Le feu de dieu

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Le feu de Dieu

 

 

Il y a peu de temps, à propos du roman de Thierry Dancourt, j'émettais la supposition que nous étions peut être entré dans le temps de la contrefaçon en littérature en raison de la flagrante ressemblance entre ce premier roman et ceux de Patrick Modiano. J'en ai la confirmation avec "Le feu de dieu", édité au Livre de poche, n°31920, roman de Pierre Bordage, auteur dont je ne sais rien et dont je n'avais rien lu avant ce "feu de dieu". Mais si dans le cas de Thierry Dancourt, il fallait regarder de bien près pour avoir un doute, en raison de la qualité du livre, que L'hôtel de Lausanne n'est pas été signé par Modiano, il en est tout autrement avec "Le feu de dieu" qui est à "La route" extraordinaire roman de Cormac McCarthy, ce que sont les grotesques et criardes contrefaçons que vendent à la sauvette, de pauvres diables importés d'Afrique, dans les rues des villes italiennes, aux originaux vendus dans les magasins du faubourg saint Honoré.

La moitié du roman de Bordage est un piteux démarquage de celui de McCarthy (il du lire aussi Andrevon qu'il ne vaut pas).  

Le feu de dieu met en scène, dans un très proche avenir, un cataclysme naturel, une éruption volcanique généralisée qui provoque à la fois de gigantesques tremblements de terre et d'énormes nuages de cendre qui obscurcissent le soleil d'où une importante baisse de la température. Le héros, Franx, est surpris par la catastrophe à Paris, loin du "Feu de dieu", ferme du Périgord, où il a entrainé sa femme et ses deux enfants ainsi que des familles disciples pour vivre en autarcie totale ayant eu la  prescience de cette fin du monde (on ne saura jamais comment). Franx n'a qu'une idée rejoindre sa ferme fortifiée dont il ne doute pas qu'elle aura résistée à l'apocalypse. Il se met en route pour effectuer à pieds  les cinq cent kilomètres qui le séparent de la capitale dévastée à son espérée thébaïde, ceci dans un paysage ravagé, glacial et recouvert de cendre. Il se charge bientôt d'une fillette que lui confie sa mère mourante. Accompagné de l'enfant il s'enfonce dans ces territoires hostiles recouverts de glace et de cendre. Vous admettrez que cela ressemble beaucoup à la situation du père et de son fils dans "La route". L'auteur fait alterner ce périple, un chapitre sur deux, avec ce qui se passe dans la ferme fortifiée dans laquelle la femme de Franx, sa fille de quatorze ans et son fils de dix sont tombés sous la férule d'un homme, aussi parasite que pervers, le "grax", qui pense essentiellement à assouvir son appétit sexuel et sauver coûte que coûte sa peau. Cette deuxième partie est plus convaincante que l'errance de Franx et de Surya. 

Si le livre est écrit à la truelle, il est habilement composé. Chaque fin de chapitre laisse le lecteur dans un suspense insoutenable, faisant du "Feu de dieu" un page turner efficace, à défaut d'autres choses. Mais cette ficelle qu'utilisaient déjà amplement les feuilletonistes du XIX ème siècle devient une très grosse corde tant son systématisme est lassant. D'autant que l'on sent bien que ces péripéties en fin des chapitres, tous très courts, on voit par là le ciblage de l'auteur, sont totalement gratuites et qu'en début du chapitre suivant de ce pan du récit l'auteur sort ses personnages du très mauvais pas où il les a mis par des tours de passe passe de plus en plus abracabrantesques à mesure que le roman s'achemine vers sa fin.

Si les recettes du récit ont déjà été mitonnées dans les vieilles marmites du roman populaire, je ne suis pas sûr que Bordage ait beaucoup lu Sue, mais  en revanche notre auteur doit être un grand regardeur de séries américaines. J'ai repéré par exemple un ours blanc aussi incongru que dans Lost et une reptation dans les faux plafonds qui m'ont rappelé quelque chose, Prison break peut être... Le romancier a aussi largement puisé dans les séries B américaines d'horreur. Il y a un chapitre qui vient tout droit de "Détour mortel".

