L'éducation de l'oubli d'Angelo Rinaldi

Publié le par lesdiagonalesdutemps


« L'éducation de l'oubli » est chronologiquement le troisième roman d'Angelo Rinaldi. Il paraît en 1974 aux éditions Denoel.

José, le narrateur, vient d'avoir trente ans. Il est le fils d'un père officier qui fut fusillé à la Libération pour collaboration et d'une mère qui, à la même époque, fut tondue. Après avoir passé son enfance en Corse, au bon soin d'une nourrice, il est ensuite élevé à Paris par sa grand mère, nostalgique du Maréchal, puis à la mort de cette dernière par sa grand tante, fraichement débarquée d'Egypte après le coup de Suez, qui ne tarde pas à se débarrasser de l'adolescent. Vivotantt de petits boulots sur lesquels il ne s'attarde pas, le garçon fréquente le cours Simon. Il va bientôt grossir la cohorte des acteurs de troisième zone qui cachetonnent pour subsister misérablement. Page 59, une phrase lapidaire résume bien l'état d'esprit de José et en général des héros de Rinaldi: << Mon malaise venait peut être du fait que j'étais un raté qui pensait au dessus de son intelligence.>>.

Le lecteur apprend tout cela graduellement, des réminiscences du dit José, qui est, quand commence le livre, le souffre douleur d'Edwarda et de sa cour. Tout cet aréopage réside dans une luxueuse villa à Saint-Paul de Vence. Edwarda (un bien mauvais nom pour un personnage, on pense à un homme maladroitement féminisé, ce qui n'est pas le cas) est une femme riche et de grande influence dans les milieux artistiques. Elle goberge un petit monde de serviles laudateurs. José accepte toutes les avanies de sa part car il espère qu'elle fera pression sur un de ses amis éditeurs pour qu'il édite le manuscrit de son premier roman. Le jeune homme, lassé de ses petits rôles sans gloire, espère que la littérature sera son salut.

Ayant tout son soul de vexations José prend la fuite et sur un coup de tête décide de tenter de retrouver dans l'ile de son enfance, sa mère qu'il n'a pas revu depuis vingt ans. Dans sa deuxième partie le roman, progressivement, se transforme en une quête oedipienne. Lors de sa parution, Dominique Fernandez a signé dans l'Express où peu de temps après Angelo Rinaldi deviendra une des plumes vedettes, une critique dans laquelle « L'éducation de l'oubli » est entièrement lu, à la lumière du mythe Oedipien.

A propos du narrateur chez Rinaldi, laissons la parole à Jacques Brenner qui, s'il est un malencontreux diariste, est en revanche un des meilleurs connaisseurs de la littérature française de la deuxième moitié du XX ème siècle (pour ceux que le sujet intéresse son « Histoire de la littérature française de 1940 à nos jours, c'est à dire 1978, date de parution du volume, est indispensable. La citation qui suit en est extrait.): <<Rinaldi a besoin d'un narrateur comme premier personnage de ses romans. Ce narrateur est différent dans chaque livre et son âge même varie: la cinquantaine dans « La Maison des Atlantes », la trentaine dans « L'éducation de l'oubli », mais ils éprouvent tous le même besoin de regarder en arrière – besoin qui fut fatal à la femme de Loth et qui caractérise les natures d'artiste. Leurs plongées dans les souvenirs ne respectent pas la chronologie: elles se présentent comme les vagabondages d'une mémoire jamais en repos.>>.

 

Le personnages d'Edwarda ainsi que les fantômes qu'évoquent ses affidés empruntent beaucoup à la faune de la « café society » ( sur cette micro société de nantis, il faut lire et admirer l'album « Café society » de Thierry Coudert, édité par Flammarion) qui se mourrait et sera remplacée par la jet set, tout aussi futile mais plus vulgaire... En cette année 1971 cette société informelle jetait ses derniers feux. Le présent du roman est exactement daté puisque José précise que ce séjour à Saint Paul se déroule l'été de la démolition de l'hôtel Rhul. On peut penser qu'Edwarda doit beaucoup à Marie-Laure de Noailles et sans doute aussi un peu à Florence Gould et peut être à travers les ans, elle est morte en 1928, à Madeleine Lemaire (l'un des modèles de madame Verdurin), ce qui serait un clin d'oeil proustien supplémentaire...

A ce propos si on ne peut s'empêcher de chercher des clés dans les romans d'Angelo Rinaldi c'est que son hyper réalisme, qui n'est pas du naturalisme, pousse à ce jeu un peu vain...

