La tendresse des loups (Die zartlichkeit der wolfe, Tenderness of the wolves )

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

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Allemagne, 1973, 1h 35mn

Réalisation: Ulli Lommel, scénario: Kurt Raab, musique: Peer Raben, images: Jurgen Jurges

avec: Kurt Raab, Ingrid Caven, Steff Roden, Margit Carstenten, Brigitte Mira, Wolfgang Schenk, Rainer Werner Fassbinder, Rosel Zech

Résumé:

Un monsieur, Fritz Haarman (Kurt Raab) entre autres indicateur de police, attire chez lui des adolescents paumés. Il les enivre, les sodomise puis les tue. Le lendemain, on trouve au menu d’un petit restaurant voisin du domicile du monsieur, un succulent jambon dessossé auxquels les infortunés jeunes gens ne sont pas étrangers.

L’avis de Bernard Alapetite

J’espère de tout cœur qu’il y a quelques anthropophages parmi mes lecteurs, en me désolant que cette minorité soit aussi peu représenté dans le cinéma, contrairement aux serial killer dont on peut raisonnablement penser que leur visibilité sur les écrans n’est pas complètement en rapport avec leur nombre recensé...
Je ne connais donc que peu d’exemples de mises en lumière sur les écrans, de ce goût sans doute difficile à assumer, l’anthropophagie (sans doute que quelques uns de mes lecteurs plus érudits que moi, compléteront la liste). Sinon un film japonais dont j’ai oublié le titre ainsi que le nom de son réalisateur dans lequel une charmante lolita voyait dans cet acte une sorte de vengeance gustative envers son professeur plus intéressé par le corps de son élève que par ses copies. Il y a bien sur “Les bouchers verts”. Le seul film, à bien mettre en évidence la succulence de la chair humaine et ceci avec beaucoup d’esprit. Ce délicieux long métrage est sorti sur les écrans français en 2003 et a été édité en dvd en 2005. Il peut donc se trouver facilement au menu de votre vidéothèque. Ce morceau nordique est beaucoup plus tendre et goûteux que l’opus français, “Délicatessen” qui esquive un peu le sujet.
Malheureusement le film de Lommel n’est lui trouvable en dvd qu’en version originale sous titrée anglais sous le titre Tenderness of the wolves”.

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La première surprise qu’apporte d’emblée le film, lorsque l’on connaît un peu le cinéma allemand de cette période, est un filmage étonnamment propre sans les tiques de l’époque. Il n’échappe tout de même pas complètement à la gamme de couleurs dans les verdâtres qu’affectionnaient tant les cinéastes teutons d’alors. Lommel a été l’assistant de Fassbinder dont de nombreux films ne brillent pas particulièrement par le chatoiement de leurs couleurs. Lorsque l’on voit ce film dans lequel Fassbinder apparaît dans un petit rôle, en regard de la réussite du film et de la très modeste carrière de Lommel par la suite, on peut se poser la question de la place réelle qu’a tenu Fassbinder dans le tournage de “La tendresse des loups”. On retrouve au générique du film presque que des habitués de ceux de Fassbinder.
La deuxième surprise est le décalage complet entre le style du film et son sujet. Notre réalisateur ne se dépare pas d’une froideur et d’ une distance assez extravagante avec son histoire. Les amateurs de gore seront cruellement déçus, on ne voit en tout et pour tout en guise de trucidage qu’un petit serrage de kiki. De même ceux qui recherche des galipettes gays si l’on excepte une scène de lit dans la pénombre en seront également pour leurs frais. L’étrangeté du film et le malaise qu’il fait naître paradoxalement doit beaucoup au puritanisme inattendu du tournage en regard d’un tel scénario qui aborde tout de même la pédophilie, le vampirisme, le cannibalisme et la nécrophilie (ah les nécrophiles voilà encore une population qui n’a pas droit de citer dans le septième art, il y a tout de même sur le sujet un film de Barassat qui émerge de ma mémoire fatiguée, amis lecteurs après avoir pétitionner pour la reconnaissance de ces exclus vous pouvez me dresser une liste des films qui honorent ce particularisme sexuel.).

