Journal de Travers, tome 1, de Renaud Camus

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 


couv_projet_jrnal_travers_2_2_IPlus encore que dans les autres volumes du journal de l’écrivain, dans ce premier tome du “Journal de Travers” le lecteur sera mis en présence, d’une manière toujours impromptu, de textes les plus divers, réflexions sur l’art, descriptions froides et détaillées de plans culs homosexuel, tableaux de la vie artistique parisienne, chroniques d’un été caniculaire ( l’été 76 était resté dans les mémoires comme étant celui de la sécheresse, avant d’être effacé des petites historiettes post dînatoires par celui de la canicule de 2003 désormais célèbre par l’hécatombe qu’il provoqua chez les seniors) et surtout éphéméride amoureux de cet été.
Le contraste est saisissant pour un lecteur qui a la curieuse idée de lire ce premier tome du  “journal de Travers”, juste après avoir quitté un autre volume du journal de Renaud Camus couvrant une année récente. A tel point qu’on en viendrait à douter que c’est un seul et même homme qui a écrit, certes à trente ans d’ écart, les deux livres. Tant, du moins au début du journal de Travers, le style est totalement différent du style camusien actuel. Dans les livraisons récente du journal, le style est toujours soigné et recherché, alors qu’à l’entame de cet opus, l’écriture ne semble qu’être une suite de notes et on a plus le sentiment de lire des pages d’un agenda que celles d’un journal intime.
Mais c’est surtout le contenu du journal de Travers qui désarçonne étant complètement différent de celui de “Rannoch Moor” par exemple. L’auteur lui même c’est totalement métamorphosé par ce retour dans le temps. J’avais quitté l’ hermite de Plieux et dorénavant je chemine de page en page avec une sorte de candide au pays des stars de l’art contemporain et du stupre.
Le journal commence à New-York où notre diariste féquente le gratin de l’art contemporain, Gilbert et George, Rauschenberg, Warhol... Ce qui nous vaut une description hallucinante de la Factory, << Andy Warhol tout de suite nous fait entrer dans une grande pièce d’angle (meuble de Jean-Michel Frank, un assez vilain Courbet dans un coin, un buste de Walter Scott en marbre blanc, un autre de Léonard de Vinci en bois, une pile de revues, Vogue anglais, américains... à travers un petit bureau, on passe dans une salle à manger / salle de conférences dominée par une énorme tête d’élan. Boiseries assez sombres. Siège Ruhlmann... Grande toile préraphaélite australienne. Affiche de..? Des boites blanches de traiteur, sans aucune inscription, sont disposées à intervalles réguliers sur une desserte: ce sont les déjeuners des convives, ils consisteront en une salade mélangée autour d’un avocat farci aux oeufs...>> .

twombly_07
Twombly.

Comme je l’ai mentionné plus en avant, si le Renaud Camus de 1976 est bien différent de celui des années 2000 néanmoins ce dernier pointe déjà son nez, comme par exemple dans ces lignes: << Tous ces gens, si au fait de Twombly, de Beuys ou du moindre Wegman, se désintéressent totalement des édifices et des sites. Ils respectent et ils aiment peut être quelques très grands noms de l’architecture moderne et contemporaine, les Mies, les Johnson, les Louis Kahn et consorts; et ils veulent bien ajouter au maigre corpus de leurs curiosités et de leurs goût dans ce domaine les géniaux précurseurs reconnus de ces maîtres, les Ledoux, les Boullée, les Horta, Hoffmann, Sauvage, Frantz Jourdain; mais il n’y a aucune place dans leur code, pour la bonne architecture vernaculaire du passé, et par exemple pour le charme, que je trouve irrésistible d’une maison de bourgeois bâlois construite vers 1750; et la plupart ne songent pas un instant, en une semaine et plus qu’ils passent dans le pays, à faire un saut jusqu’à Righi ou a suivre les rives du lac de Lucerne - très littéralement, ça ne leur dit rien.>>.
Encore plus qu’à son habitude, Renaud Camus mêle des réflexions sur l’art avec ses atermoiements sentimentaux. Ailleurs il fait suivre une péroraison sur le rapport des américains avec la cuisine avec une description clinique de ses galipettes dans les back room de Manhattan.
Le plus intéressant de la première partie du journal, celle qui se déroule à New-York que l’on aurait aimé plus longue, sont les considérations de l’auteur sur l’avant garde américaine d'alors Rauschenberg , Jasper Jones, Warhol...) et les différences de perception d’acceptation de l’art contemporain qui existent entre les américains et les européens. Il analyse finement comment s’est faite la domination de ces quelques artistes et l’espèce de terrorisme intellectuelle (et commercial) qui les a mis au pinacle (Ce qui à mon sens n’était pas complètement injustifié pour la plupart d’entre eux.).

rauschenberg_1
Rauschenberg.

