La montagne de feu d'Alfred Coppel

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Tout lecteur de « La montagne de feu » doit avoir une date en mémoire celle du 6 aout 1945 qui vit les américains lancer leurs bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Dans le roman d'Alfred Coppel (1921-2004), le 16 juillet 1945 un violent orage détruit la bombe atomique américaine lors de son ultime essai avant son utilisation. C'est cette date du 16 juillet 1945 qui est la date de divergence avec l'histoire que nous connaissons.

La dédicace de l'ouvrage: << Aux milliers d'habitants d'hiroshima et de Nagasaki qui ont perdu la vie à la place des millions d'hommes et de femmes qui auraient trouvé la mort au court de l'opération Coronet.>> doit alerter le lecteur sur ce qu'il va lire car elle justifie ce qu'a toujours mis en avant le pouvoir américain que l'utilisation de l'arme nucléaire en faisant abréger la guerre aurait économisé de nombreuses vies. Le roman est paru aux Etats-Unis en 1982 et en France, aux éditions Mazarine en 1984.

Tout l'art du romancier uchronique est de donner chair à son alternative historique. Pour cela le choix de héros imaginaires et souvent des sans grade de l'Histoire, aide grandement à la crédibilité de l'entreprise. Car il est extrêmement difficile de faire parler dans un roman des figures célèbres de l'Histoire mais par exemple Philip Kerr y parvient très bien. C'est donc le choix de prendre pour héros des personnages sortis de son imagination, même si l'on voit passer Truman, McArthur et quelques autres figures historiques qu'a embrassé Alfred Coppel. On suit tour à tour des combattants américains et japonais. L'auteur nous immerge alternativement dans les deux camps antagonistes où nous découvrons des caractères très différents.

La bonne idée de Coppel a été de choisir parmi ses personnages principaux américains deux militaires ayant de fortes attaches avec le Japon.

On partage le quotidien de cette guerre aussi bien avec des soldats du rang qu'avec des officiers, on est tantôt dans les airs avec des kamikazes, tantôt sur la mer dans les navires américains à moins que ce soit dans une casemate où des soldats nippons sont abandonnés face à l'armada américaine.

L'auteur alterne « des plans larges » dans lesquels il explique clairement les stratégies militaires de part et d'autre et « les gros plans » qui nous font partager l'intimité de différents soldats.

Coppel parvient a bien exposer la fracture qui existait dans la classe dirigeante japonaise entre ceux qui désiraient arrêter la guerre et ceux qui voulais que chaque japonais se batte jusqu'à la mort.

Si ce livre est ouvert par un lecteur ignorant tout du dénouement de la seconde guerre mondiale dans le Pacifique, il aura le sentiment de lire un excellent roman de guerre tenant à la fois de « Mer cruelle », de « La 13 ème vallée » et du « Grand cirque », ce qui n'est pas rien. A propos de ce dernier livre, les rapports avec « La montagne de feu » ne sont pas entièrement fortuits, puisque Alfred Coppel, de son nom complet Alfredo Jose de Arana-Marini Coppel,a été pilote de combat (tout comme Pierre Closterman) dans l'US Air Force durant la seconde guerre mondiale, ce qui explique l'impression de vécu de nombreuses pages du roman.

Après sa démobilisation, Coppel a entamé une carrière d'écrivain, devenant un auteur prolifique pour les pulps (sa première histoire de science fiction était « L'âge de la déraison » paraît en 1947 dans Amazing Stories) dans les années 50 et 60. Il a écrit sous les pseudonymes de Robert Cham Gilman et de A.C. Marin. Romancier prolifique Il a écrit des récits policiers, d'action et de science-fiction (romans et nouvelles). A ma connaissance « La montagne de feu » semble être son seul roman traduit en français; ce qui est bien dommage si ses autres ouvrages sont de la qualité de celui-ci.

Tout comme dans l'autre formidable uchronie sur la guerre du Pacifique, le manga Zipang de Kawaguchi, on en apprend beaucoup sur ce conflit dans « La montagne de feu ».

Coppel qui semble aussi bien connaître la civilisation japonaise que l'américaine a tout de même tendance à caricaturer la psychologie nationale des deux pays. En revanche il montre très bien les ravages fait dans les esprits par la propagande de part et d'autre. Il nous fait entrer dans l'esprit de ces japonais pour qui se sacrifier pour l'empereur était leur devoir (deux mangas remarquable traitent de ces soldats suicides: Tsubasa et L'ile des téméraires). On voit également l'absurdité de ce sacrifice sur le plan militaire. Il nous décrit aussi des soldat japonais assez loin de cette totale abnégation, un peu comme nous le montre Mizuki dans son manga autobiographique « Opération mort »/ Le pacifisme de l'auteur le conduit à ce que nombre de ses personnages connaissent des morts particulièrement absurdes.

L'écriture très vive et précise fait que l'on s'attache à tous les personnages, qui pourtant pour certains apparaissant que d'une façon éphémère, alors que nous en retrouvons d'autres plusieurs fois.

Le roman repose sur une connaissance historique sans faille. Coppel s'appuie sur les archives nationales américaines car si l'opération Coronet n'a jamais été mis en oeuvre, rendue inutile par la reddition des japonais, elle existe néanmoins sous la forme d'études d'état major, de même que la défense Ketsu-go des japonais face à une invasion virtuelle se trouve dans les archives de guerre du gouvernement japonais.

Le livre a été soigneusement édité. Il bénéficie d'une bonne traduction de Françoise et Guy Casaril, d'un glossaire de termes japonais et d'une bibliographie. Il manque juste une carte de la région où a (aurait) eu lieu le débarquement américain au Japon.

La prochaine fois que je me rendrais au sanctuaire Yasukuni où se rassemble selon la tradition, les esprits des guerriers morts honorablement au service du Japon, je serai encore un peu plus ému que la dernière fois.

Ceux qui ont vu le magnifique film de Clint Eastwood, « Lettre d'Iwo Jima » retrouveront avec le roman de Coppel une approche semblable face à la guerre et à la mentalité japonaise.

En parvenant magistralement à humaniser son uchronie Alfred Coppel, il ose même une émouvante romance à la madame Butterfly, a réussi un des chefs d'oeuvre du genre à mettre aux cotés de « Pavane » et des « Iles du soleil »

 

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Nota: Il y a d'autres romans sur ce même thème, mais je ne les ai pas lu et ne sont pas traduit en français, telStorming Paradise, par Chuck Dixon (2009): la première bombe atomique au Trinity College a explosé prématurément, tuant d'éminents physiciens nucléaires tel que Robert Oppenheimer. Cela force le président Truman a lancer l'invasion sanglante alliée du Japon dans l'opération Downfall. On peut encore citer « Macarthur's War par Douglas Niles and Michael Dobson, Lighter than a Feather par David Westheimer (1971), The Bomb That Failed (British, The Last Year of the Old World) by Ronald W. Clark (1969) et 1945 by Robert Conroy (2007). A l'inverse quelques livres montrent le Japon vainqueur comme dans le célèbre « Maitre du haut château » de Dick ou « The Bush Soldiers » by John Hooker dans lequel les japonais ont investi l'Australie.

 

D'autres billets où il est question d'uchronie sur le blog: une uchronie américaine,  Philip K. Dick était un voyageur spatio-temporel,  Roma aeterna,  Les îles du soleil de Ian R. MacLeod,  Rêves de gloire de Roland C. WagnerL' appel du 17 juin d'André CostaL'uchronie d'Eric B. Henriet,  Replay de Ken GrimwoodLa séparation de Christopher PriestLa montagne de feu d'Alfred CoppelJin de Murakami Motoka

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