Cartographie des nuages de David Mitchell

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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"Cartographie" des nuages est composé de six récits, disposées par ordre chronologique de 1850 à plusieurs siècles après notre ére. Chacun est écrit dans un style différent. Ils vont du roman de voyage, façon dix neuvième siècle, à la plus classique science-fiction. Le lien qui réunit ces histoires est ténu, sinon peut être leur narrateur et héros principal... Ils ont surtout comme point commun une vision pessimisme du devenir de l'homme qui par essence ne peut courir qu'à sa perte. Ce n'est pas pour rien que « l'éternelle lecture défécatoire » de Cavendish, l'un des protagonistes du roman est « L'histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain d'Edward Gibbon. Cinq de ces récits sont divisés en deux et chacun des morceaux d'une même histoire sont séparés par les fragments des autres. Ce découpage force ainsi le lecteur à passer d'un univers à l'autre, avec un nécessaire temps d'adaptation, un peu comme lorsque l'on passe de l'obscurité à la lumière et que l' on doit habituer ses yeux à cette nouvelle luminosité. Ici la gymnastique intellectuelle, si elle est parfois rude, est stimulante. Elle met en évidence les dons d'écriture de Mitchell, capable de passer d'un style à un autre en ne nous épargnant aucun des codes de chacun des genres qu'il aborde.

L'entrée en matière de "Cartographie des nuages" confirme, après celle "Des mille automnes de Jacob de Zoet", écrit par Mitchell postérieurement au livre qui est le sujet du présent billet, mais lu en ce qui me concerne avant "Cartographie des nuages", que l'auteur affectionne des attaques tonitruantes: un homme en habit fouille le sable d'une plage tropicale pour en extraire des dents humaines, vestiges d'agapes cannibales, en vue d'en faire des dentiers pour riches douairières anglaises. Cette anecdote débute le journal de voyage, écrit du coté de la Nouvelle-Zélande, au milieu du XIX ème siècle, par Adam Ewing, un jeune et naïf notaire de San-Francisco, cousin littéraire des impétueux et candides héros verniens. La narration des passionnantes et drolatiques aventures de notre homme, auquel on commençait à s'attacher, s'interrompt brusquement au milieu d'une phrase. A la page suivante nous sommes en 1931, à Londres puis en Flandre, en compagnie d'un godelureau musicien, Robert Frobisher (Frobisher est le nom d'un personnage de la série docteur Who, ce n'est peut être pas un hasard...), qui tente de se faire engager par un célèbre compositeur finissant, en tant que secrétaire, dans la secrète intention de vampiriser le talent de ce maitre en fin de parcours. Nous sommes informés de ces louches péripéties par les lettres qu'écrit le jeune homme à un mystérieux interlocuteur, un certain Sixsmith probablement son amant. Nous apprenons incidemment, page 94 (la pagination dans ce billet se réfère à l'édition du roman dans la collection de poche Point, n°P2759), que les pages du journal d'Adam Ewing que nous avons lues au début de l'ouvrage étaient celles lues par Frobisher, pages issues d'un volume incomplet découvert dans la bibliothèque de son mentor de compositeur. Mitchell dans cet épisode égaye sa prose de saillies inattendues, telles que: << Trouve moi un fermier placide et je te montrerais un chef d'orchestre sain d'esprit. >>. Frobisher est un épistolier plein de verve et ses missives, qui tiennent beaucoup du journal intime, passent sans crier gare d'Oscar Wilde à Feydeau dans ces minutes du séjour au château de Zedelghem lieu de résidence du vieux compositeur où le jeune homme a réussi à s'incruster et où soudain passe Elgar...

C'est tout aussi soudainement que nous quittons notre jeune arriviste pour être cette fois propulsé dans la Californie de 1975 où nous faisons connaissance, plus de quarante ans plus tard, avec le destinataire des lettres de Frobisher, Sixsmith qui s'avère être un célèbre savant atomiste, âgé de soixante six ans lorsque nous le rencontrons. Il s'apprête, grâce à une jeune journaliste, Luisa Reys, rencontrée par le plus grand des hasards, hasard induit par un ascenseur récalcitrant, à dénoncer, au péril de sa vie, les magouilles politico-financières qui ont permis l'installation sur la côte californienne d'une centrale nucléaire qui pourrait à terme être dangereuse pour la population. Page 158, Sixsmith relit pour la énième fois les lettres que lui a envoyées jadis son ami Frobisher. Je ne vous révèlerai pas la fin, car contrairement aux deux précédentes cette histoire se termine (ou tout du moins à ce stade du livre on peut croire qu'elle est terminée). Pour trousser ce thriller haletant, façon John LeCarré dernière manière, il suffit à David Mitchell de 78 pages. Vélocité remarquable pour vous torcher une histoire passionnante, avec de nombreux personnages attachants que la quasi totalité de ses confrères aurait étirée sur 400 laborieux feuillets. C'est ce qui différencie le véritable écrivain du fabricant de best-seller, malheureusement peu de lecteurs s'en aperçoivent.