Ce qui est amusant c'est que si certaines clés à la parution du livre étaient assez facilement identifiables presque quarante ans plus tard la plupart des personnalités ayant servi de modèle au romancier sont aujourd'hui tombées dans l'oubli et redeviennent pour le lecteur lambda des personnages de fiction à part entière.

On a un peu plus de peine que souvent dans les romans d'Angelo Rinaldi a croire d'emblée en ce narrateur, l'adhésion viendra petit à petit et il s'avérera au final un des personnages les plus denses de l'oeuvre du romancier, parce que sans doute sa personnalité est plus éloignée de celle de l'auteur que celle des narrateur qui habituellement lui servent de truchement. On se dit que le narrateur type de la geste rinaldienne est semblable à ce qu'aurait pu être Rinaldi s'il avait eu moins de qualités donc moins d'opportunités et de réussites. En effet on imagine mal en José, quasi gigolo, le fier Rinaldi que l'on pressent incapable d'avaler autant de couleuvres qui plus est avec une morbide délectation que son personnage.

Si les souvenirs de la dernière guerre rodent souvent dans les romans d'Angelo Rinaldi, ils n'y ont pas habituellement comme ici, une place centrale. Ce roman est paru alors que ce développait en France la mode dite rétro, popularisée notamment par le film de Louis Malle « Lacombe Lucien ». Mode et film pouvaient alors tendre à faire croire que tous les engagements se valaient qu'ils soient du coté des Tommys ou du coté des teutons comme le chante Brassens dans les « Deux oncles ». Ne voulant pas qu'on enrôle son roman sous cette douteuse bannière Rinaldi sur ce sujet, réagissait violemment aux questions que lui posait Daniel Demarquest en 1974: << Quand j'ai commencé le livre à la fin 1970 cette mode n'avait pas encore éclaté. Je juge la collaboration comme une perversion. Je suis d'un milieu où l'on avait pour ces gens là beaucoup de répulsion (...) Cette mode rétro est assez malsaine (…) On essaie d'accréditer cette thèse qui me semble particulièrement perverse: à savoir que tous les engagements se valent dès lors qu'ils sont sincères... C'est absolument scandaleux. Il n'y a aucune mesure entre un Jean Moulin, ou le plus obscur des cheminots qui a fait de la résistance, et le jeune gandin ou voyou qui s'est engagé dans la L.V.F. C'est odieux de mettre les choses sur le même plan. Surtout qu'on ne s'y intéresse pas historiquement, mais esthétiquement...>>. Cette déclaration très tranchée ne reflète pas l'atmosphère du livre où la grand mère pétainiste du narrateur est plutôt présentée comme un personnage, certes un peu ridicule mais plutôt positif pour lequel on sent que l'auteur a au moins de l'indulgence. Est-ce pour ce dédouaner d'une éventuelle accusation de bienveillance envers la collaboration que Rinaldi a dédié son roman à Janine Quiquandon, éditrice de livres d'art, ancienne résistante, mais aussi militante communiste. S'il est difficile de penser que Rinaldi ait pu avoir des tendances communistes, on trouve néanmoins souvent des personnages communistes positifs dans ses romans, comme le journaliste Le Duigo dans Où finira le fleuve.

Angelo Rinaldi n'a jamais oublié d'où il venait, ni socialement, ni géographiquement (ce qui ne veut pas dire qu'il soit tendre avec ses origines) que l'on se souvienne de ce cri du coeur que l'on trouve dans son article à propos de la biographie de Françoise Giroud par Christine Ockrent qu'il accusait de nécrophilie journalistique: << la source du mal et de l’échec. Elle jaillit, à gros bouillons, de l’incapacité, chez une bourgeoise, de comprendre que, dans une ascension sociale, ce n’est pas la même chose de partir du dernier échelon que de s’élever quand il n’en reste qu’un seul à franchir… La réussite du pauvre qui a, par exception, échappé au maillage de l’ordre éternel déconcertera toujours les nantis, et toujours ils préfèrent se l’expliquer par le recours aux trucs, aux artifices.>>.

Encore plus qu'à l'habitude, par la période évoquée, je discerne une parenté entre les romans de Modiano et ceux de Rinaldi (je ne suis pas sûr que ce rapprochement emplisse d'aise ce dernier qui écrivait dans l'Express, à propos de « Rue des boutiques obscures », le 25 septembre 1978: << Patrick Modiano représente un cas exemplaire. Celui de l'auteur qui est au dessous de sa réputation qu'il s'est attirée, et qui, glissant sur la mauvaise pente, grignote à chaque nouveau livre, les raisons que l'on avait de le louer. Raison qui, sans justifier les dithyrambes existaient à ses débuts, quand il savait être ce qu'il est:un écrivain capable de jouer en mineur des chansons joliment mélancoliques, de créer une atmosphère à partir de notations furtives, et de conférer un semblant de réalité à des silhouettes détachées du rêve, et des magazines jaunis de ce temps de l'occupation, où, négativement la France n'a jamais été aussi française.>>). Pourtant José à tous les attributs des héros de Modiano. Il est sans domicile fixe, sans famille, il exerce un métier incertain et tout son bien tient dans une valise...

