La place de l'étoile par Modiano

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

modianoLe rangement des bibliothèques, activité chez moi compulsive, qui ne donne pourtant guère de résultats probants, est propice à la relecture d’ouvrages que l’on croyait avoir été dévorés par ces meubles pernicieux. Ainsi retrouvais-je avec joie, “La place de l’étoile” de Modiano dans l’édition Folio de 1975 que j’avais lu cette année là. Volume qui est doté d’une couverture assez laide et malheureusement pas une de celles que  signera  Le Tan qui en dessinera plusieurs, de bien jolie ultérieurement pour les romans de cet écrivain.
Je me souvenais de n’avoir pas aimé ce livre qui était ma première rencontre avec Modiano. Cette première impression m’ empêcha de retourner voir chez cet auteur durant de nombreuses années. Et lorsque j’y revins ce fut l’enchantement. Aujourd’hui je considère Patrick Modiano comme le plus grand écrivain français vivant (à quand son oeuvre dans la bibliothèque de La Pleiade?), il me semble d’ailleurs qu’il n’a guère de concurrence. Pourquoi le plus grand écrivain français? tout d’abord parce qu’ il a un style, ensuite un univers qui n’appartient qu’à lui, et puis il est lisible par un homme qui n’a que son certificat d’étude. Cette dernière assertion ne s’applique justement pas à “La place de l’étoile” qui demande une grande connaissance de la littérature française et pas vraiment seulement celle du premier rayon. Ce qui explique mon rejet de ce roman il y a trente cinq ans car alors, j’étais loin d’avoir derrière moi, les lectures que nécessite le premier opus de Modiano pour pouvoir l’ apprécier. Ce qu'entérinait Jean Gaugeard dans son article des "Lettres françaises": << A vingt et un ans Modiano publie un premier roman, "La place de l'étoile" où il se révèle comme l'auteur le plus 1925, depuis Soupault ou Cendrars, le plus 1936 depuis Céline et le plus Rebatet depuis 1942.>>. Je ne conseillerais pas néanmoins au lecteur n’ayant jamais abordé Modiano de l’attaquer par le versant de “la place de l’étoile”.
Il commence par un pastiche, pas complètement réussi, de Céline, ce que relevais lors de la parution du livre en 1968, Emmanuel Berl: << L'influence de Céline sur Patrick Modiano est très sensible. On regrette d'ailleurs que Céline n'ai pu lire cette "Place de L'étoile", probablement il l'aurait aimée. Il n'aurait pu s'offenser de ce que Modiano voit en lui "le plus grand écrivain juif", lui qui regardait comme des auteurs juifs Racine et Mallarmé. Il voulait que le lecteur entende sans cesse sonner le tiroir-caisse de l'émotion. Il serait servi.>>. Modiano continue avec une évocation, non sans humour, d’un certain nombre d’écrivains collaborationnistes. Ce qui nous vaut deux portraits brillantissimes l’un de Pierre Drieu La Rochelle: << ... Drieu était fasciné par la virilité dorique. En juin 1940, les vrais aryens, les vrais guerriers, déferlent sur Paris: Drieu quitte avec précipitation le costume de viking qu’il avait loué pour brutaliser les jeunes filles juives de Passy. Il retrouve sa vraie nature: sous le regard bleu métallique des S.S., il mollit, il fond, il se sent soudain des langueurs orientales. Bientôt il se pâme dans les bras des vainqueurs. Après leur défaite, il s’immole. Drieu avait une vocation d’odalisque. Il fut la courtisane juive, l’Esther Gobseck de la collaboration.>>, l’autre de Robert Brasillach, << Robert Brasillach ou la demoiselle de Nuremberg, A Nuremberg, Brasillach n’en croyait pas ses yeux: muscles ambrés, regards clairs, lèvres frémissantes des Hitlerjugend et leurs verges qu’on devinaient tendues dans la nuit embrasée...>>.
La place de l’étoile est une suite de délires autour des vies rêvées d’un certain Schlemilovitch, jeune juif, sorte d’anti super héros, à la fois beau et intelligent, mais au service du mal, un négatif de superman, dernier avatar du juif errant. Existences que l’auteur aurait peut être aimées avoir comme le suposait Mathieu Galey dans son journal au 22 octobre 1972, << Il vit dans son obsession de l’occupation. Il doit se prendre pour un résistant qui vient déposer un papier compromettant, pour un juif recherché par la Gestapo...>>.  Ces fantasmes sur des vies imaginaires est aussi le prétexte à une galerie de portraits, les personnages que l‘intrépide Schlemilovitch rencontre dans ses différentes aventures navrantes, tous plus pittoresques les uns que les autres, faux baron mais vrais maquereau juif, aristocrate nymphomane, professeur de français maurrassien ce qui nous vaut un panorama nostalgique des écrivains de terroir qui réveille et doit réjouir les mânes des Henry Bordeaux, René Bazin, Edouard Estaunié et autre Paul Arène. Mais ma préférence va à Maurice Sachs qui aurait miraculeusement survêcu à la débacle allemande et irait finir ses jours dans un kiboutz, autre juif trouble qui apparait au détour d'une page, 
Joinovici: << Pour les tueurs de la Gestapo, nous étions, Joano et moi, les deux juifs de service. >>... Il y a aussi Rebatet, que j'ai eu la chance de connaitre. Rebatet y est cité à la fois directement et à travers le personnage de Léon Rabatête (dont le prénom peut évoquer Léon Daudet). << Mon père avait bien-sûr acheté des livres pendant l’Occupation, Rebatet, Céline, toute la clique >>, précise Modiano dans un entretien à Dominique Jamet ("Lire", octobre 1975).
Lorsque l’on a fait le tour de cette  “place de l’Etoile”, aujourd’hui que l’on a le souvenir des nombreux romans de Modiano qui constituent toute une oeuvre composée de plus de trente volumes, on est stupéfait de la différence de ton, de style de ce premier opus par rapport à ceux qui vont suivre. Les tonalités de presque toute l’oeuvre sont celles des couleurs éteintes, des subtiles camaïeux de gris et de bleus celle de “La place de l’étoile” est composée de couleurs vives qui se heurtent. Dans ces autres livres l’auteur prend le ton de la confidence, du monologue intérieur fatigué, la voix d’un homme fourbu avant l’âge. Il n’y a aucune mélancolie commune à de nombreux romans de Modiano dans “La place de l’étoile”. Bien au contraire, Ici c’est un énergumène aux mille vies pétant de santé, malgré une tuberculose décorative, qui hurle sa haine du goy avec une telle folie qu’en d’autres temps, paradoxalement, on aurait taxé se livre d’antisémitisme. D’ailleurs Gallimard qui avait accepté le manuscrit en 1967, en a reporté la publication en 1968, afin de ne pas susciter de polémique juste après la guerre des Six jours... Cela tourne souvent à la grosse farce que l’on aimerait parfois plus courte. Les clins d’oeil, allusions références énième degré sont légion d’où la nécessité d’avoir un bon bagage littéraire pour goûter pleinement cette plaisanterie. Je me demande si le traitement burlesque de l'antisémitisme dans ce livre serait encore possible aujourd'hui?  
Si l’on se souvient de "Pedigree", autobiographie de l’auteur qui se termine à la parution de “La place de l’étoile” on s’imagine bien le jeune Modiano d’alors, tel que le décrivait Mathieu Galey dans son journal au 10 juillet 1968, << Modiano, longue liane surmonté d’un joli visage timide, d’une candeur toute proche de l’insolence >>; jeune homme un peu aux abois, donnant des couleurs à sa grise existence grâce au roman qu’il écrivait. Paul Morand avait bien raison de voir en Modiano le dernier des hussard. "La place de l’étoile" doit beaucoup à Nimier mais un Nimier qui aurait lu "l’ Automne du patriarche" de Gabriel Garcia Marquez... 

