Le langage perdu des grue de David Leavitt

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

 

 

En avant propos à mes considérations probablement oiseuses sur ce livre, une petite constatation. Voilà des mois que je cherchais ce roman, ou plus exactement, que lorsque j’étais en visite dans une des FNAC de la capitale et d’ailleurs, je vérifiais si ce titre, paru chez un grand éditeur Denoel, et un certain nombre d’autres, n’étaient pas dans les rayons. Jamais je ne le vis. Lassé je me suis rendu aux “mots à la bouche” la librairie gay sise dans le Marais et là, les grues m’attendaient... Vive les librairies spécialisées et longues vies à elles puisque les grandes surfaces généralistes soit disant spécialisées dans la culture n’ont plus aucun fond et ne connaissent que les nouveautés...

Je ne sais pas pourquoi, ou alors le mot n’a pas le même sens appliqué à la littérature que dans son acception courante, mais après la lecture d’un deuxième livre, et le plus célèbre, je ne comprend pas bien pourquoi  David Leavitt passe pour le chef de file de l’école minimaliste dans le roman américain contemporain. Peut être pour le peu d’ événements autres que ceux de la vie quotidienne que l’on trouve dans ses livres? Ce n’est en aucun cas pour son style; car si celui-ci n’est certes pas fleuri, mais il n’est pas du tout sec et laisse une place à des descriptions aussi précises que justes alors que la plupart des compatriotes de Leavitt ne font aujourd’hui de leur livre qu’une suite de dialogues. Peut être dans l’espoir de favoriser leur adaptation au cinéma?

La grande qualité de Leavitt est sa prodigieuse clarté et la justesse de  ses analyses psychologiques. Si bien que l’on se surprend à s’exclamer presque à chaque page: << Comme c’est vrai! >>. Malheureusement cette qualité n’est pas sans un avers moins chatoyant. Car le livre n’étant qu’un travail pour serrer au plus prêt la psychologie d’une poignée de personnages faut-il que l’on rentre un minimum en empathie avec ceux-ci, tel n’a pas été tout à fait mon cas.

La majeure partie du livre tourne autour de trois personnages et l’on peut regretter d’emblée que ce soit les moins intéressants que nous allons croiser dans l’ouvrage. On voit par là que Leavitt évite le romanesque en le laissant à la lisière de son récit ou en évacuant assez vite, les personnages, comme Elliot, l’éphémère petit ami de Philip, qui aurait pu apporter plus de couleur à son roman. C’est sans doute pour cette raison que les critiques américains lui ont collé cette étiquette de minimaliste.

Owen et Rose approchent de la cinquantaine. Ils sont mariés depuis 27 ans. Ils se sont épousés plus, parce que ils ont entériné qu’ à l’âge adulte il fallait se marier, que par amour. Ils ont eu leur fils, Philip, il y a 25 ans, un peu pour les mêmes raisons. S’ils l’ont aimé, peut être même plus que de raison, le garçon rêveur et renfermé, rapidement s’est éloigné affectivement d’eux. Depuis une vingtaine d’années le couple habite le même appartement au coeur de Manhattan. Mais il vont devoir le quitter, leur propriétaire le vendant et il n’ont pas les moyens de l’acheter. On découvre vite la úgrande et seule originalité du livre qui pourrait faire croire que l’homosexualité est héréditaire en effet Philip comme son père Owen est gay. 

On peut trouver surprenant que le fils soit aussi timoré dans la vie que ses parents. On imaginerait plutôt qu’il cherche à vivre d’une manière aux antipodes de celle de ses ternes géniteurs, malheureusement pour le lecteur, il n’en est rien et on est assez vite horripilé par un tel plat de nouilles comme on le disait dans mon enfance.

Il est dommage pour la crédibilité de l’histoire que son auteur ait nanti ses trois personnages principaux d’occupation assez extraordinaire qui sont peu en phase avec leur extrême banalité. Rose est correctrice dans une maison d’édition. Son fils directeur d’une collection de romans sentimentaux, style Harlequin, dans une autre. Quant à Owen il sélectionne quels seront les futurs élèves d’un collège huppé.