Lorsque l’on a lu, comme moi un certain nombre des derniers volumes du journal de l’auteur, on est surpris de constater que chez lui il ne reste rien aujourd’hui, de l’admiration qu’il avait en 1976 pour cette “avant garde” américaine, à laquelle, mis à part Towmly, il ne plus allusion dans ses dernières livraisons. On peut, il me semble, avancer que son engouement pour cette forme de peinture était alors plus ou moins emprunté à W , le grand amour de jeunesse de Renaud Camus qui tient un rôle prépondérant dans le “journal de Travers”. W faisait parti de ce milieu. A quel titre? Le journal est assez flou à ce sujet, et je ne suis pas assez au fait de la biographie camusienne pour en avoir une idée précise; courtier? galeriste? Il apparait surtout comme une sorte de factotum de Warhol. Cette admiration, que je qualifierait d’admiration capillaire corrobore d’ailleurs les thèses de Renaud Camus sur le succès du groupe informel pré cité. “Le journal de Travers” serait passionnant s’il n’était composé que de ces considérations pertinantes sur l’art contemporain, hélas il n’en est rien. Le lecteur doit supporter des pages et des pages, écritent le plus souvent comme un rapport de police, mais à la première personne, d’un triste marivaudage que l’on nommerait aujourd’hui maraisien, mais qui était alors germanopratin. L’épicentre de la drague homosexuelle se situait à cette époque, pour la rive gauche, entre le café de Flore et le bar “Les Daupins”, rue de Buci et pour la rive droite, rue Saint-Anne où se trouvaient “le Sept” et “le Bronx” (ce dernier nom est celui que je cherchais dans un de mes précédents billets). Si les nombreuses pages sur les attermoiements amoureux, W quitte Renaud Camus, et les performances sexuelles de l’auteur sont parfaitement ennuyeuses et doivent l’être encore plus pour ceux qui n’ont pas fréquenté les lieux dont il est question dans le livre au milieu des années 70, il n’en reste pas moins que ces passages sont un formidable document sociologique sur la vie gay à Paris dans les années pré sida.

3676
Jasper Jones.

N’étant pas intéressé par les mêmes créatures que Renaud Camus, qui n’est aimanté que par le moustachu rablé et poilu, aux alentours de 25 ans, ces aller et retour entre Christian, Claude et autre Edouard m’ont paru sans doute encore plus fastidieux que pour un lecteur partageant les goûts de l’auteur. En revanche la description de son désamour progressif pour W, qui reste, il me semble le grand amour de la vie de Renaud Camus, est remarquable de finesse et d’exactitude et fait de Renaud Camus le Chardonne des couples gays.
Néanmoins dans les passages sur la fin de son couple, le Renaud Camus, millésime 1976, nous apparait comme une chieuse hystérique. Ce qui est le plus étonnant c‘ est que malgré toute sa fine analyse, il ne comprend absolument pas la différence de posture qu’il peut y avoir entre un américain et un français face à la relation amoureuse.
Les descriptions en long, en large et en travers des relations avec W m’évoquent celles que l’on découvrait alors dans la pièce “L’escalier”...

Duane_Michals_1
Duane Michals.

Renaud Camus tente de justifier son caractère acariatre et son insatiable besoin d’amour par son enfance, vêcue dans une famille particulièrement décavée dans lequel le père est transparent et la mère aussi bornée que prétentieuse et qui me semble la parfaite illustration de la France moisie de Sollers.
L’auteur dans “Le journal de travers” se donne beaucoup de mal, encore plus qu’ailleurs pour se présenter de la manière la plus antipathique possible. On peut diviser les diaristes en deux grandes catégories. La première est composée par ceux qui se noircissent avec délectation. La deuxième rassemble ceux qui se donnent presque toujours le beau rôle. Il est indiscutable que Renaud Camus appartient à la première école. Il se trouve dans la bonne compagnie de Paul Morand, de Gore Vidal, de Matthieu Galey... Alors que dans l’autre manière on peut ranger Ersnt Junger, André Gide, Gabriel Matzneff, Jouhandeau...
Ce qui est réconfortant pour le quidam qui lit l’immense journal, dans tous les sens du terme, de Renaud Camus, c’est qu’il peut que constater que l’homme par rapport à cet opus n’a fait que s’améliorer. Il faut dire que si l’on s’en tient à l’auto portrait que dessine “Le journal de travers” il ne partait pas de bien haut. Mais après tout, on est bien peu à pouvoir en dire autant...

GD6397362_Gilbert___GeorgeEx_7303
Gilbert & George.

