L'onde Septimus (une aventure de Blake et Mortimer) de Jean Dufaux, Antoine Aubin, Etienne Schréder

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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C'est une entreprise extrêmement couillue que de s'être attaqué à « La marque jaune » qui est l'album phare des aventures de Blake et Mortimer et l'un des plus célèbres de l'Histoire de la bande dessinée, en tentant d'en écrire une suite. Le responsable de ce que certains verront surement comme un crime de lèse majesté, est Jean Dufaux, peut être le plus grand scénariste actuel de la bande dessinée franco-belge, rappelons pour mémoire qu'il est l'auteur des histoires de Murena. Il n'a donc pas eu peur de mettre en jeu sa renommée dans une entreprise aussi risquée.

En préambule, je dirais qu'avant d'attaquer ce 22 ème album de Blake et Mortimer qui bénéficie d'un premier tirage extravagant de 500 000 exemplaires, il est bon de relire « La marque jaune ».

Dans cet album qui fait donc suite à celui publié en 1954 aux éditions du Lombard (pré-publication en 1953 dans le journal Tintin), et qui se passe chronologiquement peu de temps après « La marque jaune », des conspirateurs tentent, pendant la parade d'anniversaire de la nouvelle reine d'Angleterre, de remettre en service le Télécéphaloscopequi permettait à Septimus de contrôler la volonté de ses victimes, et notamment celle d’Olrik. Blake et Mortimer vont donc une fois de plus avoir fort à faire pour sauver la couronne et les services secrets britanniques.

 

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Pour un scénariste, reprendre Blake et Mortimer est une gageure, il doit, tout en étant fidèle au style de Jacobs, ne pas tomber dans la parodie. Les repreneurs semblent tous avoir eu la bonne idées de situer les aventures dans les années 50 ou, à l'extrême limite, au tout début des années 60, ce qui leur facilite un peu la tâche. La confrontation de notre duo old school avec le monde actuel aurait été vite intenable. L'auteur du scénario doit presque obligatoirement réutiliser les acteurs du petit théâtre jacobsien, et en premier lieu, ce modèle de méchant, qu'est Olrik, et instiller dans une histoire policière une dose plus ou moins grande de fantastique ou de science-fiction. Depuis la reprise des héros une belle jeune femme fait partie des ingrédients obligés (cette fois elles ont un petit coté Lady X). Parfois même l'Histoire fait irruption dans la saga comme dans « La machination Voronov » ou « Le serment des cinq lords » qui est à mon avis le meilleur volume de l'ère post Jacobs. Deux scénarios concoctés par Yves Sentes servis par le dessin d'André Julliard. L'Histoire n'est pas complètement absente de "L'onde Septimus puisqu'on y aperçoit furtivement la jeune reine Elisabeth II et Winston Churchill, qui serait revenu aux affaires, ce qui nous situe cette histoire entre 1951 et 1955.

 

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Dans ces étroites frontières l'auteur tente de faire entendre sa spécificité qui pour les gardiens du temple risque de s'entendre comme une trahison. Quelle est celle de Jean Dufaux. La plus visible est celle de rompre avec l'implacable manichéisme de la série. Dans « L'onde Septimus » par exemple l'un des méchants se sacrifie pour que les autres échappent au péril (extraterrestre?). Olrik va collaborer avec Mortimer qui dans cet épisode n'est pas exempt de fautes envers la déontologie scientifique. Dufaux a humanisé les personnages. Cela donne plus d'épaisseur à l'histoire et permet des rebondissements inattendus.

Dans le fantastique Dufaux n'y ait pas allé avec le dos de la cuillère cela part dans tous les sens, les pouvoirs de l’onde septimus sont totalement invraisemblables. Dufaux s'est avancé  loin dans l’irrationnel, il me semble que Jacobs n’aurait pas osé aller si loins dans le fantastique, bien que la duplication des êtres était déjà présente dans « Les trois formules du professeur Sato ».

En revanche il y a un autre choix que je trouve regrettable, car elle nuit à la fraicheur du récit même si elle peut ravir quelques happy few, celui du post modernisme référentiel. Doublement référentiel même, puisque « L'onde Septimus » est une sorte de suite de « La marque jaune » et que sont cité « Le secret de l'espadon » et plus discrètement « L'énigme de l'Atlantide » ce qui pour ce dernier album est assez incohérent avec le reste de l'histoire, mais je ne peux pas en dire plus pour ne pas déflorer le suspense. Dufaux a réussi à obtenir de l’éditeur un 66 planches, ce qui n'est pas de trop et lui a laissé le temps pour développer son intrigue.