Dans sa thèse Yannick Pelletier fait un rapprochement à la fois plus savant et plus oiseux entre Rinaldi et Louis Guilloux par le biais du personnage de Cripure de son roman « Le sang noir »: <<Et quand on voit marcher Cripure, embarrassé par ses pieds démesurés et gonflés, on se prend à songer que le nom même d'Œdipe a se sens même de " pied enflé " ; et comment ne pas établir un lien entre Cripure et José, le protagoniste de " l'Education de l'oubli " d'Angelo Rinaldi, également embarrassé quant aux pieds. José repart vers sa mère, restée en Corse, et l'on sait quel ardent désir possède Cripure de fuir dans une île. Retour à la mère et aspiration au calme d'une île sont une quête des origines. Mais le tragique de notre condition fait que tout retour aux origines s'apparente à la Mort, c'est-à-dire à " un état qui a été troublé par l'apparition de la vie " (Freud).>>. On peut également penser à un autre mythe à la lecture du roman, celui du retour de l'enfant prodigue, mais qui serait ici comme retourné, comme la recherche de la mère prodigue...

L'écriture d'Angelo Rinaldi dans ses premiers romans est plus sèche que par la suite. Mais José parlant du style du roman qu'il a écrit et qui est la raison de ses flagorneries envers Edwarda préfigure ce que sera la manière de son créateur dans la suite de son oeuvre: << C'était plus fort que moi: comme si j'écrivais, j'accumulais les détails, et j'avais beau toucher au phénomène responsable de la prolifération cancéreuse des personnages secondaires dans mon roman, cela m'aidait pas le moins du monde à me corriger.>>.

« L'éducation de l'oubli » possède déjà tout ce qui fera la spécificité des romans futurs de Rinaldi. Il y a cet aller et retour entre le passé du narrateur, passé qui est diffracté entre le passé de multiples personnages secondaires, et le présent. Cette construction deviendra la marque de fabrique de l'écrivain. Il y a aussi la division géographique du récit entre la Corse, qu'on retrouve dans tous les romans de l'auteur, Corse qui n'est en générale pas citée, mais ce n'est pas le cas ici, et un autre lieu, le plus souvent Paris, mais dans cet ouvrage c'est une villa à Saint Paul de Vence qui n'est en fait qu'un dépaysement d'un parisianisme... Autre constance dans l'oeuvre de Rinaldi la figure de la mère qui n'est pas toujours (mais souvent) comme dans « L'éducation de l'oubli » celle du narrateur.

Si Rinaldi n'est pas le prince des incipits, il est le roi des derniers chapitres. La fin de « L'éducation de l'oubli » se hausse jusqu'au meilleurs de Tennessee Williams avec un je ne sais quoi de Julien Green, si j'évoque ce dernier c'est peut-être que l'étendu du domaine que José embrasse du regard de la terrasse funeste de la maison familiale me fait penser aux propriétés sudistes que l'on rencontre dans les oeuvres de l'américain. A lire les scènes finales qui évoquent autant le théâtre que le roman, le seul regret que l'on a refermant le livre, est qu'inexplicablement Rinaldi n'est jamais écrit pour le théâtre.

 

P.S Il faut bien garder en mémoire en lisant ce billet que j'ai lu ce roman, le troisième de son auteur, après avoir lu la presque totalité de l'oeuvre de Rinaldi, d'où sa teneur très différente des critiques sorties lors de sa parution, il y a presque quarante ans.

 

Pour retrouver Angelo Rinaldi sur le blog: Les souvenirs sont au comptoir d'Angelo Rinaldi ,  Résidence des étoiles d'Angelo Rinaldi,  Où finira le fleuve d'Angelo RinaldiL'éducation de l'oubli d'Angelo Rinaldi   