Le journal serait illisible s’il se résumait aux palinodies amoureuses et sexuelles du diariste. Heureusement il est émaillé de considérations sur différents sujets, que par facilité je nommerais culturels. Il est curieux qu’en ces temps fortement politisés, les anées 70, le politique et même le métapolitique trouvent aussi peu d’échos dans ces pages.
Contrairement à ce que l’on voit dans les autres tomes du journal, certaines considérations n’ont que peu de rapport avec la date à laquelle on les trouve. Par exemple Renaud Camus revient, dans un très intéressant développement, sur les personnalités d’Andy Warhol et de Gilbert & George, bien après son retour de New-York.
Peut être encore plus que dans les autres volumes, le plaisir de la lecture est aiguillonné par l’inattendu de ce qui va suivre. Vers le milieu de l’ouvrage, j’ai trouvé, après la énième plainte sur le naufrage de son couple, une très pertinente critique des “Valseuses” de Bertrand Blier puis une l’analyse tout aussi fine de “Morte saison” de William Laskoy et je me suis cru alors transporté au milieu de l’indispensable dictionnaire du cinéma de Jacques Lourcelle (éditions Bouquin/Laffont).

bochner_lazy_apr_07
Mel Bochner.

Une autre des réjouissances passagères de la lecture, est de tomber sur une réflexion complètement incongrue comme celle-ci, <<... Les blonds distingués, référence Ribbentrop...>> ou à propos d’un célèbre historien américain, <<... Auphan reproche à Paxton, un petit américain plutôt mignon...>>.
Ailleurs ont sera confronté à des effets de glissement dans un même paragraphe, un peu à la façon des églogues chers à l’auteur qui ont un coté marabout bout de ficelle, ainsi de la page 374 à la page 377 On part du comparatif que fait Renaud Camus entre son amant W et sa mère pour en arriver à l’illustration de la dérive des centres celon Roland Barthes. Pour cela nous sommes passé successivement par la corruption dans la prison de Saint-Quentin, “les trente neuf marches” d’Alfred Hitchcock, la lecture de Sade par Pasolini sans oublier Warhol, Ricardou, Claude Simon... On l’aura compris le journal de Travers est un redoutable remède contre le ramollissement cérébral.

warhol
warhol.

Plus encore que dans les autres volumes du journal de l’écrivain, dans ce premier tome du “Journal de Travers” le lecteur sera mis en présence, d’une manière toujours impromptu, de textes les plus divers, réflexions sur l’art, descriptions froides et détaillées de plans culs homosexuel, tableaux de la vie artistique parisienne, chroniques d’un été caniculaire ( l’été 76 était resté dans les mémoires comme étant celui de la sécheresse, avant d’être effacé des petites historiettes post dînatoires par celui de la canicule de 2003 désormais célèbre par l’hécatombe qu’il provoqua chez les seniors) et surtout éphéméride amoureux de cet été.
Le contraste est saisissant pour un lecteur qui a la curieuse idée de lire ce premier tome du  “journal de Travers”, juste après avoir quitté un autre volume du journal de Renaud Camus couvrant une année récente. A tel point qu’on en viendrait à douter que c’est un seul et même homme qui a écrit, certes à trente ans d’ écart, les deux livres. Tant, du moins au début du journal de Travers, le style est totalement différent du style camusien actuel. Dans les livraisons récente du journal, le style est toujours soigné et recherché, alors qu’à l’entame de cet opus, l’écriture ne semble qu’être une suite de notes et on a plus le sentiment de lire des pages d’un agenda que celles d’un journal intime.

ma86_marden_cold_mtn_ptg
Brice Marden.

Mais c’est surtout le contenu du journal de Travers qui désarçonne étant complètement différent de celui de “Rannoch Moor” par exemple. L’auteur lui même c’est totalement métamorphosé par ce retour dans le temps. J’avais quitté l’ hermite de Plieux et dorénavant je chemine de page en page avec une sorte de candide au pays des stars de l’art contemporain et du stupre.
Le journal commence à New-York où notre diariste féquente le gratin de l’art contemporain, Gilbert et George, Rauschenberg, Warhol... Ce qui nous vaut une description hallucinante de la Factory, << Andy Warhol tout de suite nous fait entrer dans une grande pièce d’angle (meuble de Jean-Michel Frank, un assez vilain Courbet dans un coin, un buste de Walter Scott en marbre blanc, un autre de Léonard de Vinci en bois, une pile de revues, Vogue anglais, américains... à travers un petit bureau, on passe dans une salle à manger / salle de conférences dominée par une énorme tête d’élan. Boiseries assez sombres. Siège Ruhlmann... Grande toile préraphaélite australienne. Affiche de..? Des boites blanches de traiteur, sans aucune inscription, sont disposées à intervalles réguliers sur une desserte: ce sont les déjeuners des convives, ils consisteront en une salade mélangée autour d’un avocat farci aux oeufs...>>

donald_judd_372x280
Donald Judd.