On ne compte plus les facilités narratives que s'est octroyées Pierre Bordage. Les plus voyantes sont d'avoir fait de la fillette adoptée une muette, ce qui lui évite ainsi d'écrire des dialogues, exercice dans lequel il parait peu doué, et d'avoir doté la gamine de dons de voyance. L'auteur pour être bien dans la doxa du jour fait de sa petite muette une enfant maghrébine, forcément maghrébine... Nous avons droit en prime à quelques sermons new-age pour faire bonne mesure.  Bordage a oublié que pour qu'un récit apocalyptique accroche son lecteur, un tant soit peu exigeant, je reviendrais sur le lecteur potentiel de ce genre d'ouvrage, celui-ci doit être au plus près de la réalité et ainsi permettre facilement l'identification du lecteur avec les héros qui tentent de survivre dans un milieu devenu hostile. On peut dire que toute cette littérature est un peu l'héritière de Robinson Crusoé.

Quant aux personnages ils manquent de consistance. En particulier ceux qui ne sont qu'épisodiques et qui sont tous caricaturaux. Je me suis demandé longtemps d'où sortait le prénom étrange du héros, Franx avant d'apprendre page 153! que c'était tout bêtement la contraction de François-Xavier...

Je présume que les livres de Pierre Bordage ont un certain écho car sinon ils ne seraient pas réédités en format poche. Je suppute également que le public ciblé par un tel ouvrage est d'abord un public adolescent, enfin ceux qui lisent encore, à moins que ce soit tous les lecteurs qui retombent en adolescence... A ce propos il serait intéressant de comparer ce que les jeunes lecteurs lisaient dans les débuts des années soixante avec les lectures de ceux d'aujourd'hui. En ce qui me concerne j'étais un avide lecteur de Bob Morane. Et je maintiens que les petits livres d'Henri Verne ont plus de qualités que le pavé de Bordage.

La grande question à propos de ce livre, comme de certains autres, que posait l'hebdomadaire, Les Inrockuptibles récemment: "Mais pourquoi ça marche?". Je suis extrêmement surpris de la propension de mes contemporains à se plonger dans des histoires les plus horribles possibles. Est-ce les craquements multiples du système dans lequel ils vivent qui poussent les lecteurs à s'immerger dans des récits encore plus noirs que notre réalité grise?

Je voudrais aussi pointer du doigt l'étonnante mansuétude de la critique dont bénéficie ce que l'on appelle la littérature de genre, en particulier lorsqu'elle est d'origine française. C'est le cas, par exemple, dans la pourtant indispensable émission de France-Culture qu'est Mauvais genre. Ces coupables indulgences  ont sans doute, inconsciemment pour source un désir de rééquilibrage par rapport à un temps pas si lointain où des pans entiers de la littérature étaient ignorés par les critiques. Mais aujourd'hui on assiste à l'inverse avec une surévaluation d'un certain type de livre.  Pour ma part je ne pense pas que cette notion de littérature de genre, soit pertinente. Il y a la littérature et il me semble inutile de faire suivre ce mot d'une quelconque précision. 

Dans "Le livre de poche", la couverture de l'ouvrage est une petite entourloupe éditoriale. On y voit la Tour Eiffel étêtée et de guingois alors que cette image ne correspond à aucun passage du roman qui se déroule que très anecdotiquement à Paris.

Pour les amateurs de fins du monde françaises, il est préférable de lire, plutôt que ce feu de dieu qui ne réchauffe guère, "Ravage" de Barjavel, livre fondateur, ou "Malevil" de Robert Merle.  

Comme quoi même un mauvais livre peut être un utile véhicule à la réflexion. 

 

Nota

 

Lors de la première édition de ce billet, j'ai reçu une volée de bois vert des aficionados de l'écrivain, ce qui n'a fait que confirmer le mince bagage culturel de la plupart des sectaires de la littérature de genre à qui, il ne viendrait pas à l'idée d'ouvrir un volume de Proust, de Pérec ou de Roger Martin du Gard, le pire c'est qu'il ne doivent pas connaitre Wyndham ou Goldin qui après tout on écrit des "survival".

 

 

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