L'abbé Mugnier de Ghislain de Diesbach

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Ghislain de Diesbach est le dernier écrivain ancien régime que nous ayons. En le lisant nous ne fréquentons que du beau monde, des quartiers de noblesse en vois tu en voilà, aucun risque dans ses pages de croiser un encapuchonné bistre du 9.3., lecture de plage parfaite pour le snob que je suis.

Après avoir écrit les biographies de Madame de Stael, de Chateaubriand, de la princesse Bibesco (impossible de trouver ce livre, s'il s'ennuie dans votre bibliothèque pensez à moi!), de Proust (un régal), de Philippe Jullian ( Le journal 1940-1950 de Philippe Jullian (réédition complétée) ) sans oublier son Histoire de l'émigration 1789-1814, que j'ai rangé dans ma bibliothèque à coté des aventures du Mouron rouge de la baronne d'Orczy, il s'est attaqué à un personnage moins prestigieux mais dont le nom revient dans presque toutes les biographies des acteurs du monde littéraire (et pas seulement) des quarante premières années du XX ème siècle, l'abbé Mugnier. C'est d'ailleurs plus pour avoir un éclairage particulier sur des figures célèbres tel Huysmans ou Proust qu'outre par le nom de Mugnier et surtout par celui de Ghislain de Diesbach que, j'ai été attiré par cet ouvrage. J'y ai trouvé bien d'autres choses. Je précise tout de suite que je n'ai pas (encore) lu le célèbre journal de l'abbé Mugnier, sinon les nombreux extraits que l'on découvre dans les livres qui traitent de la vie mondaine et littéraire de la fin du XIX ème siècle et de la première moitié du XX ème. Mais le livre a bien d'autres intérêts tout d'abord il fait par le biais des menus faits d'une vie, revivre toute une société où la religion à une place prépondérante. On découvre par exemple les effroyables conditions de vie dans les petits et grands séminaires de cette cohorte de jeunes gens qui entre en religion non qu'ils aient reçu une illumination derrière le pilier d'une église mais parce que c'est pour eux, rejetons de familles pauvres le plus souvent, la seule voie d'une relative élévation sociale. C'est le cas de notre abbé qui est poussé par la prêtrise par poussé par une mère pieuse qui croyait lui procurer « la paix » tout en lui ayant fait découvrir Chateaubriand et Georges Sand, qui seront les deux grandes admirations de toute sa vie.

Mugnier dont la foi ne fait aucun doute tout en maugréant constamment contre la hiérarchie ecclésiastique, le sait bien.

Très intelligemment plutôt que de s'étendre sur la vie mondaine de son abbé, elle est néanmoins présente, Ghislain de Diesbach s'attarde longuement sur les années de formation et la jeunesse de Mugnier. Si l'on excepte Huysmans et quelques autres c'est surtout à partir de la quarantaine que l'abbé Mugnier fréquente les salons littéraire et les diners de la haute aristocratie.

 

Ce qui admirable chez l'abbé Mugnier c'est l'absence totale de sectarisme. Voilà un membre du clergé qui pouvait un soir diner chez des hôtes qui avaient concocté un repas où tout était rouge, étant des admirateurs inconditionnels des guillotineurs de 1793, le lendemain être invité à une soirée par la comtesse de Greffulhe, un des modèles de la duchesse de Guermante de « La recherche de Proust et le surlendemain être à la table du sâr Péladan!

Aucune pudibonderie chez lui non plus, il ne s'offusque ni des propos graveleux de Forain qui lui décrit les bordels d'hommes, ni des amours adultérins de Barres et d'Anna de Noaille, sa grande amie, pas plus des amours de Coteau avec Radiguet ( Raymond Radiguet et Jean Cocteau ), ni qu'un de ses ami prêtre vivent maritalement avec sa bonne. On se doute que cette largesse d'esprit ne sera pas toujours du goût de ses supérieurs.

D'ailleurs c'est le monde décrit par Proust avec lequel l'abbé entretint une correspondance, dans « La recherche » et celui peint par Jacques Emile Blanche ( on peut aller voir sur le blog Du côté de chez Jacques-Émile Blanche à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent à Paris.) qui connaissait bien l'ecclésiastique pour être souvent invité aux mêmes tables, mais qui l'appréciait guère, qui affleurent dans ces pages.