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Curieusement on a parfois le sentiment que le cinéaste s’évertue à rechercher chez notre gastronome les éléments les plus sympathique de sa personnalité. Ce qui renforce l’identification du spectateur avec Haarmann dont d’ailleurs on ne perçoit pas tout de suite les desseins...
Laisser l’horreur en hors champ ne fait en définitive qu’augmenter le malaise que ressent le spectateur tout le long du film. Le trouble doit aussi beaucoup à l’extraordinaire performance de Kurt Raab qui interprète l’assassin gourmand, il est aussi le scénariste et dialoguiste du film, avec sa tête ronde et son expression de constant étonnement qui passe dans ses yeux globuleux. Raab s’est fait la tête de Peter Lorre de “M le maudit”, ce qui n’est pas un hasard, puisque “La tendresse des loups” tout comme l’était le film de Fritz Lang est inspiré par la personnalité d’un assassin qui fit les belles heures de la presse à sensation allemande aux alentours de 1925. Fait divers qui a aussi inspiré le cinéaste Romuald Kamartars pour “Totmach” et sans doute d’autres mais étant en très petite forme, je n’en vois pas d’autres sur le moment...
L’ouverture du film est clairement par son expressionnisme appuyé un hommage à “M le maudit”. La caméra suit l’ombre d’Haarmann de l’angle inférieur droit de l’écran pour la suivre lentement sur un pan de mur de brique.

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Ulli Lommel et Raab qu’il me parait indispensable d’associer à l’affaire ont eu la très bonne idée de transposer cette macabre histoire dans les années qui suivent la seconde guerre mondiale dans une Allemagne exsangue avec ses ruines et son marché noir. Période, assez semblable en cela aux année 20 dans ce pays, où pour nombre d’allemand se nourrir n’était pas une chose simple... d’où le succès du fameux jambon sans os. Ce changement d’époque est aussi vraisemblablement dictée en partie par la modestie du budget de la production qui pose néanmoins la question du naturalisme du tournage surtout que le nom du véritable assassin ( surnommé le boucher de Hanovre ) a été donné au personnage d’autant que le spectateur est encore plus dérouté lorsqu’il repère sur l’écran quelques détails typiquement année 70 qui ne semblent pas être là par maladresse. On peut penser que ces anachronisme sont là pour libérer le spectateur de la contingence historique. L’histoire a été également dépaysée. Elle se déroulait dans la réalité à Hanovre alors que le film est situé dans le bassin de la Ruhr, exactement à Gelsenkirchen.
Habilement et d’une manière économique, le réalisateur définit ses personnages par quelques accessoires ou par des éléments de costume. Le milieu dans lequel se passe “La tendresse des loups” est économiquement et spirituellement pauvre, une société gangrenée par les transactions louches et une police corrompue.

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Une des bonnes idées du scénario est de nous faire découvrir les motivations d’Haarmann que progressivement. Le personnage de Haarmann n’est pas sans rappeler les héros de Dennis Cooper (Frisk) et de Poppy Z Brite ( “Sang d’encre” et “Ames perdues” ). Comme les personnages de ces romans le Haarmann de Lommel est sexuellement et psychologiquement aliéné. Sa personnalité est aussi mouvante en dehors de ses obsessions sexuelles comme le suggère les différents travestissements avec lesquels il se présente. Il apparaît successivement en agent de police, en boucher, en femme, en citoyen modèle...
Ce film hors norme est l’enfant de deux personnalité atypique (je laisse de coté Fassbinder), le réalisateur Ulli Lommel et son acteur principal et scénariste Kurt Raab.

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Ulli Lommel est né le 21 décembre 1944 a Zilienzig, alors en Allemagne, aujourd’hui devenu Sulecin en Pologne. Il est le fils d’un acteur et humoriste et le frère de l’actrice Ruth Lommel. Il fait ses débuts sur les planches dès l’âge de quatre ans aux cotés de son père. Après des petits rôles à la télévision et au cinéma. Puis Fassbinder lui donne un grand rôle dans un de ses films. Mais dès 1969, il crée une maison de production qui a participé au montage de certains films du même Fassbinder. “La tendresse des loups” est son deuxième film en tant que réalisateur. Après quelques films en Allemagne dont un fut assez scandaleux, “Adolf et Marlène”. Le rôle d’ Hitler est tenu par Raab...
A la fin des années 70, Lommel déménage aux Etats-unis où il poursuit sa carrière de réalisateur se spécialisant dans les films de genre à petit budget.