Commentaires lors de la première édition de ce billet

C'est peut-être mon Modiano préféré. Comme vous le soulignez, le style est très différent de celui des œuvres à venir, et j'avoue avoir un faible pour la flamboyance, le "baroquisme" qui s'expriment ici par moments, et qui sont parfaitement adaptés au personnage -- tandis que le minimalisme des années à venir frôle parfois l'austérité, et me séduit moins (tout en convenant qu'il s'agit de l'une des plus grandes plumes contemporaines, en France...). Le rangement de votre bibliothèque donne quand même ce résultat probant : une furieuse envie de relire ce livre !...
Posté par BBJane, 16 mai 2009 à 18:45

réponse à BBJane

Si l'on met de coté "Pédigree" qui est effectivement d'un style minimaliste, je ne trouve pas que ce soit le cas pour les autres romans de Modiano. Si ses phrases sont généralement courtes son vocabulaire est assez étendu et en ce qui me concerne je suis heureux qu'il se soit éloigné de ce baroquisme et surtout qu'il ait appris à construire un récit qui intrigue ses lecteurs jusqu'à la dernière page. Ce que j'aime particulièrement chez lui c'est le fait que tous ses livres (à de très rares exceptions) forment qu'un seul récit.
Posté par Bernard A, 17 mai 2009 à 09:32

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