 

blake mortimer onde septimus


A titre personnel, j'ai été alarmé d'apprendre, tout comme leur logeuse, que Blake et Mortimer n'habitent plus ensemble! Stupéfait de voir notre roux barbu draguer une accorte veuve, mais un peu rasséréné en voyant que c'est pour des raisons scientifiques que le professeur à quitté le douillet nid qu'il partageait avec son capitaine pour un pavillon où il oeuvre, pour la science, en compagnie exclusive du fidèle Nasir qui, entre parenthèse, semble beaucoup moins respectueux envers le professeur que jadis, de là à en déduire que leurs relations ne sont plus de même nature...

 

Encore quelques nouvelles cases de L'Onde Septimus !

 

Dufaux à l'honnêteté de citer en page de garde ses références, celle de la série et des films « Quatermass » (les films existent en d.v.d., avec des sous-titres en français, à voir de toute urgence, quant à la série, qui date de 1953, en cherchant bien, on doit pouvoir la trouver, mais seulement en V.O.) et plus inattendue celle de Magritte, une « pluie » d'hommes en noir avec parapluie, et un tableau du surréaliste belge qui, page 32, orne le bureau d'un des protagonistes. Il y a aussi Wells, cité en dernière page par Mortimer lui même. J'y ajouterais celle de Souvestre et Allain tant les péripéties échevelées de « L'onde Septimus » font penser à celles de leur Fantomas. Je citerais également Floc'h et Rivière pour la scène du théâtre et le clin d'oeil de la page 25 où l'on voit Albany sortir d'une librairie avec sous le bras un livre d'Olivia Sturgess! Autre citation graphique le Nosferatu de Fritz Lang et probablement bien d'autres que je ne suis pas assez sagace pour décrypter... J'ai aussi pensé à « Planète » et à Jacques Bergier sans que je parvienne complètement à m'expliquer pourquoi. Il y a peut être aussi une pincée de Philip K. Dick, allez savoir...

L'album tient en haleine même s'il y a toujours des points inexpliqués pour ne pas dire inexplicables et que les théories scientifiques du professeur Mortimer sont assez fumeuses, mais tout cela est très jacobsien.

 

Encore quelques nouvelles cases de L'Onde Septimus !

 

Pour le dessin Antoine Aubin (qui avait repris le tome 2 de « La malédiction des 30 deniers"après la mort de René Sterne)et Etienne Schréder (Il se sont mis à deux, je serais curieux de savoir comment ils ont fonctionné.) ont respecté les codes du maitre et ne sont pas inférieur à leurs prédécesseurs, même si je leur préfère Juillard (Le prochain album Blake et Mortimer devrait être réalisé par le tandem Yves Sente et André Juillard). Aubin et Schréder en ont un peu rajouté dans le théâtrale. Les personnages ont trop souvent les yeux écarquillés. Leurs automobiles sont trop carrées et ont une fâcheuse tendance à ne pas tenir leur gauche. Mais ce ne sont que vétilles, l'ensemble est très bien; mention spéciale pour les décors qui me semblent encore plus soignés que chez leurs confrères; ce qui était difficile à imaginer. Le tout est mis en couleur avec talent par Laurence Croix qui retrouve bien la gamme des tons de Jacobs en la pastellisant légèrement. C'est du meilleur effet.

Envouté par l'onde Septimus, elle a brisé mes réticences...

 

Encore quelques nouvelles cases de L'Onde Septimus !

 

 

P.S. Mon esprit a-t-il été perturbé par cette onde maléfique, mais il m'avait semblé avoir vu en pré-publication dans Ouest-France une planche qui révélait les origines familiales d'Olrik; mais je n'ai rien retrouvé de tel dans l'album. Etait-ce une hallucination balnéaire? Mais peut être pas car Il paraitrait que Dufaux envisageait au départ de focaliser d’avantage son histoire sur le personnage d’Olrik et en particulier de nous dévoiler son passé, de nous parler de sa famille et de ses origines, au final l’idée ne fut pas retenue pour cette 22ème aventure. Mais comme il y a de nombreux points restés dans l'ombre peut être qu'une suite de la suite se prépare... 

 

pour retrouver Blake et Mortimer sur le blog: Blake et Mortimer et Edgar P. Jacobs vus par François RivièreL'onde Septimus de Jean Dufaux, Antoine Aubin, Etienne SchréderLe serment des cinq lords, une aventure de Blake et Mortimer par Yves Sente et André Juillard    .

