le promeneur de Tokyo

Publié le par lesdiagonalesdutemps


 

Le corollaire du sens aiguisé de la finitude des quartiers de prédilection est le pantouflage local. On se crée des habitudes, et par là même s'émousse la curiosité, l'envie d'aller voir plus loin, voire même plus haut dans les étages, voire davantage, découvrir un quartier inconnu, comme ces choses tant tentantes vues l'autre jour des fenêtres du wagon d'une ligne exceptionnellement empruntée qui coule d'abord vers le sud, puis vers le sud-ouest vers Yokohama, choses qui se résument à des temples dont les toitures suggèrent des dimensions sérieuses, et des ruelles en pentes au nombre incalculable sur une succession de collines.

Le magazine bobo culturel Tokyo-jin, "gens de Tokyo", avait publié le mois passé un numéro spécial sur l'université Seikei au nord vaguement est de Kichijoji. K. avait réagi illico et amusée, traitant avec mépris cet opuscule déjà vendu d'occasion de simple publicité pour une université secondaire prétendant avoir été nourrie de sa proximité pourtant distante, non pas en terme de métrage, mais dans sa nature à être hors du champ de conscience topographique, pour qui le terrain prime sur le contenu marchand des lieux, Kichijoji étant à ce titre un lieu rêvé pour marcher le nez en l'air.

Kichijoji est par excellence l'exemple suprême d'un quartier aux finitudes claires, malgré la transition vers l'ouest portée par la mignardisation progressive de rues orientées est-ouest, c'est-à-dire cette enfilade de boutiques thématisées, au design et à la patine faux-vieux exotique, si tant est que l'exotisme d'une patine européenne usée à dessein et achevée la veille ait encore un sens.  Il s'agit au niveau du design intérieur et de fronton de l'équivalent du processus de vieillissement avant livraison d'un jeans.

Ce processus de métastase de l'activité marchande gagne soit par le remplacement de l'ancien bâtit par du nouveau, soit par l'exploitation de plus rares rez de chaussés de bâtisses anciennes qui sont des rêves pour qui veut diffuser un effet leurre de tradition. Ces boutiques sont caractérisées par la présence massive de jolies choses essentiellement inutiles, made in Chine ou contrée-usines de l'Europe de l'est - une boutique de papiers de Florence, une autre ambiance British.

Elles offrent massivement aux passants nonchalants jouant les riverains l'occasion de se mettre en scène d'abord. La scène elle se déroule dans des rues autrefois endormies, sans doute bordées de parcelles de terrains maraîchers il y a une cinquantaine d'années. Peut-être avaient-elles perdu en cours de route les commerces conférant un cachet d'autrefoisque sont, ou étaient, le marchand de riz, le marchand de poisson, le marchand de futon. Tout ce qui faisait l'essentiel du voisinage est essentiellement absent, remisé plus loin, hormis une boutique de riz tendance ou de multiples variétés sont présentées dans des sacs de papier fort, brun, comme un rêve d'épicerie italienne, emballage dont la rareté a été mise en scène pour enjôler l'envie bobo-éco de traces de pérennité d'un autre temps au présent éternel.

"L'Agence japonaise de l'énergie atomique (JAEA) et l'Agence nippone d'exploration spatiale (Jaxa) ont annoncé mardi un projet de développement conjoint d'un avion sans pilote pour effectuer des mesures de radioactivité dans l'environnement." ... plutôt que d'acheter des solutions déjà existantes. Mais certes, il n'y a pas urgence.

C'est G. l'autre jour qui m'a justement invité à Daikanyama, me promettant merveilles dans son sens de confort marchand qui lui fait ignorer tous les lieux de Tokyo fourbis de traces d'histoire. Béton, blancheurs, légèreté, vastes vitrines, le tryptique du moment pour aménager le vide laissé par ce qui était semble-t-il une sorte de base ou de baraquement en ville de l'armée américaine. Et c'est cette anecdote qui perdura en fond durant tout le temps passé ensemble, lui m'offrant une visite guidée enthousiaste comme à son habitude des lieux, de la boutique "culturelle" Tsutaya "pour adultes" où  l'usage de caisses automatiques vous est proposé par des employés aux caisses assistées qui savent peut-être que leur temps est compté, que la redondance et l'obsolescence sont de leur côté.

