LE CABARET DES HOMMES PERDU

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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France, 2006, 120mn
Réalisation de la captation: Olivier Ciappa , texte: Christian Siméon, mise en scène : Jean-Luc Revol, musique : Patrick Laviosa , assistant à la mise en scène : Laurent Courtin, scénographie : Sophie Jacob, son : Clément Hoffmann, costumes : Aurore Popineau,lumières : Philippe Lacombe, chorégraphe : Armelle Ferron
avec : Denis D'Arcangelo, Sinan Bertrand, Alexandre Bonstein, Jérôme Pradon

Résumé

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Minuit, le cabaret des hommes perdus est désespérément vide, comme souvent, le barman se résout enfin à en fermer les portes, faute de clients. Mais subitement, un jeune homme fait irruption et s’écroule. C’est un Jeune provincial paumé, tout fraîchement débarqué en ville, qu'une “chasse aux pédés”  a jeté dans cette boîte pour drag queen des bas-fonds new yorkais. Il y est recueilli par trois curieux personnages : un beau barman tatoueur, une écervelée blonde (femme, drag, ou trans ?) et un homme qui se présente comme le Destin tout en préférant qu’on l’appelle… Dédé. A peine ont-ils sauvé le jeune homme que ses trois nouveaux compagnons lui font miroiter un avenir (un destin) à la fois ridicule et grandiose, mirifique et pathétique, hilarant et tragique : devenir, lui, le petit hétéro quelconque la nouvelle star du porno gay. Il faut dire que l’idée leurs est venu instantanément et concomitamment lorsqu’il découvre ce qu’a le garçon entre les jambes. Il le surnomment aussitôt... Dick Teyer en rapport à son mastard phallus. Dick n'a pas le choix s'il veut « s'en sortir » il devra accepter le deal du destin....devenir une star du X Gay.
On assiste à ses débuts dans ce milieu extravagant et impitoyable, à son ascension vers les sommets de la célébrité,  puis à sa chute à cause d’ un mauvais choix de carrière, l’humiliation féroce par les critiques, l’abandon du public et enfin la cruauté de l’anonymat. Déchu et sans le sou, il finit par accepter des strip-tease dégradant dans des peep-show minables. Commence alors pour Dick la descente aux enfers : la drogue, la prostitution, la maladie avec la mort pour seule issue.

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L’avis critique

J’avais vu le spectacle dans la belle salle du Rond point des Champs Elysée et il m’avait enchanté, la meilleur soirée au théâtre de l’année 2006. L'oeuvre a été créée au Théâtre du Rond-Point en septembre 2006 avant d'occuper le haut de l'affiche plusieurs mois durant au Théâtre Pépinière-Opéra  avant d’entamer une tournée qui fut un véritable tour de France du succès (et qui continue encore) pourtant l’organisation de la tournée ne fut pas simple comme le confiait Jean Claude Revol à un journaliste de Têtu: << Je croyais naïvement que les spectacles traitant de l'homosexualité étaient rentrés dans les moeurs mais croyez-moi, nous avons eu beaucoup de mal à trouver des théâtres pour nous programmer.>>.


