L'herbe des nuits de Patrick Modiano

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

Lors d'une promenade solitaire dans le XIV ème arrondissement de Paris, le narrateur, en fin d'après-midi, ce moment qui « ouvre une brèche dans le temps, se souvient d'un groupe d'individus louches qu'il a connu dans ce quartier, il y a de nombreuses années. Le narrateur, comme souvent double envisageable du romancier, évoque ses réminiscences en s'appuyant sur ces écrits de l'époque serrés dans un carnet noir.

Le présent du livre est des plus proche puisqu'il est question fugitivement d'Iphone, cette incursion de l'extrême modernité dans l'univers modianesque a quelque chose à la fois d'incongru et de touchant.

Géographiquement, cette fois Modiano nous entraine dans des fantômes de rue, la rue Vandamme, la rue Perceval... Des rues qui aurait disparu lors de la rénovation de la gare Montparnasse et de ses abords immédiats. J'emploie le conditionnel car on peut se demander si ces voies ne sont pas imaginaires. En fait la rue Vandamme contrairement à ce qu'écrit Modiano existe encore du moins un petit tronçon car sa plus grande partie a en effet disparu au début des années 60.

Moi aussi je me souviens des façades murées du XIV ème arrondissement d'immeubles en attente de leurs démolisseurs, mais c'était plus au sud de l'arrondissement, quartiers que j'ai connus plus tard que le narrateur de « L'herbe de nuit » lorsque je visitais le photographe Karel Egermeier et où quelques années plus tard j'aurais mon dernier bureau. Tout cela bien après les faits qu'évoquent Modiano. Bien que l'auteur se garde bien de dater précisément les différentes péripéties rapporter par le narrateur, il laisse quelques indices de ci de là pour que le lecteur puisse savoir quand nous sommes; par exemple on rencontre une université de Censier toute neuve et même pas encore complètement terminée et l'on sait qu'elle a été ouverte en 1965.

A lire certaines phrases de Modiano comme celles-ci: << Et si la plupart des immeubles étaient les mêmes, ils vous donnaient l'impression de vous trouver en présence d'un chien empaillé, un chien qui avait été le votre et que vous aviez aimé de son vivant.>> ou page 56: << Le passé? Mais non, il ne s’agit pas du passé, mais des épisodes d’une vie rêvée, intemporelle, que j’arrache, page à page, à la morne vie courante pour lui donner un peu d’ombre et de lumière.>>. On ne peut s'empêcher de s'écrier, un peu bêtement, comme c'est juste, un peu gêné ayant éprouvé la même sensation d'avoir été incapable de la traduire aussi bien en mots.

Contrairement à la ridicule antienne qui dit que Modiano écrit toujours le même roman, il y a l'inverse une nouveauté dans chacun de ses nouveaux livres. Dans l'herbe des nuit c'est la présence des écrivains et plus précisément des poètes. Certains sont cité, Gérard de Nerval, Corbière... et Jeanne Duval, la maitresse de Baudelaire, alors qu'un autre passe, c'est Jacques Audiberti que chantait si bien Claude Nougaro. D'ailleurs le titre même du roman, « L'herbe des nuits est issu à un poète belge oublié (en tous cas de moi) Joseph Boland.

Mais cette fois je mettrais tout de même un sérieux bémol à mon affirmation car dans L'herbe des nuits on a un peu l'impression de lire un roman de Modiano archétypal, un peu comme si l'écrivain avait mis tous ses roman dans une machine en programmant celle-ci de manière à ce qu'elle lui ressorte les situations et les séquence les plus fréquente que l'on y trouve. Ainsi nous avons le jeune homme à peine sorti de l'adolescence à l'avenir aussi flou que le passé, vivant d'expédients, s'imaginant néanmoins en écrivain, qui s'amourache d'une jeune fille plus mature que lui, Dannie, et encore plus mystérieuse que lui qui l'amène à fréquenter de louches demi-sels. On y trouve même de petites scènes récurrente à l'oeuvre de Modiano comme le garçon portant la valise de Dannie, sa dulcinée (Bien que e narrateur ne nous dise pas précisément le sentiment qui l'unit à Dannie. Le mot amour n’est jamais écrit. Les garçons chez le romancier sont automatiquement dévolus au portage de valises. Nous sommes comme à chaque fois dans la remémoration triste de souvenirs, ceux de l'herbe d'hiver on près de cinquante ans. Le narrateur, Jean évoque ces temps passé avec comme aide mémoire un carnet où il a inscrit des notes devenues avec le temps absconses pour écrire plus tard un roman... << En feuilletant le carnet noir, j'éprouve deux sentiments contradictoires. Si ces pages manquent de détails précis, je me dis qu'à cette époque-là je ne m'étonnais de rien. L'insouciance de la jeunesse ? Mais je relis certaines phrases, certains noms, certaines indications et il me semble que je lançais des appels de morse pour plus tard. Oui, c'était comme si je voulais laisser, noir sur blanc, des indices qui me permettraient, dans un avenir lointain, d'éclaircir ce que j'avais vécu sur le moment sans bien le comprendre.Des appels de morse tapés à l'aveuglette, dans la plus grande confusion. Et il faudrait attendre des années et des années avant que je puisse les déchiffrer.>> ( p. 42). Un carnet qui rappelle celui qu'avait le héros du précédent roman de Modiano « L'horizon ». Ce qui tire L'herbe des nuit vers une sorte d'autofiction brumeuse; il y a même un manuscrit oublié dans une maison d'Eure et Loire...

