La vie rêvée d'Ernesto G. de Jean-Michel Guenassia

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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On suit Joseph Kaplan, nous sommes en 1935 et il a un peu plus de vingt ans lorsque nous faisons sa connaissance, il est le fils d'un médecin bien établi à Prague, un bourgeois juif assimilé aussi peu croyant que pratiquant. Son père, le trouvant trop remuant, éloigne de Prague Joseph, qui vient d'obtenir son diplôme de médecin. Pour son bien il l'envoie parfaire ses études à Paris. Le jeune homme veut se consacrer à la recherche. Après quelques mois studieux tout en ne renonçant complètement aux plaisirs parisiens, Joseph est un grand amateur de tango, l'institut Pasteur d'Alger lui propose un poste qu'il accepte. Voilà notre jeune tchèque faisant connaissance avec Alger la blanche. Après quelques année heureuses la guerre le surprend. En raison des lois raciales qui viennent d'être promulguées, pour le protéger son patron l'envoie dans un trou perdu et insalubre du bled où coupé de tout il va étudier les larves des moustiques vecteurs du paludisme...

Je ne vais pas vous raconter la suite car vous perdriez tout plaisir à la lecture de ce gros roman de 530 pages. Sachez que tardivement dans le récit l'auteur fait intervenir un personnage historique de premier plan qu'il réussit parfaitement à intégrer dans sa trame romanesque et à rendre attachant comme l'avait fait brillamment Marc Dugain avec Staline dans « Une exécution ordinaire » . Cette arrivée relance complètement son histoire.

Notre romancier n'a rien perdu de son tropisme mittle europa, une grande partie du roman se passe en Tchécoslovaquie et particulièrement à Prague.

Jean-Michel Guenassia n'écrit pas un roman historique mais un roman dans l'histoire. La vie rêvée d'Ernesto G. couvre une période d'un siècle, de 1910 à 2010, en fait surtout des années trente à 1970. Historiquement l'auteur pour peindre sa fresque y va à grands coups de brosse. Il ne s'embarrasse de palinodies ni d'arabesques mais il a le grand mérite de mettre en valeur des évènements, pourtant pas si anciens, qui me paraissent bien oubliés aujourd'hui, d'autant qu'il prend pour les observer des angles originaux. Je citerais, parmi d'autres, les camps d'internement pour les juifs en Algérie au début des années quarante, l'expulsion des tchécoslovaques d'origine allemande en 1945 des terres qu'ils occupaient pour certains depuis des générations. Surtout il rappelle l'odieuse nature des régimes des démocraties dites populaires, ce qui est judicieux dans une période où certains cultivent une navrante nostalgie pour les régimes dits communistes. On apprend beaucoup de choses dans ce livre que je conseillerais vivement en particulier au futurs étudiants de Science-Po.

J'avais tellement aimé « Le club des incorrigibles optimiste » que j'ai acheté le nouveau roman du même auteur sans rien en savoir, uniquement sur le nom de l'auteur, tout en subodorant que je serais déçu de ce deuxième opus, ayant été si emballé par le premier. Ce fut malheureusement le cas, même si ma déception ne fut que relative, causée surtout par la comparaison qu'il est difficile de ne pas faire entre les deux romans de Jean Michel Guenassia. La grande différence est que dans le premier nous étions immédiatement de plein pied avec Michel que le lecteur adopte dés la première page; ici nous restons longtemps à distance de Joseph K. peut être à cause de sa personnalité trop lisse et de sa posture plus de spectateur que d'acteur, Joseph est plus agi par les événements qu'il agit sur eux, position que l'on acceptait d'un garçon de quatorze ans comme Michel mais qui est plus difficile d'admettre pour un jeune homme entre vingt et trente ans.

