Le ciel au dessus du Louvre » d'Yslaire et de Jean-Claude Carrière

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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J'aime les livres qui bousculent l'histoire d'où mon intérêt pour l'uchronie et pour les angles de point de vue inattendus sur un homme ou une période de l'histoire. J'ai été comblé à ce titre, et pas seulement à celui là, par l'album « Le ciel au dessus du Louvre » dessins d'Yslaire et scénario de Jean-Claude Carrière aux éditions Futuropolis et du Louvre (C'est le quatrième album co-édité par Futuropolis et Le Louvre). Le livre nous fait vivre la Terreur depuis l'atelier du peintre David, peintre officiel de la Révolution française et membre du sinistre comité de salut public, cette dernière assertion semble être une invention de Jean-Claude Carrière. Choisir cette hune pour observer la révolution n'est déjà pas banal mais faire des furieux du comité de salut public, à commencer par Robespierre, des homosexuels refoulés et l'atelier de David, situé au Louvre, une antre de tapioles le sont encore moins.

 

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Carrière nous fait entrer dans cette période historique troublée au moment où Robespierre est convaincu que le peuple ne peut supporter au dessus de lui un ciel vide. Pour le peupler l'incorruptible décide d'instaurer le culte de l'être suprême. Il charge son artiste favori, David, de produire une image de l'être suprême pour édifier le peuple. Au même moment le jeune Bara est assassiné. Robespierre demande que Bara entre au Panthéon, Barrère réclame à David une gravure destinée à être reproduite pour toutes les écoles. Il doit également préparé les cérémonies la de panthéonisation de Bara qui doivent avoir lieu le 10 thermidor.... (Mais le 9, Robespierre est renversé puis exécuté le lendemain. Bara n'entre donc pas au Panthéon).Robespierre veut faire de Bara une icône de la Révolution. David propose alors à Robespierre d'unir les deux mythes et de faire de l'être suprême un adolescent parfait. En fait peu de temps auparavant David a eu un coup de foudre pour un joli adolescent androgyne, Jules Stern, sorti de nulle part, un ange qui rentre comme par effraction dans le monde de la révolution, et qui pour David semble l'idéal de la beauté...

 

 

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L'atelier de David par Yslaire très inspiré du tableau ci-dessous, peint par un Elève de David, Cochereau (qui mourut assez jeune, en mer, des conséquence d'une dysenterie) qui a laissé au moins ce tableau très célèbre de l'Atelier de David.



 

 

Je dois dire que les aprioris historiques de l'album m'ont laissé dubitatif. Pourtant en vieux monarcho, je devrais battre des mains devant un livre clairement anti révolutionnaire et pédérastique mais la convocation du grotesque et du macabre, amis nécrophiles ce livre est pour vous, et l'irruption de quelques anachronismes comme « le laboratoire de Frankestein » ou encore le terme plasticien dans la bouche de David, ont nui pour moi au crédit que l'on peut porter à cette histoire assez décoiffante que Carrière nous raconte et qu'Yslaire illustre avec talent. Pour la première fois depuis longtemps ce dessinateur n'est pas son propre scénariste. Son trait nerveux et sensuel fait merveille pour camper Jules dont la beauté n'est pas loin de celle des adolescents dessinés par Joubert. Le style graphique d'Yslaire est l'anti ligne claire. Il laisse dans ses planches qui relèvent plus de l'illustration que de la bande dessinée, tous les repentirs, tout le crayonné (si je puis dire puisque les dessins ont été réalisé sur palette graphique. Ce qui donne beaucoup de mouvements aux scènes que dessine Yslaire qui paradoxalement sont presque toutes statiques, comme le sont beaucoup de tableaux de David. Le dessin est très fouillé, très expressif avec un travail remarquable sur les ombres et les cadrages. Il intègre bien les reproductions des œuvres présentées au Louvre (co-édition oblige).Yslaire utilise une palette limitée aux dominantes chaudes. La technique sur tablette graphique reproduit une impression de lavis sépia cher à cette époque, agrémentée de quelques touches rouges la couleur du sang que fait couler la Terreur.

 

 

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Petit rappel de la carrière d’Yslaire, qui a plusieurs fois modifié l'orthographe de son nom. Bernard Hislaire, né à Bruxelles en 1957, à la fin des années 70, il dessine dans Spirou, un début de carrière classique pour un jeune belge. Puis, en 1986, il devient Yslaire et se lance dans une grande saga historico-romantique aux accents balzaciens, Sambre, où il va singulariser son graphisme autour de la couleur rouge et d’un réalisme virtuose. Puis, dans les années 1990, il se lance dans l’épopée numérique avec le site xxeciel.com (lancé dès 1997) qui donne naissance à une série d’albums expérimentaux, rassemblés sous le cycle XXe ciel, tentative d’analyse aux accents freudiens du XXe siècle qui s’achève. L’un des titres de ce cycle est d’ailleurs Le ciel au-dessus de Bruxelles, titre auquel ce dernier album fait référence et où il y avait un certain Jules Stern...

 

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L'album est découpé en 20 chapitres d'une structure identique : un « tableau » pleine page puis une « accélération » du dessin, se résumant parfois à une esquisse pour enfin se terminer par un texte de Jean Claude Carrière L'accélération graphique traduit l'impression d'urgence que ressente les protagonistes de l'histoire, urgence de cette époque troublée.