Publié dans Bande-dessinée

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lermant 04/01/2014 11:40

Je suis sévère, mais juste, contrairement à tous les soi-disants critiques et autres journalistes qui carressent tous les ans l'Editeur, les Auteurs et l'album paru dans le sens du poil...
Contrairement, à eux, je ne suis lié à personne, et n'attends rien de l'Editeur
Quant à ma connaissance de la BD, je pense, qu'avec plus de 10.000 albums en ma possession, plus Auteur d'un certain nombre d'ouvrages reconnus sur le Monde de Jacobs, je peux me considérer comme
un assez bon juge de la qualité intrinsèque d'une BD, ne croyez-vous pas ?!
Et, pour en terminer avec la "qualité" des dessins, comparez simplement les premières planches (Aubin) et les dernières (Schréder et Munuera). Le constat est éloquent à des yeux exercés...
Encore une fois, pour un novice ou un lecteur "passager", cette histoire peut éventuellement rester "convenable" et "dépaysante". Sans plus.

lesdiagonalesdutemps 04/01/2014 18:18



Vous êtes bien sûr de vous. Je n'ai pas dit que vous vous trompiez mais que simplement que cette B.D. est très supérieure à la plupart de celles qui paraissent et surtout bien meilleurs que la
plupart des reprises de Black et Mortimer. Elle aurait pu être meilleure certainement et comme je l'ai écrit elle me parait inférieure à la précédente, "Le serment des sept lords". Je répète
quu'en ce qui concerne le scénario, il est à mon sens difficile de juger car je suis certain que Dufaux c'est laisseé des pistes pour donner des suites à l'album. Puisque vous semblez si bien
informé pouvez vous me confirmer que des planches qui ne se retrouvent pas dans l'album sont parues dans Ouest-France



Lermant 01/01/2014 17:56

Excellent début d'album par Aubin, mais cela se ga^te très vite du fait de l'intervention de plusieurs "petites mains" venues à la rescouse de l'auetru jugé trop lent par l'Editeur. Petites mains
dont le talent n'est manifestement pas à la hauteur de celui d'Aubin. Au final, une catastrophe dessinée !
Point de vue scénario, un des plus mauvais, confus et tarabiscotés, pondus par Dufaux, excellentissime par ailleurs. A croire qu'il n'avait pas vraiment été inspiré par la Marque jaune qu'il a
simplement regardée avec le petit bout de sa lorgnette ?!
Au final, une seconde catastrophe, scénaristique, celle-ci !!!
Et pourtant, le sujet était prometteur, et les débuts également... Las, la joyeuse équipe de collaborateurs mis ensemble aura réussi la gageure de produire un objet à oublier instantanément, si
acheté !
Cependant, Aubin reste le meilleur repreneur de la Série, avec Ted Benoit, mais on ne lui a pas laissé le loisir, ni le choix, de s'exprimer totalement, "à sa main" !

lesdiagonalesdutemps 01/01/2014 18:48



Je vous trouve très sévère. Ouvrez vous d'autres album de bandes déssinées celui-ci est tout de même de grande qualité très au dessus de la plupart des album.


En ce qui concerne le scénario vous avez en parte raison si vous considérez cet album comme un one shot mais on voit bien que Dufaux c'est donné des pistes pour faire un autre album et sans doute
plus que deux d'ailleurs h-j'ai vu des planches racontant la jeunesse d'Olrik qui ne sont pas dans l'album. Je pense qu'il y a eu un cha,gement de cap duscénariste alors que l'histoire n'était
pas complètement dessinée d'où le retard d'Aubin. En ce qui me concerne je n'ai pas vu les points de suture entre les dessins de la main d'Aubin et ceux de ses collaborateurs. POurriez vous me
donner un exemple précis.



Bruno 10/12/2013 16:55

Discrète, l'allusion à "L'Atlantide..." ? Il me semble avoir plus qu'aperçu un engin rouge et sphérique de surcroît ;-)
Merci pour ce billet bien documenté

lesdiagonalesdutemps 10/12/2013 17:35



Oui c'est de cela que je voulais parler, le vaisseau rouge, je la qualifie de discrète car l'album de l'Atlantide n'est pas cité dans l'onde septimus , mais alors on ne comprend pas bien cette
histoire d'invasion. Rien n'indique cela dans l'album l'Atlantide puisque les atlantes vont vers le ciel pour fuir leur monde menacé et n'ont pas l'idée d'envahir la surface. A propos connaissez
vous "Les atlantes" de Bordonove excellent roman d'aventure pseudo historique. C'est paru jadis au livre de poche et doit pouvoir se trouver sur la toile pour une somme dérisoire. Il y a beaucoup
de chose inexpliqué dans cet album. Mais je subodore que Dufaux c'est gardé des poires pour la soif pour réaliser au moins un autre album dont peut être même des planches sont déjà dessinées,
comme celles que j'ai vues dans Ouest France. J'espère qu'un de mes visiteurs m'apportera la confirmation que je n'ai pas eu la berlue. Le problème c'est la quasi totalité des chalands qui
s'égarent sur mes diagonales sont muets. Pourtant hier le record de fréquentation a été battu, plus de 1700 visiteurs individuels! pour la seule journée d'hier...