Le cas Bernard Fay d'Antoine Compagnon

Publié le par lesdiagonalesdutemps


Ce livre est intéressant parce qu'il est le fruit de la curiosité de son auteur, Antoine Compagnon, professeur au Collège de France et entre autres grand spécialiste de Proust. Il a voulu connaitre mieux le personnage de Bernard Fay l'ayant croisé (virtuellement) durant sa vie professionnelle comme ci, sans le savoir, il suivait les pas de ce prédécesseur qui fut lui aussi professeur au collège de France et grand amateur de Proust que Fay connu assez bien. Antoine Compagnon grand habitué de la Bibliothèque Nationale retomba sur le fantôme de Fay qui en fut le directeur durant la seconde guerre mondiale.

C'est avec beaucoup d'alacrité qu'Antoine Compagnon nous fait visiter les différents milieux que ce surdoué et meilleur connaisseur des Etats-Unis pendant l'entre deux guerres, a fréquenté durant une vie chaotique et exceptionnelle. Tout d'abord les avant gardes des années 20, il fut l'ami des surréalistes, Crevel Tzara, Breton, Eluard... par l'intermédiaire de son frère Emmanuel, belle figure d'ange foudroyé. Il était aussi lié avec Cocteau, Paul Morand et avec de nombreux écrivains en vogue d'alors et avec les intellectuels américains pour qui Paris était alors une fête. Il est aussi un familier de gide et de Picasso. Dans les années trente il écrit plusieurs ouvrages de référence et de nombreux articles dans la presse, sur l'Amérique. Et surtout dans ces mêmes années, il fait la connaissance de Gertrude Stein dont il deviendra le grand ami et dont il sera l'ange protecteur pendant toute la durée de l'occupation allemande. Mais cela c'est la facette respectable de ce notable des lettres qui dès l'accession de maréchal Pétain au pouvoir rêve de portefeuilles ministériels. Cette soif de pouvoir le fera jusqu'au bout s'enferrer de plus en avant dans la collaboration. Il sera principalement le bourreau des franc-maçons dont la chasse deviendra pour lui une obsession. Condamné à la prison à perpétuité en 1945, il s'évadera de prison en 1952 et continuera une carrière obscure mais confortable en Suisse, jusqu'à la grâce de 1959 qui lui permettra de finir sa vie en France. Dans laquelle désormais il se considère comme un exilé de l'intérieur.
Ce livre, nous en dit beaucoup sur hier, c'est un demi siècle de vie intellectuelle française que fait revivre à toute allure l'auteur, mais peut être nous en dit encore plus sur aujourd'hui. Et ceci par l'attitude d'Antoine Compagnon qui confesse, qu' après avoir étudier avec soin le dossier Bernard Fay et retranscrit avec beaucoup de talent la trajectoire de son sujet, toujours ne pas comprendre comment un tel esthète en est arrivé, d'abord à voir dans les régimes totalitaires une chance pour l'Europe, puis pour cet américanophile, auteur d'articles élogieux pour Roosevelt de verser dans la collaboration la plus ultra.
Cet aveu illustre bien combien nos intellectuels, y compris les specimens les plus lettrés et les moins sectaires de ceux-ci, sont incapables d'envisager qu'un de leurs pairs ait pu envisager que la démocratie telle que nous la connaissons, n'était pas la parousie inévitable. Aujourd'hui où ce régime, jadis présenté comme la seule solution d'une amélioration sociale et intellectuelle, fait preuve chaque jour de son incurie, un tel aveuglement est préoccupant.

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