donné le plus de mal à diriger c’est le gars du “Rebelle”. Cela a été un véritable bras de fer pendant tout le film! Il avait fait un film avant et heureusement que je ne l’ai pas vu, parce que je ne l’aurais pas pris. Il avait une tendance à jouer, à extérioriser trop, à jouer des sourcils. Je lui demandais toujours de jouer simple. Mais il est formidable dedans.>>
Si Pierre refuse le travail, s’il vole c’est parce qu’il est dévoré par une révolte indescriptible (il n’ a pas les mots pour formuler sa colère), une révolte sur laquelle les discours politiques ne peuvent avoir aucune prise, sa révolte est primitive et absolue. Elle n’est pas intellectuelle, elle est viscérale Gérard Blain considérait Pierre comme le personnage le plus moral de son oeuvre. C’est un personnage tragique à la recherche de son épanouissement mais barré par la puissance égoïste de l’argent (le seul déterminisme dans le cinéma de Blain est le déterminisme économique). Sa soif de justice l’empêche de s’intégrer à la société. Il est plus marginalisé que marginal. D’où la violence désespérée mais instinctive de sa réaction. Pierre abat Beaufils de manière purement instinctive. Pierre c’est Gérard Blain tel qu’il se rêvait. 
Avec des armes qui ne sont qu’à lui, son sens de l’ellipse, sa constante préoccupation du son pur, les films de Gérard Blain ne sont jamais en son direct mais toujours intégralement post synchronisé, concentrés de douleurs muettes, Le rebelle touche droit au coeur. Il affronte avec obstination ce qui fait l'essentiel de toute existence: le travail, le désir, le silence, la solitude, la mort. Ce cinéma saisit le réel de l'intérieur. Il répond ainsi  aux voeux de Grémillon pour qui aller au coeur des choses est la vocation du cinéaste.
Le Rebelle est un cri libertaire, pas un film politique, même si pour la première fois la politique fait intrusion dans l’oeuvre du réalisateur, où il s’agirait de mettre en images, de convertir en noeuds dramatiques une quelconque analyse partisane. Par ailleurs Gérard Blain exclut toute concession au misérabilisme et au spectaculaire. Nous somme en face d’un film musclé mais maigre qui relève plus d’un néo réalisme rossellinien que de toute autre école. Lors de sa sortie en salle Ilian Slakmon dans Positif trouvait des mots justes pour définir Le rebelle: <>. Le jansénisme de Blain intègre sa conception de l’image. Tous ses films sont tournés avec un seul objectif, un 50 mn, soit une focale moyenne. Cette rigueur intellectuelle (il détestait ce mot et n’aurait pas aimé que je lui applique) s’est aussi bien nourrie de la Nouvelle Droite que du Parti Communiste (le fait que dans le film Blain double la voix du militant communiste n’est pas anodin) ou du socialisme tricolore d’un Chevènement. Pour autant ces influences, ces compagnonages ne se sont confondus avec une de ses inspirations qui a donné naissance à l’un de ses films...
Gérard Blain était aussi un homme de fidélité, je peux en témoigner à titre personnel... Il aimait sur un plateau travailler en famille. Le Rebelle est le troisième film qu’il a co-écrit avec André de Baecque, après Les amis et Le pélican. C’est aussi la troisième fois qu’il confie la photographie d’un de ses films à Emmanuel Machuel, après Un enfant dans la foule et Un second souffle et avant Pierre et Djemila.Emmanuel Machuel  fut aussi, et ce n’est pas un hasard, assistant chef opérateur sur trois films de Robert Bresson...

 
Dans son hommage ému, Michel Marmin, scénariste de Pierre et djemila et d’Ainsi soit-il rappelle que Gérard Blain fut un compagnon de route fidèle (et inconfortable) du GRECE: << ... Dans Eléments (n°31, août 1979), l’article signé par Gérard Blain était significativement intitulé " Histoire d'une rébellion ". Il y présentait un film qu'il devait peu après réaliser, Le Rebelle (1980) justement. Je n'en étais pas le co-scénariste, mais le lecteur sera sûrement intéressé d'apprendre, au cas où il l'ignorerait, que l'un des principaux acteurs en était le chancelier du GRECE, Maurice Rollet, par ailleurs auteur de la belle chanson qui accompagne le générique du film. Parmi les projets que nous avions caressés, il en est un dont l'abandon m'a particulièrement chagriné : c'était un Don Quichotte moderne. Ce sujet qui lui allait comme un gant nous avait été suggéré par un autre rebelle dont l'amitié lui était chère : Jean Cau.>>.
 
Le tournage du Rebelle est donc contemporain de ses premières déclarations publiques et politiques ou plutôt métapolitiques, il ne cessera plus jusqu’à la fin de sa vie. En 1978, il publiait dans le Figaro, un texte intitulé Rappel à l’ordre, dont voici un court extrait: << Aujourd’hui les valeurs esthétiques sont comme les pièces détachées qu’il suffit d’assembler. La beauté ne prend plus le temps de naître sous nos yeux, puisque l’accélération et le gâchis que l’on fait de tout nous empêchent de regarder autour de nous et surtout en nous...>>. Voilà des phrases bien “raccords” avec Le rebelle. Leur actualité et leur pertinence, met en évidence combien il est utile de voir et de revoir l’oeuvre de Gérard Blain.

Publié dans cinéma gay

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