Sans transition, après une chute brutale, nous voilà avec Timothy Cavendish, un solitaire vieillissant, éditeur de son état, très anglais, à la fois old school et marron. La rupture est rude entre le thriller qu'est « La première enquête de Luisa Rey et la narration des infortunes du malheureux et assez peu sympathique Cavendish même si les secondes commencent comme se terminait la première: par une mort brutale et spectaculaire. Mais celle qui ouvre les mésaventures du triste éditeur a quelque chose de grotesque qui rappelle celles que l'on rencontre dans les contes noirs de Roald Dahl. Entre deux catastrophes notre éditeur soupèse le bien fondé de publier un roman intitulé... « La première enquête de Luisa Rey »! La suite du chapitre est franchement cocasse et pourrait s'appeler, un homme dans un train, en référence au célèbre « Trois homme dans un bateau » de Jérome K. Jérome dont Mitchell empreinte le ton désabusé et fataliste face à l'absurde engrenage qui entraine Cavendish vers sa chute. Après une fin abrupte et un peu facile des hilarantes avanies qu'endure Cavendish, on surgit sans transition avec "L'oraison de Somni~451 dans un futur qui tient beaucoup du « Meilleur des mondes » d'Huxley et des romans d'Isaac Asimov, sans oublier l'univers de Kafka puisque David Mitchell empreinte la forme du procès pour dérouler son récit. L'atmosphère au début de ce chapitre est proche du roman éponyme du maitre de Prague. Ensuite on bifurque, via les confessions de Somni~451, clone esclave qui a bravé les lois de ce monde en accédant à la connaissance, vers une satire de notre univers (la servitude, l’utilisation des uns par les autres sont des problématiques récurrentes de l'oeuvre de David Mitchell). Nous sommes donc en compagnie d'un clone surdoué de sexe féminin, bien qu'en l'espèce le sexe n'ai pas une grande place dans ce chapitre et guère plus dans les autres, même si les sous entendus dans ce domaine ne manquent pas. On subodore, via les noms que "L'oraison de Somni~451" se situe dans une Corée fururiste (on sera certain de la localisation de cet épisode que dans sa seconde partie) où des séries de clones génétiquement spécialisés et drogués en permanence sont reclus dans les tâches les plus ingrates de la société pour en libérer les "sang-purs". Somni~451 (allusion à Bradbury) est une "factaire" dans un restaurant où elle est serveuse (Mitchell crée tout un vocabulaire où les néologismes sont néanmoins toujours compréhensibles. Dans le monde de Somni~451 les noms de marques que nous connaissons sont devenus des noms communs un "disney" est un film, une "ford" une voiture qui consomme de l'exxon, une chaussure un "nike", un café est un "starbuck", etc.). Elle sait qu'un jour on ajoutera une douzième étoile à son collier et qu'elle pourra alors rejoindre l'Arche pour être enfin pourvue d'une "Âme" et vivre une retraite heureuse dans une ile paradisiaque. Mais à la suite d'une série de circonstances elle a été soumise à un catalyseur d'élévation qui a augmenté son quotient intellectuelle qui en fait la première "élevante" stable qu'ait connue l'histoire...Incidemment au cours de l'interrogatoire de la rebelle nous apprenons qu'elle a vu un film racontant les misères de Cavendish. Le style de cet épisode est un peu pénible d'accès, Mitchell en rajoutant dans le jargon science fictionnesque, mais on s'habitue assez vite néanmoins. Cet auteur honteusement doué est un peu comme ces monstres sacrés du théâtre qui ne peuvent s'empêcher de cabotiner. David Mitchell est un cabotin littéraire.

