La vie en gris et rose de Kitano Takeshi

Publié le par lesdiagonalesdutemps

La vie en gris et rose

 

Imaginez vous attablé avec Kitano, avec entre vous et lui une bouteille de saké, vous racontant son enfance pauvre pour ne pas dire misérable dans le Japon exsangue de l'après guerre. Le livre est modeste, un peu plus d'une centaine de pages, joliment illustré par Kitano lui même de jolis petits dessins au couleurs pimpantes qui contrastent avec la noirceur du texte. Le titre vient des couleurs que son père, peintre en bâtiment, essayait sur la porte de la maison avant d’en couvrir les murs de ses clients. Ce n'est pas certes de la grande littérature, ces souvenirs écrits en 1984, semblent destinés malgré leur amertume à des pré adolescent. On y parle de pipi et de caca, mais c'est poignant de laconisme. L'enfance décrite ici n'a rien à voir avec celle d'un petit japonais d'aujourd'hui. Le rêve de Takeshi enfant est de posséder une toupie, beigomaà peine plus grosses que le pouce, ou un porte carte en plastique pour ranger ses images des stars du basse ball. Autant de petites choses que l'extrême pauvreté de sa famille, avec laquelle Kitano n'est pas tendre, ne lui permet pas d'acquérir. Ses grands jeux sont de faire voler un vieux cerf-volant ou de chasser les libellule On est loin des consoles de jeux et des vêtements et des accessoires à la mode siglés de grande marque. Après après avoir lu ce livre on regarde les facéties du grand cinéaste d'un autre oeil.

Les extraits ci-dessous, vous donnera le ton de l'ouvrage:

 

"Au début je n’avais aucune idée de ce qu’ils allaient faire. Donc, une fois, je les ai suivis. J’ai vu mon frère, accroupi sous un lampadaire, qui lisait un livre. Et elle, derrière lui, qui dirigeait sur les pages le faisceau de sa fameuse lampe. De temps à autre, il avalait une bouchée de riz. En découvrant la scène, je suis resté sur le cul ! Imagine ma mère à l’éclairer comme ça. Quand j’y repense, je trouve que c’était une famille vraiment démente. Donc, sans bien savoir pourquoi, je me suis dit que moi aussi, je devais me mettre aux études. Je suis rentrée à la maison et j’ai pris un manga au hasard. Et j’ai commencé à lire, comme mon frère."

"C’est étrange, la sensibilité. Elle se forge dans l’enfance en fonction des conditions d’existence, puis elle reste immuable tout au long de la vie. Les pauvres ont leur sensibilité, et les riches, la leur. On a beau devenir riche une fois adulte, quand on a été pauvre dans l’enfance, on, garde toujours sa sensibilité première. Intérieurement on ne pourra changer. Donc, moi qui suis né pauvre, je ne supporte pas le côté effrayant des nantis. Et je ne le supporterai jamais. Car un gosse de riches, dès l’enfance, ça ne se préoccupe pas des miséreux. C’est son éducation qui veut ça. "Toi, tu es un enfant de riches honorables, donc tu ne dois pas faire ceci ou cela !" Voilà ce que répètent les parents jour après jour. Et nous, dans nos cœurs d’enfants, on se disait : "Eux, ils ne sont pas comme nous." Et ça c’est effrayant. Un type né dans une famille riche ne s’embarrassera pas de scrupules vis-à-vis des autres à un moment crucial. Par exemple, on est en pleine partie, et brusquement : "Salut, je rentre chez moi !" Pour eux, les liens d’amitié avec des gens comme nous, ce n’est pas difficile à rompre. Dès que les choses ne leur sont plus favorables, crac ! ils partent. Alors qu’entre pauvres, on ne se serait jamais arrêtés de jouer. Du coup, moi, je me faisais tout le temps houspiller par ma mère. Je voudrais préserver indéfiniment ma sensibilité d’enfant. Aussi mature, aussi riche que je devienne, je veux rester intègre, fidèle à moi-même, à ma vérité." 

 

La vie en gris et rose de Kitano Takeshi, 2008, Picquier poche

 

 

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