La mort entre autres de Philip Kerr

Publié le par lesdiagonalesdutemps


 

Plus je lis Philip Kerr, plus lui et son héros, Bernie Gunther me sont devenus sympathiques. Je parviens même à pardonner à Bernie son homophobie rampante et son obscurantisme en matière de peinture, pourtant un sujet qui entre deux tabassages, semble le préoccuper. J'aime bien en particulier chez eux, il est difficile de faire la distinction entre les deux, tant sa créature paraît être le porte-parole de l'auteur, la totale désillusion qu'ils éprouvent envers l'espèce humaine, toutes races, opinions, croyances gouts confondus. Le prologue de « La mort entre autres » en est, une fois de plus, une bonne illustration. Il révèle surtout le talent de Philip Kerr comme nouvelliste. En soixante pages qui nous mènent, en 1937, de Berlin au Caire en passant par Tel-Aviv, il nous append par l'intermédiaire d'une intrigue toujours bien ficelé que les nazis dans leur folie finançaient, à la fois certains groupes terroristes juifs dans le cadre de « l'aide » aux juif allemand pour qu'ils s'installent en Palestine et ainsi purifient le Reich de leurs présences et les agissements tout aussi terroristes du grand mufti de Jerusalem pour que ses affidés harcèlent les britanniques en Terre-sainte. Le grand Mufti de Jerusalem, Hadj Amin al-Husen (parent de Yaser Arafat) était un antisémite forcené. Il a déclenché en 1920 plusieurs pogromes en Palestine entrainant la mort de nombreux juifs. Pendant la guerre ce brave homme vécu à Berlin où il réussit personnellement à lever une division de SS musulman de 20 000 hommes (ce chiffre avancé par Kerr me paraît bien important, mais enfin c'est le geste qui compte. On voit que ce ne sont pas des élucubrations de lier nazisme et islamisme). Ce prologue est un petit chef d'oeuvre de concision. La substantifique moelle d'un roman d'espionnage dans lequel on croise Eichmann, terne arriviste vaguement corrompu.

J'aime bien également Kerr, du fait qu'il ne soit pas trop contaminé par le politiquement correct. Les tenants de cette posture, presque unanime de nos jours, devraient tiquer devant une phrase comme celle-ci: << Un bon flic, reste un bon flic même s'il a été une crapule nazi. J'aime aussi ces supputations iconoclaste comme celle que c'est le grand mufti qui aurait suggéré à Hitler la solution finale...

Après ce délicieux apéritif, le corps du roman proprement dit nous fait faire un bon de douze ans dans le temps. Nous sommes cette fois à Munich en 1949, la ville est pleine reconstruction et est occupée par les américains, dans les prémices de la guerre froide. Bernie redevenu détective privé enquête pour une femme, belle et mystérieuse, Kerr a malheureusement du mal à abandonner les clichés éculés de la littérature policière, qui désire savoir si son mari, un ancien tortionnaire d'un camp de concentration est encore vivant car elle voudrait se remarier. Ce point de départ un peu minimaliste va se révéler être le départ d'une machiavélique machination dans lequel Bernie Gunther va tomber. En cours de route nous auront découvert les arcanes des officines, souvent sous le patronage de l'église catholique, qui permettent aux anciens criminels de guerre de gagner de cieux plus cléments pour eux que l'Allemagne, comme l'Argentine ou le Brésil par exemple. Une Allemagne qui essaye d'oublier le passé récent et dont la dénazification se heurte à de nombreux obstacles tant une très large majorité des élites de la société civile a été impliquée dans le système nazi. Impossible de faire redémarrer une nation sans ses juristes, ses scientifiques, ses industriels, ses fonctionnaires, ses politiciens. Les alliés eux-mêmes ont très envie de récupérer à leur compte les cerveaux allemands, notamment dans le domaine de l’armement, de la chimie ou du nucléaire...

Comme toujours le plus intéressant dans les livres de Kerr est ce qu'il nous révèle, du moins pour moi qui ne suis pas un historien spécialiste de cette période, sur les faits historiques, ici en Palestine avant la guerre et en Allemagne après son écrasement. Il ressuscite une Allemagne humiliée subissant une occupation qui fut loin d'être douce et paisible. Le livre soulève aussi le grave problème du pardon, un pardon pragmatique pour que le pays puisse se relever. Mais jusqu'où doit s'étendre le pardon.

Peut être encore plus que dans ses autres romans, l'auteur met en évidence la folie meurtrière des hommes, celle ci alimentée par le fanatisme toujours auquel s'ajoute parfois l'avidité. Aux yeux de Kerr aucun groupe, aucune communauté, aucun pays n'échappe à cette frénésie meurtrière. Si je savais que les nazi avaient commis d'horribles expériences pseudo-médicales sur certains déportés, j'ignorais que les américains avaient des pratiques similaires chez eux sur certains détenus de droit commun, certes volontaires, mais dans quelles condition?, pendant que dans le même temps ils pendaient certains criminels nazis qui avaient fait des choses pas si différentes que celles pratiquées par leurs juges. J'ignorais tout autant, qu'une brigade de tueurs israéliens juste après la guerre avait pour but de se venger en tuant le maximum d'allemands. Ils avaient projeté d'empoisonner les réservoirs d'eau des villes de Berlin, Nuremberg, Munich et Francfort ce qui aurait tué plusieurs millions d'allemands, le plan heureusement ne fut jamais mené à bien. Néanmoins cette brigade réussit à empoisonner deux milles miches de pain destinées à des prisonniers de guerre allemands dans un camp près de Nuremberg. Quatre milles prisonnier furent contaminés et il en mourut un millier.

On ne s'ennuie pas en lisant « La mort entre autres » même si le rythme de la narration de la fascinante et inexorable mécanique qui va broyer bien des personnages de cette histoire est ralentie par les plaisanteries oiseuses de Bernie dont on se serait bien passé comme dans le remarquable prologue. L'habileté, nourrie d'un encyclopédique savoir sur l'Allemagne des années trente à cinquante est de parsemer son roman de faits réels et de personnages historiques majeurs ou de second plan, faisant de Bernie Gunther un passager clandestin de la Grande Histoire. Lorsque l'on a refermé le livre on voit l'histoire et notre actualité un peu autrement.

La fin est en forme de cliffhanger qui donne envie de se précipiter sur Une douce flamme,  c'est déjà fait je ne vais pas tarder à vous parler de ce livre qui commence juste là où "La mort entre autres" s'arrête. 


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