Le comptable indien de David Leavitt

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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En janvier 1913 le célèbre mathématicien G. H. Hardy découvre un matin dans son courrier une enveloppe venue d'Inde, contenant une dizaine de feuillets noircis de formules mathématiques et une lettredans laquelle l'expéditeur, un modeste comptable indien de Madrass'appelant Srinivasa Ramanujan, prétend être venu à bout d'une des énigmes mathématiques les plus ardues : l'hypothèse de Riemann. Presque certain qu'il s'agit d'un canular, Hardyse penche néanmoins, avec son collègue Littlewood, sur les propositions du jeune homme: ils y décèlent bien vite la patte d'un génie en puissance, désordonné et fulgurant. Aidés de Neville, un jeune professeur, et de sa femme Alice, ils décident de tout mettre en oeuvrepour que le prodigue puisse développer ses talentsdans un milieu propice. C'est à dire l'université de Cambridge. Au cours du roman, les histoires personnelles de Littlewood, Hardy, Ramanujan ainsi que celle de Mme Neville (hôte de l’indien) s’entrecroisent et témoignent de leur époque.

Tout d'abord, même si tous les personnages sont réels, il ne faudrait pas que le lecteur confondent les personnages du roman avec les figures emblématiques de l’Histoire des mathématiques que sont Srinivâsa Aiyangâr Râmânujan et Godfrey Harold Hardy.David Leavitt confie qu’il voulait réincarner Ramanujan dans un personnage qui aurait pour le lecteur la même présence que celle qu’il avait pour les hommes et les femmes de son temps, lorsqu’il est arrivé à Cambridge : “an enigma, an emissary from a mysterious and alien world.” L’objectif est atteint.

Le comptable indien du titre n'est que le héros en creux du roman. Sa véritable figure centrale en est G. H. Hardy qui, à l'occasion d'une conférence, réelle ou imaginaire, Leavitt laisse planer le doute sur cette question jusqu'au bout, prononcée à Harvard en 1936, s'instaure le biographe de son défunt et génial collègue presque vingt ans après la mort de l'indien. Le livre est batit comme une suite de longs flash-back qu'entrecoupent de courts retours au présent d'Hardy, soit cette hypothétique conférence de 1936.

C'est à travers le prisme du personnage d'Hardy, également grand mathématicien, mais aussi homosexuel, et tiraillé entre sa culpabilité d'avoir enfant éborgné sa soeur et surtout de n'être pas parvenu à empêcher le suicide de son amant et sa pente naturelle pour l'égoïsme. C'est par les yeux sagaces de cette homme, au début assez peu sympathique, que l'auteur, avec beaucoup de brio, fait revivre toute une société d'intellectuels qui s'épanouissait dans le Cambridge de l'immédiate avant Grande Guerre. L'éclatement du conflit va bouleverser ce microcosme aux rites compassés et servir de révélateur aux passion de tous ordres que l'hypocrisie bienséante masquait.

Au fil des pages, très habilement l'auteur nous fait aimer son narrateur dont le génie mathématique cohabite avec une grande difficulté à s'ouvrir aux autres et qui avec beaucoup de lucidité reconnaît que << Le courage n'a jamais été son fort.>>. A la fin du livre notre coeur s'étreint à la pensée de le quitter.

Si vous feuilletez l'ouvrage, ne vous alarmez pas d'y découvrir quelques équation aux détours des pages. Il n'est pas nécessaire d'être féru de mathématique pour apprécier ce beau livre dont le style fluide et élégant vous emportera sans faillir durant les 700 pages du volume. Je m'en voudrais d'omettre le nom du traducteur, J. F. Hel Guedj qui ne doit pas être pour rien dans le plaisir que l'on a à lire cette prose.

C'est avec une acuité toute proustienne que Leavitt décortique ce microcosme intellectuel chamboulé par la guerre. A l'instar de Roger Martin du Gard dans les Thibault, il parvient à nous restituer les affres de ces hommes tiraillés entre leur profond pacifisme et l'amour de leur pays. Quant à Hardy, sont seul pays ce sont les mathématiques...

Si je connaissais le pacifisme militant du groupe de Bloomsbury, je dois dire que j'ignorais les remous que suscita la première guerre mondiale dans le milieu de la recherche mathématique. On voit entre autres dans le comptable anglais comment l'université de Cambridge alla jusqu'à expulser de son sein un de ses plus fameux professeur, Bertrand Russell en raison de son pacifisme. Pacifisme qui ne se démentira pas jusqu'aux dernier jour de l'existence de Bertrand Russell, que l'on se souvienne du fameux tribunal Russell... D'autres grandes figures de la pensée du XX ème siècle traversent l'ouvrage, Wiggenstein, Lytton Strachey, Keynes...

