Le manuscrit perdu de Jonah Boyd de David Leavitt

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Ex grand lecteur, en ce qui concerne les livres et les librairies, je suis un peu comme les alcooliques repentis qui ne peuvent pas s’empécher de roder auprès des bistrots ou comme les anciens joueurs compulsifs qui pour leur villégiature estivale retiennent un hôtel dans une station dotée d’un casino même en sachant qu’il n’y mettront pas les pieds. J’ erre donc très souvent dans les librairies. Je palpe les volumes, je les hume et presque toujours, heureusement, repart les mains vides.
Mais parfois lorsqu’une bonne fortune, la plupart du temps mauvaise pour les autres, a rempli mes fontes, je me rend ici ou ailleurs, pousser par une force mystérieuse et tentatrice, souvent dans cette grande surface culturelle qui fait semblant de se rêver en agitateur de méninges. Alors je me remémore les livres que je me suis dit qu’il fallait que je lise. A ce propos les blogs, je pense dans ce domaine particulièrement à ceux d’Assouline ou de Matoo, sont devenus des grands prescripteurs de lecture.
Ces jours là, funestes pour ma cassette, je parcours les allées du rayon librairie en quête du volume qui se juchera au sommet d’une des piles vacillantes de livres qui s’empoussièrent en attendant que je les soustrais à cette triste condition. Je me récite ma liste d’auteurs et d’ouvrages à lire en mutilant la plupart des noms et modifiant presque tous les titres ce qui a la bon résultat de rendre la quête des romans convoités particulièrement ardue.
Lors d’une de mes dernières visites c’est le nom de Leavitt qui a mystérieusement émergé de ma défaillante mémoire, auteur dont je n’avais lu aucun livre. Je me souvenais que le titre vanté par Matoo contenait le nom d’ un oiseau ( j’ai trouvé ensuite qu’il s’agissait du “Langage perdu des grues” ); mais ce jour là sur les tables, gondoles, et rayonnages aucun piaf à l’horizon, seulement un ouvrage, “Le manuscrit perdu de Jonah Boyd” qui semblait relevé du genre roman de campus, cela tombait bien j’ affectionne particulièrement les vastes pelouses bien peignées où poussent des bâtiments pseudo-gothiques en briques. Sur ce point après lecture, légère déception car l’intrigue ne quitte guère la belle demeure de la famille disséquée.
Leavitt nous emmène en 1969 chez les Wright. Le père, Ernest est professeur de psychologie dans l’université locale, nous sommes en Californie dans la petite ville de Wellspring; la mère Nancy, très desesperate house avant l’heure, tient la maison, belle et vaste, personnage à part entière du livre, son seul véritable amour. Leur progéniture, au seuil de l’âge adulte, se compose de deux fils. L’ainé n’est plus au foyer. Il a fuit au Canada pour échapper à la conscription pour la guerre du Viêt-nam. Le plus jeune est un poète en herbe, mal aimé par ses parents et qui se vit comme un grand incompris, tandis que la fille lorgne secrètement sur l’un des élèves de son père.
Toute cette histoire, qui ressemble à un bal des frustrés, nous sera racontée par Denny, la secrétaire, perpétuellement humiliée, d’Ernest, et néanmoins amie de Nancy avec laquelle, rituellement tous les samedis matins, elle joue du piano à quatre mains. Bien qu’elle se pose en victime, on s’apercevra qu’elle est surtout une manipulatrice sous sa fausse candeur affichée. Ce personnage qui au début est le plus falot, in fine nous apparaîtra comme le plus complexe.
Nous arrivons dans ce foyer la veille de Thanksgiving. La maison est en ébullition car Nancy reçoit pour l’occasion sa meilleure amie, Anne, qu’elle n’a plus revue depuis son installation il y a quelques année en Californie où elle a suivi son mari nommé à un poste plus prestigieux que celui qu’il occupait sur la cote est. Anne arrive accompagnée de son nouveau mari, l’écrivain Jonah Boyd dont le prochain roman, presque achevé, doit asseoir définitivement la réputation. Le soir de la fête Boyd lit quelques pages de son nouvel opus. La lecture est accueilli avec enthousiasme par tous les convives. Le lendemain matin l’unique manuscrit du roman de Jonah a disparu...
Nous sommes à la fois chez David Lodge et Agatha Christie. La disparition du manuscrit est le fil rouge du roman. L’élément de suspense me parait un peu léger. En ce qui me concerne j’ai vite découvert le coupable du vol qui aura de tragiques conséquence, ce qui ne veut pas dire que le roman ne nous réserve pas bien des surprises. Mais la disparition des carnets où est écrit le roman de Boyd est en définitive un prétexte, le véritable sujet du livre est  l’étude psychologique d’une remarquable acuité de tous les protagonistes de ce drame et c’est surtout pour cela que ce roman mérite d’être lu. Leavitt avec “Le manuscrit perdu de Jonah Boyd” redore le blason d’un genre décrié, je ne sais pas trop pourquoi, le roman psychologique.
Mais le livre de Leavitt n’est pas que cela c’est aussi le portrait d’une époque. L’auteur met bien en évidence les différences des mentalités entre l’Amérique d’aujourd’hui et celle de 1969. Le lecteur se souviendra, ou apprendra, que c’était un temps où seul les hommes étaient dévolus à la préparation des boissons alcoolisées et que les dindes étaient alors vendues dans les super marchés américains avec un thermomètre dans le croupion qui indiquait, lorsque celui-ci était expulsé par la bête, que la cuisson était parfaite!
Le romancier en profite surtout, à travers cette histoire, pour régler ses comptes avec le milieu universitaire de son pays dont il fait une critique acerbe et dont néanmoins il fait parti puisqu’il est professeur de littérature en Floride.
“Le manuscrit perdu de Jonah Boyd” est également une réflexion sur la création littéraire qui dévore parfois ses adorateurs, et le statut d’écrivain dans la société. On peut se demander jusqu’à quel point ce roman n’est pas en partie autobiographique. D’autant que le lecteur, une fois terminé le roman, s’amusera probablement d’apprendre qu’au début de sa carrière, pour un de ses premiers romans, Leavitt fut accusé d’avoir emprunté plusieurs pages à Spender qui lui fit un procès.
Mais “Le manuscrit perdu de Jonah Boyd” est un vrai roman, chose devenu rare dans le roman contemporain américain où la plupart des livres semblent être des adaptations de pièces de théâtre tant ils sont composés presque exclusivement que de dialogues alors que d’autres paraissent être des recueils de nouvelles dont les personnages seraient récurrents.
Le romancier sait en outre parfaitement tenir son lecteur en haleine. Il est seulement dommage que son style soit aussi plat. Depuis j’ai appris que Leavitt était un des tenants du style minimaliste, on peut en effet appeler cela ainsi.
Pour la densité de ses personnages qui restent longtemps dans la mémoire de son lecteur, le livre est très recommandable et m’a donné envie de lire d’autres ouvrages signés Leavitt.
Autres billets à propos des oeuvres de Leavitt sur le blog:
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