On quitte le génial clone sur un coup de théâtre abscons. On espére alors retrouver la surdouée pour connaître la suite de ses aventures, tant elles ont fini par être passionnantes; heureusement l'attente sera assez courte. Ensuite nous sommes avec un nouveau narrateur, Zachry, un rustaud qui se révèlera un bon bougre plus finaud qu'on aurait pu le croire de premier abord, patoisant une sorte de québécois fatigué (saluons le tour de force du traducteur, Manuel Berri qui doit changer lui aussi de style d'écriture à chaque chapitre) au moment où, dans une campagne hostile et touffus, il est au prise avec des espèces d'iroquois particulièrement féroces. Le pauvre lecteur se demande où a-t-il bien pu atterrir cette fois (il le saura une cinquantaine de pages plus loin, découvrant par la même occasion où se déroulait le chapitre précèdent). Il s'est aperçu que « Cartographie des nuages » est une espèce de véhicule à voyager dans le temps et que plus il avance dans l'ouvrage, plus il va vers le futur. Nous sommes partis du milieu du XIX ème siècle pour continuer dans les années 1930 poursuivre par les seventies puis arriver de nos jours avec les malheurs de Cavendish puis par être transporté, avec le chapitre L'oraison de Sonmi-451, sur une terre presque complètement dévastée (les terres mortes) aux alentours du XXIII ème siècle. On peut donc légitimement penser que « La croisée d'Sloosha pis tout c'qu'a suivi » se déroule dans une époque encore plus lointaine où l'humanité où une fraction de celle-ci serait retournée à un mode de vie primitif. Ce qui se confirme assez rapidement car la tribu de notre rustre conteur dont on nous apprend qu'elle habite dans une ile (le tropisme insulaire est capital chez Mitchell). L'ile est bientôt visitée par un mystérieux navire dont l' équipage d'humains est beaucoup plus évolués que les indigènes. Ces "civilisés" laissent une femme pour faire de l'ethnologie auprès de ces primitifs (on peut voir un lien subsidiaire entre le premier chapitre et le dernier chronologiquement parlant, sous la forme du navire qui conduit l'ethnologue dans l'ile de Zachry reflet venant du futur du bateau dans lequel embarque au premier chapitre Adam Ewing) . Mitchell cette fois à travers ce conte raille les ethnologues vus comme grands destructeurs des milieux qu'ils étudient. L'auteur ne cesse de s'amuser et d'amuser le lecteur par la même occasion, par de nombreux détails comme celui de doter les visiteurs évolués de peau noire alors que les primitifs sont blancs... Ne résistant pas longtemps à rester dans un genre même dans le cadre d'un chapitre, Mitchell nous entraine bientôt dans un roman d'aventure post apocalyptique palpitant mêlant le feuilleton, avec parfois suspense au bas de page, pour en faire au sens strict un page turner, au conte philosophique. A mon avis ce chapitre est le sommet (je reviendrai sur ce terme qui pour une fois n'est pas écrit au hasard de la plume) parce que pour la première fois le romancier quitte une certaine froideur de ton qu'il avait gardé malgré la diversité des styles pour nous faire entrer complètement en empathie avec Zachry et nous faire trembler pour lui.

 

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Mitchell est un écrivain aussi sérieux que minutieux, il situe avec beaucoup de précision, tout en les dissimulant les lieux où se déroulent les aventures de Zachry, soit dans la plus grande ile de l'archipelle de Hawaii. J'ai entouré en rouge les lieux de l'action et en bleu la situation du village du héros.


On se sépare a regret du tourmenté Zachry pour retrouver notre femme clone qui sera apparue à Zachry dans des circonstances qu'il serait dommage de dévoiler car cela obligerait à gravement spolier. En retrouvant la géniale proscrite on s'aperçoit que l'on redescend, si l'on prend la montagne comme la métaphore du roman et que l'on va retrouver des chapitres miroirs de ceux que l'on a rencontré pour "monter" jusqu'aux aventure post cataclysme de Zachry.

La structure du livre est à la fois ludique et savante. On peut la visualiser en deux cercles de même rayon qui n'auraient qu'un point commun eux même contenus dans un cercle qui aurait un point commun avec chacun d'eux et dont le centre serait le point commun des deux cercles et dont le rayon serait le double du rayon des deux cercles se jouxtant. Je m'explique: Le roman au dernier chapitre revient aux lieux, au temps et aux héros du premier. Le livre est donc circulaire quant à sa temporalité. D'autre part on peut supposer que certaines des péripéties du récit d'Adam Ewing, le premier narrateur du livre qui en sera aussi le dernier, se déroulent au même endroit que le drame vécu par Zachri dans le chapitre « sommet » du roman d'où les deux cercles géographiques contenus dans le cercle temporel.