Tout comme dans « Du plus loin que l'oubli » qui évoquait une célèbre affaire des années 60, l'affaire Profumo, dans « L'herbe d'hivers » c'est une affaire qui défraya la chronique dans ces mêmes années qui irrigue tout le récit: l'affaire Ben-Barka. Cet opposant à Hassan II, enlevé en 1965 en plein Paris et que l'on ne revit jamais. On comprend vers le milieu du livre que diverses allusions de la première moitié du volume avaient trait à celle-ci. Car même si le nom de l'opposant marocain n'est jamais cité et ceux des divers protagonistes masqués, il ne fait aucun doutes que les hommes louches que fréquente Dannie sont les ravisseurs et les assassins de l'homme politique marocain. A ce point de ma lecture, je me suis demandé comment recevront ce livre des lecteurs qui ne connaitraient pas l'enlèvement et l'assassina de Ben Barka.

Comme pour l'affaire Profumo, il ne s'agit pas pour Modiano de mettre en scène les vrais protagonistes de l'affaire mais des avatars plus ou moins proche d'eux en jouant comme à son habitude sur les patronymes. Il n'est pas difficile pour ceux qui ont encore l'affaire Ben Barka en mémoire, de reconnaître en Georges B., Georges Boucheseiche probable assassin de Ben Barka. Je pense qu'il n'est pas inutile de rappeler que ce brave homme avait été, à la fin de la guerre d'Algérie recruté par le pouvoir gaulliste par l'entremise de Jacques Foccard pour lutter contre l'O.AS. Il aurait été l'un des hommes qui procédèrent à l'enlèvement, en Allemagne en janvier 1963, du colonel Antoine Argoud...C'est ce que l'on pourrait appeler un parcours sinueux... Dans le film d'Yves Boisset « L'attentat » qui relate assez précisément les fait, Boucheseiche est joué par Daniel Ivernel. Un des comparses de Boucheseiche, Paul Chastagnier est lui nommé par son véritable patronyme:, et quand on sait que Boucheseiche a fréquenté la rue Lauriston voilà qui ouvre sur d'autres livres de Modiano. Deux autres noms, ceux de Gérard Marciano et Pierre Duwelz autres habitué de l'hôtel Unic, épicentre du récit, sont déjà apparu dans l'oeuvre de Modiano, dans Pédigrée son autobiographie! Modiano dans sa jeunesse aurait-il côtoyé réellement des personne ayant été mêlées à l'affaire Ben Barka? Autre personnage du livre Ghali Aghamouri, un autre des "toquards de l'Unic Hôtel", comme les baptise l'héroïne, rappelle Thami Azzemouri, l'étudiant qui accompagnait Ben Barka lors de sa disparition.

Le livre n'évoque l'affaire Ben Barka qu'en une ligne nous sommes là dans les frôlements de l'Histoire, ce qui intéresse le romancier ce n'est pas le drame et ses répercutions politiques mais les figures des comparses.

Il y a aussi un jeu sur les patronymes, Comme le remarque Denis Cosnard grand spécialiste de Modiano auquel rien n'échappe: << Quant à Dannie, la jeune femme au centre du roman, Modiano l'a lourdement chargée : il lui attribue pour nom de guerre Mireille Sampieri, celui d'une maîtresse d'Henri Lafont, truand à la tête de la bande, et en fait la fille de Lydia Roger, ancienne danseuse nue qui fréquenta la rue Lauriston.>>. On peut alors penser que l'amie de Jean aurait choisi le nom de Mireille Sampieri pour l'avoir entendu prononcer par sa mère...

Selon la tradition modianesque le roman est écrit à la première personne et les réminiscences du narrateur sont souvent exprimé au futur antérieur. Dans une interview au Figaro Madame Modiano confiait son amour de ce temps: << Le futur antérieur, je l’emploie toujours inconsciemment. Le passé simple, c’est révolu. C’est plat. Mais le futur antérieur, c’est le temps de la revisite du passé, et de la réparation impossible. C’est un temps qui contient différentes couches, différentes épaisseurs.>>.

Comme presque toujours dans les romans de Modiano nous trouvons dans « L'herbe des nuits » des errances parisiennes, ici principalement entre Saint-Germain des prés et Montparnasse. A ce propos j'ai appris qu'à la place de l'actuel Monoprix rue de Rennes qu'il y avait, jusqu'en 1958, un terrain vague après la destruction de la cour du Dragon en 1927, soit durant trente ans, où se réunissaient de nombreux chats. Il y a longtemps, contrairement à Tokyo**, que l'on ne voit plus de chats à Paris... Cet immeuble où se trouve le Monoprix, avant d'être divisé en appartements haut de gamme, abritait une école privée*.

Si je confesse ma légère déception d'être en présence en quelque sorte d'un roman trop modianesque en revanche on ne peut que constater la perfection du style. Ce roman tout comme le recueil d'un grand poète peut s'ouvrir a n'importe quelle page et l'on est immédiatement séduit par la force de l'évocation. Mais attention Patrick Modiano sait comme personne vous entrainer dans les brèches du temps où la jeunesse s'est perdu.

 

* Pour ceux qui s'intéressent aux changements architecturaux de Paris (par exemple de la rue de Rennes ainsi qu'aux promeneurs curieux de la ville, je conseille le très petit (pour son format) et beau livre de l'américain Leonard Pitt, Promenade dans le Paris disparu édité 2points deux, élégant volume qui se glisse dans une petite poche.

** Sur les chats de Tokyo voir le délicieux Neko land, une vie de chat au Japon par Alexandre Bonnefoy et Delphine Vaufrey trouvable sur le blog isse kinicho 

 

Un libraire s'est amusé à tracer le jeu de piste dans  Paris de "L'herbe des nuits" de Modiano. Voici sa carte :

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