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Dès l’ouverture on sent que l’on va assister à un spectacle pas comme les autres. Dans la grande tradition du cabaret de l’entre deux guerres le client se fait engueuler;  il n’est pas caressé dans le sens du poil mais plutôt  invité… à déguerpir ! On vous demande « de rallumer vos portables » de « sortir d'ici tant qu'il est encore temps ». Jean-Luc Revolretrouve l’esprit subversif originel du cabaret. Il faut dire que sa définition du cabaret est à la fois traditionnelle et novatrice: <Joey Stefano [star du porno gay, séropositif et mort d’une overdose à l’âge de 26 ans]. C’est comme ça qu’est apparu le personnage de Dickie, interprété par Alexandre Bonstein. Dickie arrivant dans ce cabaret, c’est comme un début de comédie musicale traditionnelle : Gene Kelly arrivant à New York par exemple, un héros débarquant dans un monde où tout peut arriver… ». A travers la trajectoire fulgurante et pathétique de Dickie, star du porno gay malgré lui, le spectacle, au passage, aborde quelques thèmes pas franchement consensuels, l’homophobie, les peep-shows, la pratique du tatouage, le travestissement et le trans-genre, l’iconographie hollywoodienne gay, les pratiques extrêmes, le désir, le besoin de reconnaissance, le miroir aux alouettes de la gloire,  le X gay, la peur de l'avenir, le chemin à prendre, les rencontres qui marquent, la peur, la drogue, la mort, les drag-queen... à mille lieues du formatage ambiant. Dans ce cabaret dont  le point de départ référentiel en tant qu’inspiration première est la revue de « la Grande Eugène » en son temps, on passe des rires aux larmes. Le glauque côtoie le sublime, le saugrenu s’allie à l’insolent, le grotesque au sexuel. Le sang et le sperme se mélangent au strass et aux plumes. Le tour de force de la mise en scène toute en nuances de Révol est grand tant celle -ci est amené à être toujours sur le fil du rasoir par le texte de Siméon , passant sans intermède de la folle gaieté au noir absolu.


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Derrière l’anecdote communautariste et le divertissement iconoclaste se cache une réflexion profonde et tragique à laquelle le spectateur ne s’attend pas et qui ne peut que le toucher car elle concerne tous les humains: que doit on faire lorsque l’on est à la croisée des chemins? Peut-on prendre à la légère une décision qui va influencer toute sa vie ?
Siméon s’est expliqué sur la genèse du spectacle: << Le Cabaret des hommes perdus est une commande, c'est-à-dire la manifestation puissante du désir partagé d’un metteur en scène et d’un auteur de travailler ensemble. L’acte d’écrire pour le théâtre trouve alors sa pleine détermination, sa totale amplitude. Ce n’est plus un acte solitaire mais une geste collective, l’élaboration précise et accompagnée d’une oeuvre qui se déploiera sur la scène dans la synergie des talents. L’auteur y trouve sans renoncer jamais à son entière liberté de création, la force jubilatoire d’une contrainte exogène qui le met sur les rails d’une histoire à laquelle il n’aurait probablement pas songé. Le Cabaret des hommes perdus : c’est par ces cinq mots que le metteur en scène Jean-Luc Revol m’a présenté son projet. Et ce curieux projet répondait à de nombreux désirs d’auteur qui m’habitaient.>>.
Pour mettre en musique ce beau monstre qui se situe entre le cabaret, la revue et la comédie musicale, Jean-Luc Revol a fait appel à Patrick Laviosa, avec qui il avait déjà travaillé sur plusieurs spectacles. Le compositeur connaît bien la sensibilité du metteur en scène. « Tout d’abord, j’ai voulu que ma musique soit en adéquation avec l’univers de Jean-Luc. Je sais comment il aime utiliser les contrastes par exemple, comme le fait d’avoir une musique guillerette sur une scène sordide. Pour l’esprit cabaret, il fallait aussi un côté disparate, de bric et de broc, et en même temps, je voulais que ma musique reste simple et accessible. Quand j’ai pu faire quelques références, je les ai faites ! L’ouverture est influencée par Kurt Weill, le duo d’amour est écrit comme un boléro de l’entre-deux-guerres et il y a du parlé-chanté proche des Parapluies de Cherbourg. Pour certains morceaux, Jean-Luc avait des idées très précises. Pour un numéro, il avait envie d’une ambiance très sixties : j’ai donc écrit un twist avec des choeurs qui font choop-doo-wap. Pour d’autres, c’est moi qui ai proposé des choses. De même, avec Christian, on a fait un ping-pong, en procédant par petites touches dans un échange permanent d’idées. »
Seule petite frustration pour le compositeur : le fait de se retrouver seul au piano pour des contraintes budgétaires, alors qu’il devait disposer au départ d’une petite formation orchestrale. Mais c’est un mal pour un bien ainsi le musicien avec son instrument est sur la scène en symbiose avec les acteurs, faisant partie intégrante de la troupe. 
La distribution est brillante. Les quatre comédiens sont portés par  le chaleureux un piano  placé sur scène. Ils  ont une telle énergie que parfois on penserait qu’il sont une douzaine.  Alexandre Bonstein, Denis D’Arcangelo, Sinan et Jérôme Pradon sont des habitués des spectacles musicaux des plus variés comme Les Misérables, Hair, Créatures ou Mme Raymonde... L’alchimie entre eux fonctionne parfaitement. Ils se métamorphose en plusieurs personnages. Mais les décors, les costumes ou du jeu des acteurs, tout évolue.