 

 

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Les maladresses vénielles du texte m'ont surpris de la part d'un scénariste aussi chevronné, même si « Le ciel au-dessus du Louvre » est sa première incursion dans la bande dessinée de Jean-Claude Carrière qui fut le collaborateur de Bunuel, Polanski, Tati, Peter Brook, Pierre Etaix, Milos Forman, Daniel Vigne (Le retour de Martin Guerre, film que j'aime beaucoup, le scénario c'est lui), Louis Malle et surtout il aécrit le film Danton pour Wajda (dans la scène d'ouverture de Danton on voit un jeune garçon que sa mère lave)... Ce n'est pas rien.

 

 

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Comme j'ai déjà du l'écrire, j'aime beaucoup les livres, donc les bandes-dessinées dans lesquels j'apprend quelque chose. En écrivant cela j'ai bien conscience que les beaux esprits vont se gausser de l'utilitarisme de mes lectures.

 

 

 

Jacques Louis David – La Mort de Bara – 1794

Musée Calvet, Avignon

La mort de Bara, tableau inachevé de David qui est au centre de ce livre

 

 

J'ai beaucoup appris dans « Le ciel au dessus du Louvre » car je confesse que l'oeuvre et la vie de David n'étant pas pas ma préoccupation principale et que le ci-devant ne figure pas dans mon panthéon artistique. Pas plus que Robespierre me paraît un modèle politique recevable. Il n'en reste pas moins que cette période est cruciale pour les mutations que va connaître l'art au XIX ème siècle.

Carrière avance qu'avant la révolution l'idéal de beauté en peinture était féminin, illustré par Boucher, par ailleurs grand oncle de notre David, et Fragonard, qui passe dans le livre, alors qu'après le régicide la beauté idéale est devenu mâle d'où la fortune de David, Gérard et autre Girodet.


 

Cette œuvre de 1778 est l'une des dernières réalisées par David dans un style très proche de Boucher et de Fragonard. Huile sur toile, Dublin,

les funérailles de Patrocle

 

 

 



(ci-dessus)Trois détails des Funérailles de Patrocle.

 

Mon ignorance sur les goûts sexuels de David fait que je ne suis pas plus étonné que ça au sujet de l'homosexualité du peintre que suggère fortement le scénario appuyé par les dessins explicites d'Yslaire. D'autant que j'aurais pu être averti par mes fréquentes visites au Louvre, à ce propos voilà un ouvrage, avec ses nombreuses reproductions de tableaux, disséminés dans les cases, qui est une véritable incitation à se rendre au musée; et avoir un pressentiment sur la sexualité de David qui consacra un grand dessin (mais il est au musée de Grenoble) aux funérailles de Patrocle. David a peint se même Patrocle nu assis et de dos que l'on peut voir, mais à Cherbourg...

 

 

 

 Patrocle (1780), Jacques Louis David

Leonidas aux Thermopyles (1800-1814), Jacques Louis David

 

En revanche je me souviens bien, même si je l'avait passagèrement oublié, de l'admiration concupiscente que j'ai eu à chaque visite au Louvre pour le joli garçon qui lasse ses sandales près de Léonidas dans «  Léonidas aux Thermopyles », alors que le Léonidas en question à tout de la quiche. De même Antiochus a tout du garçon sensible dans son Erasistrate découvrant la cause de la maladie d'Antiochus, tableau datant de 1774, qui a envoyé son heureux auteur à Rome. Petit insert, j'aime beaucoup les titres à rallonge de certains tableaux de cette époque comme celui de Greuze, « L'empereur Septime Severe reproche à Caracalla, son fils, d'avoir voulu l'assassiner (toute la saveur du titre est dans la litote du mot reproche) ... Autre joli garçon chez David son Hector trépassé qui offre son torse dans Les regrets d'Andromaque sur le corps d'Hector. Il faut tout de même nuancer cette thèse puisque l'essentiel de ce que l'on sait sur David et son atelier vient d'un livre écrit par son... petit fils, peintre lui-même. Ce qui subodore qu'il était au moins bisexuel.

 

 

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Le portrait que font nos duettistes de david n'est pas vraiment positif. Il n'hésite pas à envoyer à l'échafaud ses anciens bienfaiteurs aristocrates puis abandonne sans remord Robespierre et il se mettra ensuite au service de Napoléon avec le même zèle qu'il avait servi l'incorruptible. Il faut savoir qu'à la restauration il aurait bien fait allégeance aux bourbon mais ceux-ci ayant de la mémoire, ils l'on laissé croupir à Bruxelles. Ce qui fait que David est enterré à Sainte Gudule, la cathédrale qui a les plus belles toilettes que je connaisse...

 

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D'après son autoportrait de 1794, que l'on peut voir aussi au Louvre, était plutôt beau garçon, du moins de profil car une grosseur lui déformait la joue d'un coté, défaut qu'il aurait minimisé dans son autoportrait, alors qu'Yslaire, comme à tous les autres révolutionnaire lui a fait une gueule pas possible, en revanche il l'a doté d'un beau cul...

 

 

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Une rêverie talentueuse sur l'histoire et la peinture à mettre dans sa bibliothèque au coté « des onze » de Pierre Michon.

 

Nota: Yslaire a un très beau site, c'est ici   

Publié dans Bande-dessinée

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