La colline aux coquelicots de Goro Miyasaki

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

 

 

Dans le premier magasin dans lequel je suis entré à mon arrivée à Tokyo en octobre dernier, dans le quartier de Shimbashi, était diffusée en boucle la bande annonce de "La colline aux coquelicots"; y était exposé aussi l'affiche et de nombreuses images du film. Il était sorti l'été sur de nombreux écrans à Tokyo et y avait rencontré un grand succès. Il était encore présent dans quelques salles de la ville. Dés l'instant que j'ai vu ce matériel publicitaire j'ai été impatient de voir la colline au coquelicots. Je me suis donc précipité pour le voir, en V.O. bien sûr, le premier jour de son exploitation française. Mon attente n'a pas été déçu, le film est magnifique et très émouvant. Mon seul regret est que je ne connaitrais jamais ce Japon si bien évoqué. En effet Goro Miyazaki nous entraine en 1963 dans une petite ville portuaire (non loin de Tokyo, la baie de Yokohama). Umi est une adolescente qui aide à tenir la pension de famille de sa grand mère, où ne vivent que des femmes, tout en allant au lycée. Sa mère est partie étudier aux Etats-Unis et son père a disparu en mer lors de la guerre de Corée. Chaque matin Uma hisse des drapeaux en haut d'un mat; un rituel qui l'aide à espérer son retour.

 


Dans son lycée, la mobilisation d'un groupe d'étudiants pour sauver un vieux bâtiment où résident les clubs condamné à la destruction va la rapprocher du lycéen responsable du club de journalisme. Mais tendis qu'ils se trouvent des points communs une découverte inattendue risque de les éloigner l'un de l'autre.

 

 


La colline aux coquelicots est un film typiquement japonais pour plusieurs raisons. Cette spécificité pourra désorienter peut être les spectateurs connaissant que peu la culture de l'archipel. La première est qu'il joue sur une double nostalgie celle d'abord des années lycées qui semblent pour tous japonais l'acmé de l'existence et ensuite celle du début des années 60 qui marque à la fois la fin de la douloureuse après guerre et le début de la société de consommation au Japon. Cet essor qui lui aussi a duré une trentaine d'années mais a commencé une dizaine d'années plus tard qu'en occident, a été aussi une période qui a vu la destruction d'un certain japon traditionnel, ici symbolisé par les beaux bâtiment du foyer des étudiant et la quiète pension de famille que tient l'aïeule d'Umi. Les japonais d'aujourd'hui sont très nostalgique de cette période (qu'ils embellissent rétrospectivement) où il était sûr d'aller vers des jours meilleurs et où ils ont le sentiment qu'il avait encore les belles choses du passé. Le film a fait un gros succès, pas seulement, auprès des personnes âgées. Le spectateur occidental ne doit pas oublier ce désir de réminiscence qui est aussi une constante dans la littérature japonaise, manga y compris, et qui explique en parti la passion de beaucoup de japonais pour Proust. Autre raison pour lequel, « La colline au coquelicots » est spécifiquement japonais, est qu'il est une adaptation d'un manga shojo dont il reprend tous les codes, mélange de comédie, de drame et de sentiments. Le manga original a été publié entre 1979 et 1980 dans le célèbre magazine pour jeune fille Nakahashi. Il est l'oeuvre pour le scénario de Tetsuro Sayama et pour le dessin de Chizuru Takahashi. Il vient d'être publié en France par les éditions Delcourt.

 


L'époque est très présente dans le film de Goro Miyasaki, époque que n'a pas connu le réalisateur puisqu'il est né en 1967, et cela demande une grande attention, comme dans tous les dessins animés japonais de qualité, la délectation suprême se niche dans les recoins de l'image ou passe assez rapidement comme par exemple le défilé des automobiles, véritable panorama de tout ce qui roulait alors sur les routes et chemins de l'archipel. Si vous êtes attentif vous n'ignorerez plus rien de la gamme Toyota qui s 'appelait encore Toyopet! En arrière plan on voit de nombreuses affiches annonçant les Jeux Olympiques de Tokyo qui marqueront le retour du Japon parmi les grandes puissances, comme dans les bureaux lorsque nos deux héros se rendent à Tokyo. Elles nous renseignent sur les intérêts des tokyoïtes de cette époque.

 

La Colline aux coquelicots de Goro Miyazaki


Nous découvrons un pays très différent de celui que nous connaissons de nos jours, un pays aux nombreuses cheminées d'usine fumantes. Il en reste bien peu aujourd'hui, j'en ai repéré une tout de même à Hiroshima. Si les wagons du métro sont déjà bondés (peut être plus qu'aujourd'hui), ils sont encore partiellement en bois! On peut en voir de semblables encore aujourd'hui sur la petite ligne à Kamakura qui va du centre à la mer. Par la fenêtre du train qui emporte les héros pour leur escapade à Tokyo, on peut voir, en contre bas du remblais de la voie, des baraques précaires qui furent érigées après le grand bombardement de Tokyo de 1945 pour habriter les survivants et dont certaines subsistent encore 18 ans après. Ce qui nous informe discrètement sur l'état du pays en 1963, un pays où également toutes les routes ne sont pas goudronées et qui est tiraillé entre la tradition et la modernité. 

 

 


Les admirateurs de Miyazaki père, Goro est son fils, ne seront pas dépaysé en ce qui concerne le dessin. Le fils a conservé « la ligne claire » du dessin du père en réchauffant un peu les couleurs se qui renforce l'émotion qui nous étreint souvent durant le film en revanche ici aucune incursion dans le fantastique. Pour la première fois les studios Ghibli traite un sujet du quotidien, même l'aspect mélodramatique de l'histoire est plausible en regard de l'époque où elle se déroule.

