Le mariage de Kipling de François Rivière

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Il n'y a guère de romanciers dont j'achète les livres dès qu'ils apparaissent en librairie sans même savoir de quoi ils retournent. Il n'y en a même que deux, Patrick Modiano et François Rivière. Pour le premier, les trompettes de la renommée me préviennent plusieurs semaines avant l'arrivée de son nouvel opus en rayons. Pour le second, il en va tout autrement, car après pourtant de nombreux ouvrages publiés, assez inexplicablement la sortie d'un nouveau livre de François Rivière se fait en catimini et nécessite que je traque sans relâche son apparition sur les tables des librairies que je parcours avec assiduité depuis tant d'années. Pour "Le mariage de Kipling" c'est à La Hune, en face du café de flore, un des lieux à Paris que je préfère, que j'ai eu la joie de le découvrir.
Le titre, "Le mariage de Kipling" ne trompe pas sur la marchandise. Le roman narre bien les évènements qui amenèrent le jeune, mais néanmoins déjà fameux, écrivain à convoler en justes noces avec Carrie Balestier une non moins jeune américaine, relativement, elle a trois ans de plus que notre héros. 
L'écrivain dont François Rivière brosse le portrait apparait bien différent de celui que l'on pourrait imaginer à la lecture, ou à l'écoute (Bernard Lavilliers, le dit très bien, à moins qu'il le slame...) de "Tu seras un homme mon fils". A la fin du volume on s'aperçoit que Kipling (1865-1936) épouse mademoiselle Willcott essentiellement pour faire taire les ragots qui l'accusent d'homosexualité, pas complètement à tort, bien que la pusillanimité de l'écrivain fasse qu'il n'est qu'un pratiquant occasionnel de cette gymnastique. Ma science kiplinesque étant des plus réduite, je ne saurais dire si Rivière affabule ou si au contraire il serre la vérité de près, mais qu'importe puisque le plaisir est au rendez-vous et qu'il ne s'agit pas d'un livre estampillé biographie mais d'un roman.
Mais on peut légitimement penser que l'homosexualité de Kipling n'est pas un fantasme de François Rivière ou alors qu'il est partagé car il est probable que François Rivière (je me suis tout de même un peu documenté suite à la lecture de son livre) s'est inspiré pour écrire "Le mariage de Kipling" de la biographie que Martin Seymour-Smith a écrite en 1989 où il soutenait que Kipling était un grand dissimulateur et qu'homosexuel, il menait une double vie, double vie qu'il transposa dans son roman Kim. Seymour-Smith le dépeint comme amoureux de Wolcott Balestier. D'autre part, Angus Wilson (voilà un caustique écrivain qu'il faudrait rééditer dans notre pays) supposait que Kipling était gay se fondant sur les déclarations d'Henry James qui fut alarmé du chagrin de Kipling à la mort de Wolcott et qui devant la surprise de beaucoup de voir le jeune écrivain épouser précipitamment une femme aussi masculine, déclara qu'au contraire il aurait été surpris qu'il en fut autrement... Faut-il voir dans la destruction systématique de papiers personnels (lettres, journaux intimes, et les projets de travaux), commencée par Kipling de son vivant,   poursuivie par son épouse après sa mort, et enfin complété par sa fille après la disparition de Mme Kipling qui a eu pour conséquence que la plupart des éléments de preuve concernant la vie privée de Kipling ont disparu, un fait qui étaye la thèse de l'homosexualité du grand homme ou tout du moins quelques secrets dont sa famille voulait supprimer toutes traces? On peut que se féliciter que paradoxalement François Rivière ait fait son miel de cet autodafé. 
Mes souvenirs de lecture de Kipling remontent à mon adolescence durant laquelle, j'ai lu "Le livre de la jungle", "Capitaines courageux", "Kim" et "La lumière qui s'éteint", que mon grand père tenait en haute estime et dont on assiste à l'écriture durant "Le mariage de Kipling". Et c'est tout, ce qui je l'admet est bien court. Je suis donc parfaitement incompétent pour vous dire si ce qu'écrit François Rivière est vrai ou relève de la fâcheuse propension qu'on maint homosexuels à voir de leurs coreligionnaires partout? Je pencherais plutôt pour la première supposition n'aimant pas mettre en doute la probité d'un de mes écrivains favoris. Néanmoins je suis surpris qu'il soit si facile à l'époque, le livre est clairement daté, de remplir son lit de jeunes et beaux militaires... si l'on a un peu d'argent.