Alors que je m'attendais à lire le parcours mondain d'un prélat opportuniste, émaillé de savoureuses anecdotes, heureusement pour l'amusement du lecteur, il n'en manque tout de même pas, alors que c'est l'étonnant chemin de vie d'un homme de peu que le hasard et surtout son extraordinaire curiosité alliée à une inextinguible faculté d'admiration que nous fait découvrir cette biographie. On y voit comment Arthur Mugnier fils du factotum d'un hobereau qui permettra financièrement au garçon, tôt orphelin de suivre des études au petit puis au grand séminaire, devient à la fin de sa vie une sorte d'oracle spirituel (dans tous les sens de ce mot) pour la gentry française et une partie de l'intelligentsia. A sa mort en 1944, alors que la France n'est pas encore libérée, il réunira autour de son cercueil une foule éplorée parmi laquelle on dénombre des porteurs de quasiment tous les grands noms de la noblesse française et bien des beaux esprits du temps, Louise de Vilmorin, Jean Tharaud, Jean-Jacques Gautier, Paul Valéry, Ramon Fernandez... (mais apparemment pas Jean Cocteau qui ne mentionne pas une seul fois l'abbé dans son journal 1942-1945, paru aux éditions Gallimard, alors qu'il était naguère l'intime de l'abbé mugnier qui est fasciné par le jeune Cocteau, lorsqu'il le rencontre en 1912 chez la princesse Bibesco, en qui il voyait un des hommes qu'il aurait aimé être et qu'il avait baptisé avec comme parrain et marraine le couple Maritain!).

J'ai ressenti beaucoup de sympathie pour cet abbé qui n'était pas un grand esprit mais qui avait une une curiosité et une liberté et une clairevoyance presque incroyable pour cette époque et même pour aujourd'hui. Tel ce qu'il écrivait le 29 juin 1919: << En songeant à ces grands allemands, je souffrais de certaines mufleries dans un peuple qui se dit chevaleresque doit s'abstenir, Il y a eut en effet dans notre attitude envers l'ennemi à la veille de signer ou signant, des détails qui m'ont choqué. On ne refuse pas le verre d'eau froide. Comme elle doit s'abîmer encore dans les rêveries tristes la Melancholia d'Albrecht Durer! Si jamais dans l'avenir, nous tombions dans les griffes d'Outre-Rhin, comment serions nous traité?>>.

Il n'apprécie pas beaucoup les récents convertis, les trouvant un peu trop exaltés: << Ils aiment les grands pécheurs, pour le plaisir de les repêcher de l'abîme, et non les petits, qui pataugent dans les mares de la médiocrité. Grâce à cela, en ne recevant que des gens célèbres, ou en voie de l'être, ils sont connus à leur tour...>>.

Et puis l'abbé Mugnier a des phrase que j'aurais pu écrire, comme celle-ci: << Si j'étais riche je voyagerais perpétuellement, me reposant quand il faudrait. Voyager, c'est oublier... Prendre le train et se retrouver le lendemain loin du pays où j'étais la veille, c'est une sorte de féérie qui me grise. Détail qui fera frémir: J'aime les chambres d'hôtel; je suis heureux quand j'ai pratiqué le closo ostio et que je m'appartiens.>>.

Ghislain de Diesbach a une élégance à propos du train de vie de son modèle que Paul Léautaud, pourtant son ami, dans son journal n'a pas. Le 18 septembre 1940 (page 653 de son Journal littéraire, dans l'édition de 1998 au Mercure de France) ce dernier écrit: << L'abbé Mugnier n'a jamais eu comme prêtre ou chanoine que des appointements dérisoires, presque la misère. Il n'a pourtant jamais manqué de rien. Il a toujours trouvé une femme riche pour lui assurer une vie confortable: un bon appartement, une bonne, des vacances, jusqu'à ces derniers temps une auto pour le transporter dans ses visites, aux déjeuners ou diners où il avait à aller...>>.