C'est avec beaucoup de légèreté et d'habileté que dans ce livre Leavitt parvient à aborder de nombreux thèmes graves. Si dans les premières pages du roman on semble être en présence de la biographie romancée de Ramajuan. Si le livre retrace bien l'histoire bouleversante et véridique d'un des plus grands génies du XXe siècle. Il est bien plus que cela. Au fil des pages, insensiblement le propos prend de l'ampleur. L'écrivain étend son champ de réflexion à l'amour, à la solitude, qui sont en réalité les thèmes centraux du livre. S'amorce aussi une étude sur les rapports de l'homme avec les institutions qui semblent ici comploter pour raboter les singularités des êtres.

C'est avec un peu de tristesse que l'on se dit que bien des traveaux de ces esprits illustre sont devenu obsolète, ou plus exactement ont perdu de leurs lustres en un temps où chacun possède sur son bureau ou son cartable des petites machines qui sont capables de réaliser de faramineux calculs que ces grands cerveaux ne pouvaient qu'entrevoir. Il ne faudrait pas oublier que ce sont les recherches d'hommes comme Hardy et Ramajuan qui ont débouché sur ces progrès considérables.

Les nombres premiers ont depuis toujours fasciné les mathématiciens. Bien qu'ils soient définis par une propriété simple - un nombre premier est un entier naturel défini par le fait d'avoir exactement deux diviseurs distincts, 1 et lui-même -, il existe une infinité de nombres de ce type, et leur répartition, qui ne semble être régie par aucune règle, paraît très irrégulière. Ces nombres sont particulièrement importants en arithmétique, la branche des mathématiques qui traite des nombres entiers. Mais ils font également l'objet d'une actualité brûlante dans les nouvelles technologies, en particulier dans la cryptographie, pour le codage des informations. Avec le développement d'internet, le besoin de transmettre des informations confidentielles de façon sécurisée, par exemple des numéros de carte bancaire, est en effet devenu primordial... C'est là notamment qu'intervient l'algorithme RSA, un algorithme de cryptographie basé sur une propriété simple des nombres premiers. L'hypothèse de Riemann est une conjectureformulée en 1859par le mathématicien Bernhard Riemann. Elle dit que les zérosnon triviaux de la fonction zêta de Riemannont tous pour partie réelle 1/2. Sa démonstration améliorerait la connaissance de la répartition des nombres premiers. Cette conjecture constitue l'un des problèmes non résolus les plus importants des mathématiques du début du XXIesiècle : elle est l'un des fameux problèmes de Hilbertproposés en 1900, et fait l'objet d'un des problèmes Clay pour le troisième millénaire, doté d'un prix d'un million de dollars américains.Une conjecturerelativement simple, émise en 1859, il y a 150 ans et qui, depuis, résiste aux plus chevronnés des mathématiciens. Une rage sans pareille pour la démontrer car elle est sans doute la clé du mystère de la répartition des nombres premiers. Le Graal des mathématiciens ?

Outre son très grand talent Leavitt à la fin de son chef d'oeuvre (à ce jour) d'une remarquable probité en dévoilant toutes ses sources et en expliquant ce que le roman leur doit. Ainsi il ouvre toute une bibliothèque sur les sujets que Le comptable indien frôle avec tant d'élégance.

L'éditeur, Denoel a doté l'ouvrage d'une fort belle couverture mais curieusement d'une photographie de Jean-Philippe Charbonnier (photographe trop oublié à mon avis) représentant bien des étudiants et professeur à Cambridge mais dans les années cinquante. Cette belle image en noir et blanc bénéficie de rehauts de couleurs qui augmentent encore son décalage avec le contenu du livre.

 





Srinivasan Ramanujan est aujourd'hui considéré comme un trésor national en Inde qui lui a consacré un timbre
 

David Leavitt est né en 1961 à Pittsburgh (États-Unis). Il fait ses études à l’Université Yale. Son premier roman, Le Langage perdu des grues, raconte la découverte de l’homosexualité par un jeune homme dont le père finit également par assumer son amour des hommes. Il a fait l’objet d’une adaptation télévisée en 1991 par Nigel Finch. En 1993, pour son roman While England Sleeps, il reprend des pages écrites par Stephen Spender, qui le poursuit en justice pour cet emprunt. Le roman remanié reparaît en 1995, et l’épisode lui inspire une nouvelle dans L’Art de la dissertation. Son roman The Page Turnerest adapté au cinéma par Ventura Pons en 2002, sous le titre Food of Love. Il a aussi écrit une biographie d’Alan Turing. Il s'est déjà essayer au roman de campus dans Le manuscrit perdu de Jonah Boyd. Il enseigne aujourd'hui la littérature anglaise et l’écriture à l’Université de Floride.

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