Peut être que si David Mitchell n'avait pas redescendu « la montagne » et avait arrêté son roman à la fin de « La croisée d'Sloosha pis tout c'qu'a suivi » « cartographie des nuages » aurait été encore plus convaincant car après avoir avalé les 700 pages de l'ouvrage, le lecteur, même boulimique, est un peu écoeuré de absorption d'une telle profusion aux goût si variés. La dernière page terminée, il est un peu dans l'état du client qui vient d'ingérer le menu gastronomique d'un restaurant multi étoilé. Bien sûr si Mitchell avait mis fin à ses prouesses romanesques au sommet de son livre, nous aurions manqué le désopilant roman comique qu'est la fin des avanies de Cavendish et l'haletant thriller du retour de « La première enquête de Luisa Rey>>, ce qui aurait été dommage...

Ce qu'il ne faut pas oublier de dire c'est que « Cartographie des nuages » est un formidable page turner que l'on ne peut lâcher avant la fin; le suspense est permanent d'où la grande difficulté pour un chroniqueur d'en rendre compte sans en dévoiler les intrigues, néanmoins je reprocherais à son auteur paradoxalement sa trop grande dextérité tant pour la construction sophistiquée de l'ouvrage que pour le style. Si les histoires que nous raconte ce prodigieux conteur qu'est David Mitchell sont toujours palpitantes le plaisir de lecture est inégale suivant celle qui nous est contée. On sent parfois le romancier forcer un peu trop son talent dans la gouaille et le burlesque dans les malheurs de Cavendish et vouloir faire trop littérature populaire dans le thriller qu'est « La première enquête de Luisa Reys ».

J'ai lu ici ou là, que David Mitchell était un auteur post-moderne. Je ne sais pas très bien ce que cela veut dire; si on veut dire par là qu'il y a un jeu inter textuel dans ce roman, alors Don Quichotte, Les mémoires d'Adrien, Les liaisons dangereuses, Moi Claude empereur et Le manuscrit trouvé à Saragosse (titres cités au hasard de ma mémoire fatiguée) et une palanquée d'autres livres sont post modernes! Si on sous entend par post moderne que notre auteur, en plus de tous les écrivains cités plus haut a probablement lu Gombrowicz, Borges, Italo Calvino, Ryu Murakami et surtout Haruki Murakami avec qui il partage le don de passer avec fluidité du naturalisme au fantastique, quelques séries noires et un bon nombre de romans maritimes et de science-fiction ( un personnage cite Soleil Vert un autre « Le meilleur des monde » et « 1984 ») et encore beaucoup d'autres choses, il me semble qu'il faudrait plutôt le louer de son érudition plutôt que de la lui reprocher.

Je pense qu'un peu comme « La vie mode d'emploi de Pérec », « Cartographie des nuages » est un livre à clés littéraires, malheureusement je suis une bien pauvre soeur tourière et mon trousseau de clés est bien pauvre.

Il ne faudrait pas que paradoxalement le talent de l'auteur masque le message peu banal qu'il paraît nous faire passer: Mitchell semble vouloir dater le sommet de la civilisation au milieu du XIX ème siècle et suggérer que depuis l'homme court à sa perte.

Même s'il en fait beaucoup dans la prouesse littéraire, la dite prouesse est indéniable. L'auteur conjugue virtuosité formelle et plaisir narratif, sophistication de la construction et intensité des personnages. Les constantes ruptures de style fait de Mitchell un étonnant caméléon littéraire et un prodigieux raconteur d'histoires garantissant un plaisir de lecture rarement atteint.

 

Nota

Au risque de passer pour un anglomane frénétique, j'avancerais que les lettres anglaise ont plus de chance que les notres quand on sait que pour le Booker Prize 2004, la récompense de 50 000 livres sterling échappa à « La cartographie des nuages au profit de "La ligne de beauté d'Alan Hollinghurst"...

 

Pour retrouver David Mitchell sur le blog: Les mille automnes de Jacob de Zoet de David Mitchell  

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lotusflow3r 25/03/2012 12:47

Un sacré trip que ce livre, en effet. J'en garde un souvenir délicieux !

lesdiagonalesdutemps 25/03/2012 17:49



Si vous avez aimé ce livre il faut vous précipiter sur le nouveau roman de Mitchell, "Les mille automnes de Jacob de Zoet" très supérieur à "Cartographie des nuage" un indéniable chef d'oeuvre.