Voilà un homme qui s'est saoulé de connaissance, celle des plus grands esprits, Proust, Barres, Céline, Gide, Cocteau, Léon Daudet (dans l'art du portrait Ghislain de Diesbach égale le gros Léon dans celui par exemple de Léon Bloy), Morand, Montherlant, Paul Valéry... auquel il aura sans doute manqué la reconnaissance littéraire. Il l'espérait sans doute l'obtenir avec la publication posthume de son journal, mais ce ne sera pas complétement le cas. Le 22 septembre 1916 il confie son drame à son journal : Mon genre de tristesse, au sortir du séminaire et même pendant, n’était pas le même [celui du René de Chateaubriand]. Je n’étais pas dégoûté de la vie. Je souffrais plutôt de ne pas la connaître, de ne pas avoir été mis sur la vraie voie, d’être déjà dispersé, envolé, sans but qui accapare toutes mes facultés. De grands désirs de vie intellectuelle, littéraire, et tous combattus plus ou moins : 1° par les scrupules qui m’empêchaient de penser, de lire, 2° par une instruction insuffisante, sous tous les rapports. Ajoutez à cela le cœur qui voulait s’attacher, aimer ; un certain goût du succès, un besoin d’être distingué par mes maîtres, mes confrères.>>.

Quel curieux personnage que cet abbé qui malgré la partie extraordinaire qu'il aura mené toute sa vie, avec en main, au départ un jeu plus que médiocre, semble être mort insatisfait de son existence. Cet homme qui ne manquait pas de sagesse et de lucidité, pour les autres, aura été dépité de n'avoir pas eu l'existence auquel il aspirait sans s'apercevoir qu'il n'en avait aucun moyen...

Tout en regardant vers le passé, Ghislain de Diesbach n'oublie pas qu'il écrit aujourd'hui comme le prouve cette pique envers les fonctionnaires de la gueuse: << Il est curieux de voir l'ingratitude de tant d'écrivains, casés par protection dans des ministères où ils augmentent la masse des fainéants, mordre ainsi la main nourricière et se plaindre d'y avoir eu leur génie étouffé alors que sans leur traitement ils n'auraient pu vivre avec leurs seuls droits d'auteur.>>.

Ghislain de Diesbach ne s'est pas contenté de puiser dans le journal de l'abbé, il a eut accès également à ses "paperolles" (les notes qu'il prenait plus ou moins sur le vif pour la rédaction, le soir venu de son journal ), à sa correspondance et il a aussi finement regardé dans les livres des écrivains contemporains du prélat qui l'on souvent croqué (je recommande particulièrement d'aller voir dans « Les Mémorables » de Maurice Martin du Gard, une bible pour tous ceux qui s'intéressent à la vie intellectuelle en France dans l'entre deux guerres).

Pour ma part, je suis allé voir chez mon diariste préféré, Matthieu Galey s'il parlait de son prédécesseur dans son exercice et j'ai trouvé ce portrait cursif: << Avec une candeur délicieuse, il côtoie le gotha des lettres ( et le vrai, celui du noble Faubourg), en observateur qui voit tout et ne voit rien. Pour lui aucune différence entre Cocteau et la comtesse de Noailles, entre Barres et Cocteau: ce sont des « écrivains », indiscutables comme les saints auréolés, quelles que soient leurs oeuvres. Avec Proust par exemple, il « cause aubépine », mais il n'a pas lu Swann. Il contemple ces animaux rares, sans recul, le nez dessus, comme s'ils étaient réellement, fascinante découverte, et fréquente les modèles de la Recherche au naturel, inconscient bien sûr du destin littéraire qui les attendait (…) C'est saint Jean Plume d'or errant à Sodome.>>. Bien vu, comme presque toujours chez Galey.

A propos des lectures de Mugnier, Ghislain de Diesbach reste un peu flou, c'est le seul reproche que je ferais à cet ouvrage écrit avec beaucoup allégresse. Si l'on voit bien que l'abbé rencontre une foule d'écrivains et pas des moindres, en revanche on ne sait pas s'il les lit beaucoup.