Autre marque de fidélité du fils Miyazaki envers les idéaux des studios Ghibli, le féminisme de "La colline au coquelicots" que l'on retrouve sans exception dans toutes leurs productions. Ce Japon où les femmes prennent leur destin en main et font passer leur accomplissement avant leur famille, la mère d'Umi est allé aux Etats-Unis pour compléter sa formation de médecin, laissant sa fille à la garde de sa grand-mère, est une attitude exceptionnelle dans le Japon des années 60 et encore mal acceptée dans celui d'aujourd'hui. Les productions Ghibli sur ce thème montrent un Japon tel qu'elles voudraient qu'il soit mais pas tel qu'il est. C'est une posture volontariste et politique.

 


Cet ancrage dans la réalité fait que l'histoire de la colline aux coquelicots est géographiquement précisément située, dans un quartier de Yokohama et plus exactement dans la division de la ville appelée Kannai qui est le nom du lycée que fréquentent nos héros. Cette partie de la ville est délimitée d'un coté par la ligne de train-métro JR (l'équivalent du RER de la région parisienne) Negishi et d'un autre par la rivière Nakamura. Cette division qui se termine à la mer englobe le quartier de Bashamichi, l'un des plus grands quartiers chinois du Japon et le parc Minato-no-Mieru Oka sur ses hauteurs. En regard de la vue que l'on voit de la pension de la grand-mère d'Umi, c'est la que serait située cette belle maison. Mais ne la cherchez pas, malheureusement elle n'existe pas.

D'autres détails désignent clairement Yokohama comme le lieu de l'action. Tout d'abord, vers la fin du film, on aperçoit à plusieurs reprises la Yokohama marine tower, à chaque grande ville du Japon sa tour emblématique. Cette tour-phare (elle n'est plus phare depuis 2009) a été construite en 1961 et culmine à plus de cent mètres. Ensuite lors de leur promenade nocturne dans le port on voit clairement le nom d'un gros bateau, Hikawamaru. Ce cargo-paquebot construit en 1930 a fait jusqu'en 1960, la ligne Yokohama-Seattle, depuis sa mise à la retraite, il est ancré définitivement dans le port de Yokohama et se visite. Enfin lorsque Umi et Shun reviennent de leur escapade à Tokyo, ils sortent de la gare de Sakuragicho qui est une des plus anciennes station de Yokohama sur la ligne qui relie la ville à Tokyo. Lors d'une promenade vespérale Umi et Shun passe devant un bel hôtel d'architecture art-déco, dont malheureusement je n'ai pas retenu le nom. Si un de mes lecteurs a été plus attentif que moi qui me l'indique et si possible me dise si ce bâtiment existe encore, ce qui me surprendrait connaissant la malheureuse frénésie immobilière japonaise. A propos de bâtiment une chose me surprend, à un moment Umi dit que la pension de sa grand mère, comme le foyer des étudiants, "le quartier latin" a une cinquantaine d'années. Comme l'histoire se déroule en 1963, les deux maisons auraient été construites en 1913; or, en 1923 eut lieu le plus terrible tremblement de terre qui frappa le Japon au XX ème siècle, il détruit les 3/4 de Tokyo et anéantit quasiment Yokohama, l'épicentre du séisme se trouvant en mer à quelques encablures de la ville.  

 

La Colline aux coquelicots de Goro Miyazaki


La musique est superbe. Les chansons tiennent un rôle non négligeable dans le récit. Elles sont l'oeuvre de Aoi Teshima sauf pour « Marchons avec la tête haute » chanson très célèbre au Japon et aux Etats-Unis.

 

La Colline aux coquelicots de Goro Miyazaki


Le titre, Kokuriko zaka kara, fut d'abord traduit, lors de l'annonce de la sortie en salle du film par La Pente des coquelicots. En anglais, il est traduit par From Up On the Poppy Hill qui peut se traduire en français par Depuis le sommet de la colline aux coquelicots, ce qui est plus conforme à ce que l'on voit. Le coquelicot n'est pas là que pour faire joli dans le tableau post impressioniste que peint l'une des résidentes de la pension de famille, depuis la fin de la première guerre mondiale,cette fleur en Angleterre est le symbole des tommy mort à la grande guerre et par extention dans toutes les guerres, la dernière fleurs que les soldats ont vue en tombant dans les champs de la Somme. C'est pour cela que les anglais arborent une fleur de coquelicot en papier sur la poitrine le 11 novembre (c'est ce qu'on appelle le poppy appeal). Les coquelicots peuvent donc faire écho au père d'Umi, mort pendant la guerre de Corée.

 

La Colline aux coquelicots de Goro Miyazaki


Grâce au talent de Goro Miyazaki on sort regonflé de « La colline aux coquelicots », ce qui est un tour de force pour un film nostalgique. 

 

 

Autres billets sur le blog à propos des animés japonais: Colorful de Keiichi Hara     

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Johanne 14/01/2012 17:05

Bonjour,
J'adore les Miyazaki et il me tarde de le voir ! En conséquence je n'ai lu que le 1er paragraphe de ton article XD

lesdiagonalesdutemps 14/01/2012 17:56



J'essaye de ne pas "spolier" lorsque j'écris un article sur un film. C'est ce que m'a appris mon maitre en la matière, il y a une quarantaine d'année, François Vineuil, alias Rebatet. Il faut
vraiment courir voir ce flm en sachant qu'il est différent des autres films signés Miyazaki puisque cette fois ce n'est pas le père, qui est tout de même l'initiateur du projet, mais le fils qui
en est l'auteur.