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Néanmoins J’avais trouvé lors de la représentation que Denis D’Arcangelo faisait un meneur de jeu un peu trop monocolore et pas assez Méphistophélique mais il est !irrésistible en castaphiore du pornos gay, faisant des claquettes avec une prothèse en strasses! On ne voit pas un autre acteur français ayant son abatage pour ces rôles qui comme pour ses camarades ont été écrit pour lui. Il faut remonter au trop oublié Jean Parédes  pour retrouver un pareil mélange de gouaille et de noirceur. Quant à Alexandre Bonstein qui avait déjà travaillé avec Revol sur La Tempête, la seule chose un peu gênante est qu’il faut l’accepter en très jeune homme, presque un adolescent, ce qui est possible en regard de son corps mais assez improbable quant à son visage par trop marqué qui est en divorce avec ses formes graciles et musculeuses. Mais son abatage fait vite oublier cette réserve. Il est bouleversant dans la dernière scène. Sans doute est il impossible dans le théâtre lyrique comme pour l’opéra de trouver des physiques en parfaite adéquation avec leurs rôles mais ici c’est pourtant bien le cas de Jérôme Pradon à la fois sexuel et émouvant et de Sinan Bertrand, parfait, au corps troublant qui voit ainsi ses rôles: << Chacun de nous représente un aspect de l’homosexualité. Moi, c’est la partie féminine/trans/drag queen, dirons-nous. Je suis un peu la blonde, naïve, généreuse, avec un grand cœur et en même temps, je suis tout le temps dans une extravagance et une hystérie. Lullaby, mon personnage est drôle mais je souhaiterais qu’elle soit aussi attachante et touchante. Comme les pensionnaires du cabaret jouent des scènes du destin de Dickie, on endosse tour à tour plusieurs rôles. Evidemment, j’ai principalement des rôles féminins, comme celui de Marpessa Glove, vieille diva de Broadway ou de Debbie, actrice porno...>>. 
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Le bonheur du spectateur est dans l’ accumulation à un rythme effréné (trop parfois on aimerait avoir plus de temps pour jouir complètement d’un gag avant l’arrivée du suivant, c’est ce que permet heureusement l’indispensable dvd) des numéros chantés, dansés tous remarquablement joués. Les plus improbables et les plus  hilarants sont le tournage d’un film porno avec une réalisatrice hystérique et des acteurs défaillants et le spectacle cauchemardesque et ringard d’une vieille diva égocentrique tentant de faire son come-back sur scène sans oublier la parodie du bonheur formaté d’un couple hétéro coincé, un des airs les plus enlevés de la partition. 
La force de cette revue est aussi d’assumer, en les revendiquant avec panache, tous les clichés véhiculés par l’homosexualité. Le talent de Revol est d’avoir fait un spectacle à la fois 100 % tapiole, très cryptopédé, les personnages féminins sont inspirés de Mae West et Gloria Swanson, dans une une chanson qui s’appelle ”Porno Song” on cite des acteurs gays, mais qui est fait pour être vu par tout le monde.
Je ne fus pas le seule m’émerveiller du spectacle puisqu’il  remporta deux Molières pour l’année 2006. Le premier, celui du meilleur auteur, pour Christian Siméon (le texte de la pièce est publié à L' Avant-Scène Théâtre) et  le second, celui du meilleur spectacle musical. La performance est d’autant plus remarquable qu’il avait face à lui la super production franco américaine Cabaret qui ne déméritait pas et un autre merveilleux “petit” spectacle “Swing rutabaga” qui fut ma deuxième meilleur soirée de l’année. On le voit face à une telle opposition le mérite de cette victoire est grand.
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J’étais tellement enthousiasmé que je fis part au metteur en scène l’excellent Jean-Luc Révol de mon désir de réaliser la captation de cette merveille pour qu’un tel bonheur ne soit pas éphémère. La chose semblait bien engagée, ayant déjà travaillé en bonne entente avec lui pour la captation de Vincent River . Hélas pour moi cela ne se fit pas pour des raisons indépendantes de ma volontés...