Comme presque toutes les biographies, celle-ci est quelque peu hagiographique, ce qui est bien normal car comment imaginer un biographe qui va vivre plusieurs mois et quelques fois plusieurs années avec son sujet qui ne l'aimerait pas. Je terminerais par une ce portrait qu'en trace son talentueux biographe: << On sentait que sa bonté, son intelligence suprême étaient un effet irrésistible de sa nature, hors de tout commandement sacré, une chose aisée comme un instinct.>>.

 

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Alcib 15/08/2013 09:52

Pourquoi ne suis-je pas surpris de ne pas voir le nom de Mauriac dans votre texte ? J'imagine qu'il devait se méfier d'un prêtre tel que l'abbé Mugnier. Pour Mauriac, il devait être l'incarnation
du diable en personne !

lesdiagonalesdutemps 15/08/2013 09:57



Mauriac passe dans cette biographie mais ce n'est pas du tout un personnage central. Je ne connais pas les sentiments de Mauriac envers l'abbé Mugnier mais je ne pense tout de même pas qu'il
voyait en lui l'incarnation du diable.



Bruno 13/08/2013 16:13

Votre boîte à lettre sur "orange" semble inactive ?
Je peux vous y faire une proposition..honnête ;-)

lesdiagonalesdutemps 13/08/2013 16:16



Ma boite n'est pas inactive et toutes les propsitions même malhonnêtes peuvent y parvenir.



Bruno 12/08/2013 23:28

Bonjour-Après des recherches dignes de Norbert Casteret ( je me souviens de Norbert Casteret...) , dans les étagères de mes bibliothèques, j'ai remis la main sur "La Princesse Bibesco, la dernière
orchidée" de G de Diesbach.
Si cet ouvrage vous intéresse toujours, je peux vous proposer de vous le remettre...
merci pour vos billets

lesdiagonalesdutemps 13/08/2013 07:15



Tout d'abord je dois vous dire que le nom de Casteret ne me disait pas grand chose, mais je me suis renseigné...


J'en serais très heureux, il reste à déterminer comment faire...



Bruno 05/08/2013 15:44

Je présume que vous faîtes allusion à :

"Cahier des charges de La Vie Mode d'Emploi" paru chez ZULMA en 2001

http://www.images-chapitre.com/ima0/newbig/080/1400080_3296101.jpg

Je dois avoir, aussi, au fond d'une bibliothèque...
Les fac similés des brouillons de Perec y sont bien reproduits et très curieux, très intéressants pour ceux qui s'intéressent à la genèse d'une oeuvre.
Je ne suis pas très sûr que disposer de tous les échafaudages de "La Vie..." en permette une meilleure compréhension, mais peut être que si, finalement...

Le "Je me souviens de je me souviens..." fut suivi de "Je me souviens "encore mieux" de Je me souviens"... ;-)

lesdiagonalesdutemps 05/08/2013 16:01



merci pour cette précision bibliographique.



Bruno 05/08/2013 12:41

Merci pour ce beau billet. J'ai "La Princesse Bibesco, la dernière orchidée", volume qui ne doit pas être rare.
La figure de l'abbé Mugnier est en effet très curieuse et Diesbach la présente de façon bien intelligente.
Pour votre dernier trait sur l'empathie nécessaire au biographe, je vous "déconseille" donc le volume que Bellos consacra naguère à l'immense Perec en hissant à chaque ligne son sujet et en ne
comprenant rien, strictement rien, à l'oeuvre...
Merci pour tous vos billets

lesdiagonalesdutemps 05/08/2013 13:34



Merci de l'information à propos de Pérec, jadis j'étais tombé à la Hune sur un album qui était un peu un making off de La vie mode d'emploi, je ne l'avais acheté alors je devais être fauché ou
encombré et peut être les deux... Je ne parviens pas à retrouver ni le titre ni l'éditeur. peut être pourriez vous me renseigner.


Si le volume de Bellos est à éviter en ce qui me concerne je vous conseille Je me souviens de Jeme souviens sous titré note sur Je me souviens de Roland Brasseur. A quand Perec dans la Pléiade!


Tous les livres de Ghislain de Diesbach avec lequel j'ai diné quelques fois à la table de Jean-Claude Farjas sont intéressant mais sa biographie de Proust est à mon avis son chef-d'oeuvre.