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xristophe 18/05/2014 23:23

Longtemps, longtemps après que le mois de septembre 2013 ait disparu - je me réveille et, courageusement systématique, je me délecte à découvrir l'œuvre entier de B.A sur "mon" Angelo Rinaldi. (Je
peux, maintenant, "suivre"). En plus, ici, des interventions pertinentes d'Ismau - toutes écoutilles ouvertes, comme toujours, sur le monde, la connaissance.(Jamais "écoutilles" ne s'emploie comme
ça...) A moi, avide (et précis pour une fois), de demander à l'encyclopédiste patenté des "Diagonales" si la "thèse de Yannick Pelletier" (?) porte sur Rinaldi ou sur Guilloux ? N.B. J'aime bien la
profusion qq peu rinaldienne avec laquelle le fin lecteur et notre hôte en ces lieux repère des traits de notre auteur et s'y arrête, en prenant bien son temps comme par exemple lorsqu'il remarque
Angelo R. être "un prince des derniers chapitres" : moi lu "que" deux - et c'est déjà preuve faite. Mais, pas des incipits ? J'en doute : Angelo est le Prince de tout dans la Ville de son œuvre...

lesdiagonalesdutemps 19/05/2014 07:05



En ce qui concerne la thèse au levé je n'ai pas la lucidité utile pour y répondre. Les entames des romans de Rinaldi sont souvent moins brillantes que leur fin. C'est remarquable car en général
on constate l'inverse. C'est encore plus vrai au cinéma.



ismau 01/09/2013 22:40

Il s'agit d'Isabelle Huppert (ce serait plus épouvantable encore avec Béatrice Dalle ! )

lesdiagonalesdutemps 02/09/2013 06:52



Vous avez raison, je ne m'explique pas ma confusion... Oui Huppert c'est en effet un autre calibre d'actrice. J'en revien à Honoré j'aime bien ses derniers films ainsi que son tout premier qui
était un film de télévision: Tout contre Léo, il y a des billets sur ces films sur le blog.



ismau 01/09/2013 19:52

En fait je ne me souvenais que du titre avec ce nom étrange d'Edwarda, et plus du tout du récit, l'époque où je lisais et aimais Bataille étant fort lointaine . Un peu plus tard, je détestais
tellement Bataille que j'avais projeté de revendre ses Oeuvres complètes . Je ne sais pourquoi je les ai conservées, mais tant mieux, puisque j'ai pu relire il n'y pas si longtemps « Ma
mère » après avoir vu le film d'Honoré, et ainsi confirmer mon opinion négative : je trouve qu' il ne reste plus grand-chose de son projet de transgression transcendantale, sinon une
impression de ridicule et d'emphase .
Mme Edwarda, qui est son premier livre publié sous le nom de Pierre Angélique (!) est encore pire, mais heureusement très court : moins de 10 pages, relues hier . Cette dame est une très belle
prostituée de maison close, qui l'envoûte dès la deuxième page, le manipule, le mène aux pires excès ( en réalités bien pauvres ) et à la Révélation : avec elle il est « en présence de
Dieu » . Il en est d'autant plus sûr qu'elle est obscène et répugnante, et que leur jouissance est inouïe mais atroce . Ils sortent ensuite ( la maison n'était pas vraiment close ) et prennent
un taxi, puis la dame prend le chauffeur de taxi devant lui, et c'est alors le comble de la douleur, de l'humiliation et de l'extase . Finalement « Le reste est ironie, longue attente de la
mort ... » ( dernière phrase )
Bon, c'est facile de se moquer aujourd'hui ! A l'époque, Foucault disait que Bataille était sans doute le plus grand écrivain du 20ème siècle ... Rinaldi peut donc avoir utilisé la référence ou la
réminiscence, et d'autant plus justement que son propos avait des connotations psychanalytiques .

lesdiagonalesdutemps 01/09/2013 21:47



Effectivement il y a d'après ce que vous m'écrivez, ce dont je vous remercie, un vague rapport entre le personnage d'Edwarda de Bataille et celui de Rinaldi mais qui elle n'est pas belle mais
fort manipulatrice et est très inspiré de Marie-Laure de Noailles. Foucault a dit beaucoup de bêtises en particulier sur l'Iran et n'avait je crois guère de lumières sur la littérature. Le film
d'Honoré d'après Bataille avec Béatrice Dalle est épouvantable mais sa pièce Nouveau roman est formidable.



ismau 31/08/2013 19:43

Edwarda n'est peut-être pas si mal choisi : en référence à « Madame Edwarda » de Georges Bataille ? ( hypothèse hasardeuse, puisque je ne connais pas encore le personnage de Rinaldi ... )

lesdiagonalesdutemps 31/08/2013 23:28



Ne connaissant pas ce personnage de Bataille je ne peux pas en dire grand chose sinon que je ne pense pas que Rinaldi ai beaucoup d'atomes crochus avec Bataille. Pourriez vous en quelques mots
définir le personnage de Bataille. Dand le roman de Rinaldi c'est quelque chose comme une madame Verdurin manipulatrice...