C’est donc avec un grand plaisir avec néanmoins une once de regret que je me procurais le dvd de la captation à son premier jour de mise en vente.
Tout d’abord quel bel objet avec un beau et sobre digipack contenant deux dvd et un petit livret aussi élégant qu’informatif.
La captation a eu lieu au théâtre de la Pépinière-Opéra ce que l’on peut regretter car le Théâtre du rond point possède une scène plus grande où la mise en scène élégante et efficace de Jean-Luc Revol pouvait mieux se déployer. Cette contrainte supplémentaire ne fait qu’ajouter à l’admiration que j’ai pour la réalisation de la captation d’Olivier Ciappa. Un seul petit regret dans ce dvd exemplaire que Ciappa ne livre pas quelque secrets de la recette de cette époustouflante réussite. On sait juste qu’elle s’est déroulée de décembre 2006 à mars 2007 (et pas un faux raccord, chapeau l’artiste). Avoir pu choisir entre plusieurs représentations, mêlant un morceau de l’une avec un bout d’une autre fait au final que les acteur paraissent encore meilleur, c’est difficile à croire, que lorsqu’on les a vu sur scène.   
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Le dvd de bonus est une merveille d’intelligence, de pédagogie et d’inventivité. La grande idée a été de mettre en scénariser les interviews des protagonistes de la pièce, transformant ainsi ce qui est souvent fade et ennuyeux en une suite de sketchs très drôles. Car chacun s’y trouve affublé d’une épouse (toutes jouées par l’épatante Agnes Boury, épouse professionnelle louable à la journée nous indique le livret si vous êtes intéressé...). Cette invention dynamite l’interview. Ce jeu évite aussi ce qu’il pourrait y avoir de voyeurisme  en pénétrant dans les appartements de chacun dont la vraie vie est suggérée avec beaucoup de délicatesse et d’humour.  L’ irresistible drôlerie de ces entretiens n’ empèche pas que l’on y apprend beaucoup de choses sur la gestation du Cabaret des hommes perdus et sur les interviewés qui nous invitent vraiment dans leur intimité. Si après le spectacle on était sûr de leurs talents après ces rencontres on sait qu’ils sont en plus intelligents et sympathiques.
L’autre bonus principal, Dans les coulisses du cabaret des hommes perdus, nous y emmène vraiment. Il nous fait prendre conscience de l’intelligence du propos que Denis d’Archangelo résume très bien << La pièce est d’autant plus sérieuse qu’elle est légère et digeste.>>. Grâce à l’habile montage, on ne s’ ennui jamais dans cet envers du décor qui ne tue en rien la magie du spectacle mais approfondi la compréhension que l’on peut avoir de la pièce en nous ouvrant de nombreuses perspectives. Là encore beaucoup de sérieux, beaucoup d’intelligence conjugué avec beaucoup d’humour un vrai régal qu’il faut goûter jusqu'à la fin du générique où une surprise attend le spectateur patient.

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Le fait de montrer longuement David Macquart excellent lui aussi qui remplace Jérôme Pradon, engagé à Londres dans une autre production montre la générosité de l’entreprise et l’esprit d’équipe qui l’anime ce spectacle où souffle un esprit de troupe. Il est toujours intéressant de voir un autre comédien interpréter un rôle. A ce propos Jean-Luc Revol surprend en remplaçant  pour quelques représentation Denis D’Archangelo quand ce dernier est obligé d’honorer des dates de son spectacle de madame Raymonde (à quand un dvd de celui-ci?). Le dvd contient également la remise des Molières et la possibilité de visionner à part tous les morceaux chantés.
Si le cabaret des hommes perdus a été mon plus beau spectacle de l’année 2006, le dvd de sa captation est de très loin le plus beau dvd de l’année 2007, indispensable sous le sapin...

Publié dans cinéma gay

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