L'autre homme de ma vie de Stephen McCauley

Publié le par lesdiagonalesdutemps

L'(autre) homme de ma vie
Lorsque l'on aborde le nouveau roman d'un auteur dont on a lu tous les autres, on est un peu dans l'état d'esprit du monsieur qui retrouve avec plaisir ses pantoufles après une dure journée de labeur. Je ne suis d'ailleurs pas très fier de cet état d'esprit qui suppute chez le lecteur que je suis, un certain manque de désir de trouver de l'imprévus chez un auteur que l'on aime. Est à cause de se conservatisme d'esprit que j'ai été un peu déçu par le nouvel ouvrage de Stephen McCauley dans lequel je n'ai pas entièrement retrouvé ce que j'ai aimé dans ses autres livres, et en particulier dans "Qui va promener le chien" qui est son meilleur roman.
Parfois le savoir faire, et même l'intelligence sont des freins au plaisir de lecture. C'est tout du moins ce que j'ai perçu en lisant "L'autre homme de ma vie" qui sont les considérations, écrites à la première personne, de Richard, que nous entendrons tout au long des trois cent pages et qui vient juste d'atteindre la cinquantaine. Le narrateur est déstabilisé lorsqu'il découvre que son compagnon de longue date, Conrad, légèrement plus jeune que lui et un peu plus élevé dans la hiérarchie sociale, le trompe lors de ses nombreux déplacements professionnels. De son coté Richard entretient une relation "extra conjugale" avec Benjamin, un architecte de son âge, marié et père de deux enfants. Cette relation prend de plus en plus d'importance dans la vie de Richard même s'il ne veut pas se l'avouer.
Ces aventures adultérines se déroulent à Boston, comme tous les autres romans de McCauley, dans le milieu de la classe moyenne supérieure. Richard est l'équivalent d'un DRH, d'une entreprise de logiciels, Connectrix; Conrad est un conseiller en décoration pour personnes fortunées et leurs entourages naviguent dans les mêmes eaux.
Autour de ce trio (quatuor en réalité mais l'on ne connaitra la roue de secoure de Conrad que par ouïe dire) gravite tout un petit peuple, pour la plus grande partie constitué des employés de Connectrix, satellites plus ou moins géo-stationnaires. En France on les rangerait dans la catégorie des bobos...  
Plusieurs points ont fait que je n'ai pas retrouvé complètement le plaisir que j'ai eu à lire les autres opus de l'auteur. L'un d'eux est paradoxalement lié à la remarquable observation psychologique dont fait preuve McCauley, encore plus affutés que dans ces précédents romans. De ce fait on a l'impression de connaitre ces gens depuis des années mais aurait on envie de les fréquenter s'ils n'étaient pas des créatures de papier, en ce qui me concerne je ne le crois pas. Ces bureaucrates de la Nouvelle Angleterre ne sont pas plus passionnants que ceux des bords de Seine. Mais vous aurez certainement un avis tout différent du mien, si vous vous passionnez, le soir venu, autour de la table du diner, pour les derniers potins concernant la vie des collègues de bureaux de votre compagnon (ou de votre compagne). Alors il est fort à parier que "L'autre homme de ma vie" retiendra votre attention, d'autant que Stephen McCauley est parvenu à une perspicacité psychologique remarquable. Cela en est même gênant, car pour peu que l'on appartienne à ce même groupe de gens qui gagne leur pitance dans les banlieues des activités intellectuelles, on a souvent l'impression que l'auteur tend le miroir dans lequel, péniblement nous nous reconnaissons avec nos misérables arrangements pour biaiser la vérité. Mais lit on des romans pour se voir même dans une transposition américaine dans la lumière de Boston, plus flatteuse que celle de Paris?



En marge de ses qualités littéraires, j'ai été surpris par la description que fait l'auteur du fonctionnement de la firme dont son héros est une sorte de DRH. Il semble que pour intégrer cette entreprise, qui s'occupe de technologies de pointe, il suffise d'être d'une bonne famille et d'avoir un minimum de bonnes manières pour l'intégrer. Il me semble, mais toutes contradictions seront les bienvenues, que ces pratiques, que j'ai encore connues dans les années soixante dix ont totalement disparu de nos contrées. 


McCauley a toujours la même aisance dans la causticité, ainsi nous ne sommes pas tenté d'abandonner ses protagonistes au milieu de leurs déboires vaudevillesques ou tertiaires, même si je regrette chez l'auteur la sur abondance des dialogues, travers dont souffre la plupart des romans américains contemporains.
Autre nouveauté, cette fois intéressante, le nouvel attrait que semble avoir l'auteur pour l'architecture. Il parvient parfaitement à évoquer les bâtiments à la modernité agressive dans lesquels évoluent ses personnages.
La déception principale est de n'avoir pas retrouvé l'émotion qui pointait derrière l'humour et qui vous étreignait souvent dans tous les autres opus du romancier. Jusque là, grâce à son humour, Stephen McCauley parvenait à réenchanter le quotidien le plus prosaïque. Mais voici que cette fois ses notations sociologique se font presque amères. Dans cette Amérique de la fin des années Bush ses personnages courbent l'échine sous la crise et attendent désabusé qu'elle se passe, sans vraiment croire à l'éphémère du déclin américain.
A lire ce livre de McCauley après par exemple le City boy d'Edmund White, on mesure le chemin parcouru pour arriver à l'intégration du couple gay dans le rêve américain. Le problème est que ce rêve a perdu ses couleurs pimpantes et n'arbore plus qu'une bannière étoilée délavée. 


L'autre homme de ma vie, Stephen McCauley, éditions Baker Street, 2010 

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