Toutefois il est intéressant de remarquer que ces deux hésitants et falots personnages ne vivent pas leur sexualité de la même façon. Si, ils sont de caractère semblable, ils sont aussi le fruit de leur époque. Le père est resté dans le placard et n’assouvit ses penchants, qu’il juge coupable, chaque dimanche après-midi sous forme de branlettes furtives dans un sordide cinéma porno. Son fils lui, fréquente les bars gays, ce qui est pour lui une sorte de substitution à sa sexualité. Très finement Leavitt, par le truchement de ces deux attitudes nous montre l’évolution de la société.

La famille va connaître un séisme lorsque Philip fait son coming out, à 25 ans!

New-York est un personnage à part entière de ce roman qu’il n’est pas inutile de lire un plan de Manhattan sous la main pour suivr@e les errances des protagonistes. Grâce à cet aide un amoureux de la ville verra son plaisir de lecture augmenté.

Le titre du livre est donné par un court chapitre, qui pourrait être une petite nouvelle autonome, dont la conclusion serait: on aime jamais que le reflet de soi-même dans l’autre. Je ne sais pas pourquoi avant la lecture, je m’imaginais que les grues en question étaient les oiseaux migrateur. Il n’en est rien. Il s’agit des engins de chantier...

L’ acuité des analyses psychologiques contenues dans le livre débouchent sur des phrases comme celle-ci << Ma sexualité, mon attirance pour les hommes est la force élémentaire, le moteur de mon existence...>> qui devrait alimenter bien des réflexions chez le lecteur. Cette dernière est fidèle à la tonalité générale du livre très pessimiste car que reste-t-il à celui dont le seule moteur est la sexualité, et ce n’est pas vrai que pour les homosexuels lorsque la libido s’éteint...

C’est avec beaucoup de finesse que l’auteur décrit l’ omniprésence du sida et l’influence qu’il a sur la vie quotidienne; même si celui-ci n’arrive jamais au premier plan du récit dans lequel il n’y a aucun protagoniste atteint par la maladie mais néanmoins jamais on peut l’oublier: << Mais ces visages, à présent étaient devenus familiers et paraissaient aussi fatigués de chercher que les leurs. Peut-être reflétaient-ils le deuil d’une époque révolue, une époque où tout était permis, où régnait l’amour libre, le plaisir innocent, où il suffisait d’un clin d’oeil, d’un sourire pour monter dans une chambre faire l’amour. Maintenant, la monogamie était de mode, mais elle avait pris la forme d’une règle de sécurité, d’une mesure anticatastrophe désagréable mais indispensable, comme l’une de ces recettes datant de la seconde guerre mondiale qui permettait de tirer le maximum de la viande rationnée devenue si précieuse... Les hommes se retrouvaient  en couple, réduit au choix de vivre seuls ou de continuer à vivre avec un partenaire  qui, s’il devait vous transmettre le virus, l’avait de toute façon déjà fait. Ainsi se constituaient les couples; la peur était le chemin détourné qui menait à la monogamie, et parfois, au bonheur.>>.

Il m’est arrivé avec ce roman de Leavitt ce qui se passe de plus en plus souvent lorsque je regarde un film. Je me demande, si, dans la “vraie” vie, serais je resté deux heures avec de tels médiocres? Ici on peut remplacer film par livre, regarder par lire et deux par six heure, je lis de plus en plus lentement. Il m’a fallu attendre la page 286 pour éprouver de la sympathie pour l’un des personnages, en l’ occurrence Philip.

“Le langage perdu des grues” possède une particularité tout à fait exceptionnelle dans la littérature, ses héros à la fin de cette histoire sont moins pitoyables qu’à son début. On le voit que ce roman n’est pas tout à fait réaliste car c’est encore plus rare dans la réalité.

 

Pour retrouver David Leavitt sur le blog:  Le langage perdu des grue de David LeavittLe manuscrit perdu de Jonah Boyd de David LeavittThe lost language of cranes de Nigel Finch d'après le roman de David LeavittLe comptable indien de David Leavitt

 

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