Le roman se déroule de 1889, date de l'arrivée de Rudyard Kipling à Londres, jusqu'à son mariage avec Carrie Balestier, en 1892. L'épouse de l'écrivain est la soeur de Wolcott Balestier l'agent littéraire de Kipling et par ailleurs celui qui le dévergonde. Les péripéties qui nous sont narrées se passent donc avant l'affaire Oscar Wilde, auquel je m'étonne que François Rivière ne se soit pas déjà intéressé à son cas, il fait néanmoins une apparition à la fin de l'histoire, qui éclata en 1895 et qui fut un séisme dans la vie des homosexuels anglais et dont les secousses atteignirent bientôt la communauté dans l'Europe entière.
Outre Wilde, on voit passer certaines célébrités comme  Edward Burne-Jones,  qui est l'oncle, du coté maternel de Rudyard Kipling, et surtout Henry James dont François Rivière trace un savoureux portrait.
Henry James est un des points communs du "Mariage de Kipling" avec un autre livre, paru il y a quelques moi, qui lui aussi extrapole sur la vie d'un écrivain de la fin du XIX ème et dans lequel, également, l'attirance du héros pour les garçons est en définitive le ressort de l'action; je veux parler d'"Hotel de dream" d'Edmund White dont le personnage principal est l'écrivain Stephen Crane (j'ai consacré un billet à "Hotel de dream, c'est ici ).
Petite incise à cette notice. Je lis toujours les bibliographies des auteurs, placées soit en début de volume, soit à la fin ou aux deux endroits pour les plus copieuses. Dans le cas de François Rivière je suis surpris que tous ses romans parus aux éditions du Masque, les enquêtes de Purley et Odot, soient passés à la trappe. En aurait-il honte, à moins que ce soit son éditeur. Je ne résiste pas au plaisir de citer leurs titres: Le Livre de Kipling (Masque n°2222, 1995, Le Colloque de Biarritz (Masque n°2274, 1996), Le Testament de Rebecca (Masque n°2364, 1998), Le Jardinier de Babbacombe (Masque “Grand Format”, 2000). C'est d'autant plus dommage que le premier volume de la série à un rapport direct avec "Le mariage de Kipling" puisqu'il est question de ce dernier et que les héros de cette série exercent le métier d'agent littéraire comme Wolcott Balestier. 
François Rivière aurait bien tort de récuser cette partie de son oeuvre que je place sur le même plan que ses autres ouvrages et dont ils se dégagent un charme suranné et entêtant.
A disparu également de sa bibliographie sa trilogie fantastique" Blasphème" qu'en se qui me concerne je goute moins, mais qui n'est pas négligeable pour autant. Wikipédia France a édité une bilbliographie de François Rivière, qui, elle me parait exemplaire (c'est ici). 
Ce livre, conjointement aux rayons de ma bibliothèque, invite aux incises. En voici une autre, en effet allant compulser les volumes bien alignés des oeuvres de François Rivière, je vois non loin d'eux la succulente série des "Demeures de l'esprit" de Renaud Camus, aux éditions fayard, et je me souviens qu'en ouverture du premier tome de la série son auteur, traitant de Bateman's, la résidence qu'occupa Kipling une quinzaine d'années après les évènement que nous conte "La mariage de Rudyard Kipling, et cela jusqu'à sa mort,  confessait ce qu'elle devait à Rudyard Kipling: " C'est à Bateman's que m'est venue l'idée ou de cette série de livres sur les maisons d'artistes et d'écrivains". Comme quoi les lettres françaises sont hautement redevable à Rudyard Kipling; un Rudyard Kipling que l'on entrevoit chez Renaud Camus un peu différent du héros du "Mariage de Rudyard Kipling.    
Si François Rivière n'a pas complètement mis ses ambitions polyphoniques sous le boisseau, son dernier livre est d'une construction plus fluide (et d'une écriture toujours aussi précise) que ceux de ses débuts où il était influencé par le nouveau roman. L'écrivain n'a fait au cours de sa carrière que simplifier, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs, la construction de ses ouvrages qui était un peu trop chantournée pour les premiers, pour en arriver à la narration limpide de celui-ci où l'on retrouve l'inimitable ton de l'auteur à la fois érudit, malicieux, retenu et désenchanté avec toujours cette anglomanie légèrement désuète qui m'enchante.


Rudyard Kipling - Bourne & Shephred
portrait de Rudyard Kipling contemporain à l'action du livre de François Rivière

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