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Kurt Raab est né le 20 juillet 1941, à Bergreichenstein en Bohême, à l’époque ville des Sudètes annexée par le troisième Reich (maintenant c’est Kasperské Hory, en République Tchèque). En 1945, la famille Raab s’installe à Weißenbrunn, en Bavière. Le jeune Kurt fréquente le Lycée artistique de Straubing où il fait la connaissance du futur compositeur et acteur Peer Raben. A partir de 1963, tous deux suivent des études d’histoire et de philosophie allemande, à l’Université de Munich.
En 1967, Kurt Raab entame sa carrière d’acteur avec un petit rôle dans “Antigone” de Sophocle. La même année, il joue le Roi Peter dans “Léonce et Léna” une production de la Raben/Fassbinder-Gruppenproduktion, la compagnie de Rainer Werner Fassbinder avec qui il se lie d’amitié. En 1968, il fait ses débuts au cinéma, sous la direction de Fassbinder, dans “L’amour est plus fort que la mort” aux côtés de son ami d’enfance Peer Raben et d’Hanna Schygulla.

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Dans les années soixante-dix, Kurt Raab et Fassbinder deviennent inséparables. Ils partagent sorties, drogue, alcool, amants mais surtout, il se crée entre eux une étroite collaboration artistique. Kurt Raab devient l’homme à tout faire de Fassbinder : il joue, écrit, crée des décors ou l’assiste dans presque toutes ses productions, aussi bien pour le grand que le petit écran. En 1972, son travail de chef décorateur sur le tournage de «Whity» se voit récompensé d’un Prix par l’Académie du Cinéma Germanique. En 1976, Fassbinder lui offre enfin son premier grand rôle, celui du chef de gare Xavier Bolwieser, dans “La femme du chef de gare” avec Elisabeth Trissenaar. L’année suivante, il interprète le poète révolutionnaire Walter Kranz, dans “Le rôti de Satan” avec Margit Carstensen.
Par la suite, il tourne pour d’autres réalisateurs, parmi lesquels : Alksandar Petrovic pour “Portrait de groupe avec dame” (1977) avec Romy Schneider, Hans W. Geissendörfer pour “La montagne magique” (1981) avec Rod Steiger, et Barbet Schroeder pour “Tricheurs” (1983) avec Bulle Ogier et Jacques Dutronc. Il participe également aux scénarii de deux œuvres majeures de Fassbinder : “Le mariage de Maria Braun” (1978) et “Querelle de Brest (1982) avec Brad Davis.

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En 1982, Kurt Raab écrit et coréalise avec Peter Kern, “Prison camp girl” interprété par Barbara Valentin et Udo Kier. Parallèlement à sa carrière cinématographique, Kurt Raab s’est également beaucoup produit sur scène et à la télévision. On peut le voir notamment dans les téléfilms «Mussolini, déclin et chute du Duce» (1985) entouré d’une pléiade de vedettes internationales, ainsi que dans «Les évadés de Sobibor» (1987) avec Rutger Hauer.
En 1987, Kurt Raab est l’une des toutes premières personnalités importantes allemande à annoncer publiquement sa séropositivité. L’année suivante, malade du SIDA, Kurt Raab a juste le temps d’achever «Sehnsucht nach Sodom», documentaire réalisé en collaboration avec Hanno Baethe et Hans Hirschmüller. Il meurt le 28 juin 1988, dans une clinique de Hambourg, victime du sarcome de Kaposi, une des nombreuses complications du SIDA. J’aimerais voir une biopic de cette personnalité hors du commun.

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Il est indéniable que “La tendresse des loups” comporte des longueurs et des baisses de rythme mais il est un des films les plus passionnant du cinéma allemand par son ton décalé dans le traitement des sujets les plus tabous d’aujourd’hui.

 

Publié dans cinéma gay

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Alain.M 17/03/2012 12:03

Bonjour.

ce bijoux à était diffusé il y a peu sur Arte, en version originale sous titrés français.

Alain.

lesdiagonalesdutemps 17/03/2012 17:38



Merci pour cette information