Notre regrettable quant à soi, vis à vis du personnage principal vient aussi du style; l'histoire ne nous étant pas racontée à la première personne du présent mais à la troisième du singulier avec une sage alternance de l'imparfait et du passé simple. D'ailleurs c'est lorsque l'auteur intègre au récit le journal, écrit bien évidemment en utilisant le « je », que Joseph tient dans son isola algérien que nous commençons a communier avec lui. A partir de ces pages, même si l'auteur revient à la troisième personne ensuite, le récit prend des couleurs alors qu'auparavant il semblait n'être qu'en noir et blanc. Il s'est paré de couleurs encore plus éclatantes lorsque je me suis aperçu, à la page 215, un lecteur plus perspicace l'aurait découvert moins tardivement, que le Maurice du roman était le même que l'on avait croisé, âgé de 20 années de plus, dans « Le club des incorrigibles optimistes ». Une centaine de pages plus loin nous retrouvons un autre protagoniste du premier roman de Guenassia. Si on y réfléchit bien Guenassia est un malin, car après l'immense succès de son premier livre, il était attendu au tournant tant par la critique que par ses lecteurs. Plutôt que de renouvelé ses thèmes, il les approfondit en faisant que son deuxième roman s'imbrique dans le premier qu'il serait bon maintenant de relire à la lumière de « La vie rêvée d'Ernesto G. ». Il n'y a pas de raison que Guenassia s'arrête en si bon chemin car il y a beaucoup de ses personnage dont on aimerait savoir ce qu'ils sont devenus.

 

Jean-Michel Guenassia semble vouloir prendre le relai de feu Henri Troyat qui savait comme personne, du moins dans la deuxième partie du XX ème siècle, trousser des fresques historiques (lui aussi regardait en raison de ses origines vers l'est) avec ce qu'il fallait de sentiments pour emporter l'adhésion de milliers de lecteurs (et surtout de lectrices). Ce n'est pas un mauvais programme ni une solution de facilité en France car ce type de livre est soigneusement évité par la critique qui a dans notre pays a peur des raconteurs d'histoires. Mais pour se hisser à la hauteur de Troyat encore faudrait-il que les personnages de « La vie révêe d'Ernesto G. » aient plus d'épaisseur et soient moins archétypaux (du moins au début de l'ouvrage). En outre je trouve que c'est une péché contre l'intelligence des futurs lecteurs que de faire d'un des personnages un décalque d'Albert Camus en l'affublant d'un autre nom.  

Je regrettais que dans « Le club des incorrigibles optimistes » le romancier ce soit montré chiche en descriptions du Paris des années 60, son nouveau livre est sur ce point beaucoup plus réussi comme en témoigne cette belle description de l'arrivée de Joseph K. à Alger: << Quand Joseph repensait à Alger, la première impression qui lui venait à l'esprit était cette lumière d'or en fusion au moment où il avait ouvert la porte de la coursive, encore engourdi, le flash interminable d'un photographe invisible qui l'avait obligé à protéger son visage avec ses mains. Il sentit une odeur vanillée, une bouffée de chaleur l'éclaboussa. Il se demanda s'il y avait le feu, il n'y avait aucune panique, à peine le ronronnement de la grue qui déchargeait les régimes de bananes sur le quai affairé. Il écarta lentement les doigts pour s'accoutumer à cette incandescence, leva les yeux, aperçut un bleu de paradis originel comme il n'en avait jamais vu, ni à Prague, ni à Paris, balayé de toute impureté, chaleureux et chatoyant, un monument monochrome en suspension dont la seule fonction semblait de vous hypnotiser. En cette fin de journée d'octobre 38, à l'âge de vingt-huit ans, il découvrit enfin le ciel et le soleil, regarda les docks en arcade montante comme une vague et, posé fièrement au-dessus, un jeu inextricable de cubes soudés par un architecte fou dévalant en cascade jusqu'aux immeubles éclatants qui défiaient la mer et il comprit ce que voulait dire Alger la Blanche.>>.

La bande-son du livre est assuré par Gardel que Joseph K. idolâtre.

Toutes les réserves que j'émet dans ce billet ne doivent pas vous empêcher de lire ce copieux ouvrage, qui malgré ses nombreux défauts (et paradoxalement peut être grâce à certains d'entre eux) reste un formidable roman.

Jean-Michel Guenassia n'a pas manqué d'ambition pour son deuxième livre auquel à mon sens il a manqué un peu de maturation et de travail pour nous emballer autant que son premier roman.

 

Pour retrouver Jean-Michel Guenassia:  Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia       

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