Sa dextérité, comme si le maître des lieux, à parcourir l'espace somme toute limité où les bordures suggèrent encore un coin pas si passé de province somnolente, est remarquable, tout autant que la capacité en quelques visites de devenir reconnaissable par tous les employés qu'il salue chaleureusement un par un, et avec réciprocité. C'est un grand tourbillon que d'être avec lui et observer ses émerveillements pour l'acte et la chose diteconsommation. Mais humour taquin à part, il montre dans son plaisir à parcourir ainsi la ville, sa version n'étant pas la mienne, l'attitude qui sied à qui veut embrasser l'espace avec l'émotion d'un converti prosélyte, celle qui se traduit par une démarche de propriétaire capable d'en faire la visite jusque dans les moindres recoins, et n'être jamais désorienté, ou en tout cas le prétendre, un chanoine dans son élise aimée.

La note pour un blanc de poulet pané avec purée - dont je pus vérifier quelques jours plus tard, repassant avec un malaise amusé, mais certain dans un quartier où les mamans-poussettes croisent d'autres poussettes à chiens, que cette garniture est donc le standard systématisé du restaurant en vu - s'explique par la variété et la richesse de l'ameublement, des chandeliers qu'il faut croire être issus d'une tradition de contrée du côté des Carpates, chandeliers dont G. me donna avec l'intention que je m'en pâme le prix à la pièce, ma surprise appropriée à son attente de mon ébahissement étant moins liée au chiffre annoncé qu'au mystère de savoir par quelle circonstance et dans quel maelstrom de conversations en mode surf lors d'une réception qu'il organisa - ou à laquelle il fut invité ici - ce chiffre apparu fièrement de la bouche d'un convive, ou peut-être même, mais j'en doute de l'architecte des lieux qui le lui confia, et qui fait parti, semble-t-il, de son réseau.

Nulle part ailleurs aurais-je vu ainsi assis à un comptoir une baie vitrée panoramique conçue certainement en pleine conscience de la vue sur laquelle elle donne, une sorte d'écran rectangulaire où des gens nécessairement jeunes passent avec une conscience forte d'être vus de l'intérieur sur une sorte de catwalk, certains peut-être même employés à faire spectacle, pour constituer ainsi une vision vivante de magazine de mode, et conférer aux mangeurs en intérieur qui, à condition qu'ils regardent les alentours, deviennent à la fois spectateurs et acteurs d'un publireportage dénué de voix off.

C'est donc après cette très longue phrase que je m'exfiltrai de ce quartier à travers des circonvolutions complexes, mais heureusement en pente descendante jusqu'à la station donc les portiques composteurs sont d'un rose comique et décalé en regard de la prétention de la colline maintenant derrière soi. La preuve du malaise suscité d'avoir été à Daikanyama apparût dans toute sa clarté, avec le réconfort en perspective montante d'aller se laver les esprits quelques dizaines de minutes plus tard en sortant avec un soupir à la station Jimbocho, sortie A7. Tout de suite à main gauche puis en sens inverse dans la ruelle où il faut disparaître.

C'est l'autre jour aussi avec un autre G. que je trouvai que le temps passait et avait franchi une sorte de borne importante, une frontière de non-retour, quand il m'annonça comme une anecdote avoir assuré un stage pour sa progéniture à l'ambassade, réduisant ainsi à néant toute cette pose légèrement frondeuse orientée vers une supposée opposition politique molle, un peu contestataire de l'ordre établi du microcosme, mais en permanence au sein de sa dynamique, cet ordre établi se posant comme unique, mais n'étant qu'un, totémique certes,  parmi d'autres possibles.

C'était donc cela. Mais certes, dans les mêmes circonstances, aurais-je refusé ces coups de pouce, ces entregents pour assurer au moins momentanément à sa propre progéniture une pseudoexpérience professionnelle, avec l'espoir de lui éviter les inconvénients possibles de l'avenir. On leur souhaite des expériences, on les souhaite vite casés. Je n'insistai pas sur ce sujet même si son écho languit encore.

Pour revenir à Kichijoji, l'excroissance longiligne actuelle s'achève somme toute de manière franche, même si les promeneurs poseurs ont tendance à s'effilocher plutôt avant pour revenir sur leurs pas. On aperçoit d'ailleurs dans la distance en regardant vers l'est la foule compacte des promeneurs sous la galerie marchande qui pour la plupart ne poussent pas plus loin de là. La foule cherche la foule.

Plus loin de là est le domaine de l'espace résidentiel, dont de nombreuses maisons valent vraiment l'observation discrète, cet exercice anodin étant assez mal vu dans le silence qui domine les rues somnolentes.

Tokyo Lionel Dersot

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Lionel Dersot 27/06/2012 10:47

Merci pour la citation.

lesdiagonalesdutemps 27/06/2012 11:19



Je n'ai pas encore lu l'intégralité de votre blog mais je m'en régale à l'avance, cela devrait guérir ma nostalgie du Japon pour un temps avant d'y refaire une autre escapade.