Comme je l’ai mentionné plus en avant, si le Renaud Camus de 1976 est bien différent de celui des années 2000 néanmoins ce dernier pointe déjà son nez, comme par exemple dans ces lignes: << Tous ces gens, si au fait de Twombly, de Beuys ou du moindre Wegman, se désintéressent totalement des édifices et des sites. Ils respectent et ils aiment peut être quelques très grands noms de l’architecture moderne et contemporaine, les Mies, les Johnson, les Louis Kahn et consorts; et ils veulent bien ajouter au maigre corpus de leurs curiosités et de leurs goût dans ce domaine les géniaux précurseurs reconnus de ces maîtres, les Ledoux, les Boullée, les Horta, Hoffmann, Sauvage, Frantz Jourdain; mais il n’y a aucune place dans leur code, pour la bonne architecture vernaculaire du passé, et par exemple pour le charme, que je trouve irrésistible d’une maison de bourgeois bâlois construite vers 1750; et la plupart ne songent pas un instant, en une semaine et plus qu’ils passent dans le pays, à faire un saut jusqu’à Righi ou a suivre les rives du lac de Lucerne - très littéralement, ça ne leur dit rien.>>.
Encore plus qu’à son habitude, Renaud Camus mêle des réflexions sur l’art avec ses atermoiements sentimentaux. Ailleurs il fait suivre une péroraison sur le rapport des américains avec la cuisine avec une description clinique de ses galipettes dans les back room de Manhattan.
Le plus intéressant de la première partie du journal, celle qui se déroule à New-York que l’on aurait aimé plus longue, sont les considérations de l’auteur sur l’avant garde américaine (alors Raushenberg, Jasper Jones, Warhol...) et les différences de perception d’acceptation de l’art contemporain qui existent entre les américains et les européens. Il analyse finement comment s’est faite la domination de ces quelques artistes et l’espèce de terrorisme intellectuelle (et commercial) qui les a mis au pinacle (Ce qui à mon sens n’était pas complètement injustifié pour la plupart d’entre eux.).
Lorsque l’on a lu, comme moi un certain nombre des derniers volumes du journal de l’auteur, on est surpris de constater que chez lui il ne reste rien aujourd’hui, de l’admiration qu’il avait en 1976 pour cette “avant garde” américaine, à laquelle, mis à part Towmly, il ne plus allusion dans ses dernières livraisons. On peut, il me semble, avancer que son engouement pour cette forme de peinture était alors plus ou moins emprunté à W , le grand amour de jeunesse de Renaud Camus qui tient un rôle prépondérant dans le “journal de Travers”. W faisait parti de ce milieu. A quel titre? Le journal est assez flou à ce sujet, et je ne suis pas assez au fait de la biographie camusienne pour en avoir une idée précise; courtier? galeriste? Il apparait surtout comme une sorte de factotum de Warhol. Cette admiration, que je qualifierait d’admiration capillaire corrobore d’ailleurs les thèses de Renaud Camus sur le succès du groupe informel pré cité. “Le journal de Travers” serait passionnant s’il n’était composé que de ces considérations pertinantes sur l’art contemporain, hélas il n’en est rien. Le lecteur doit supporter des pages et des pages, écritent le plus souvent comme un rapport de police, mais à la première personne, d’un triste marivaudage que l’on nommerait aujourd’hui maraisien, mais qui était alors germanopratin. L’épicentre de la drague homosexuelle se situait à cette époque, pour la rive gauche, entre le café de Flore et le bar “Les Daupins”, rue de Buci et pour la rive droite, rue Saint-Anne où se trouvaient “le Sept” et “le Bronx” (ce dernier nom est celui que je cherchais dans un de mes précédents billets). Si les nombreuses pages sur les attermoiements amoureux, W quitte Renaud Camus, et les performances sexuelles de l’auteur sont parfaitement ennuyeuses et doivent l’être encore plus pour ceux qui n’ont pas fréquenté les lieux dont il est question dans le livre au milieu des années 70, il n’en reste pas moins que ces passages sont un formidable document sociologique sur la vie gay à Paris dans les années pré sida.

img_lewitt_walldrawing_lg
Sol LeWitt.

N’étant pas intéressé par les mêmes créatures que Renaud Camus, qui n’est aimanté que par le moustachu rablé et poilu, aux alentours de 25 ans, ces aller et retour entre Christian, Claude et autre Edouard m’ont paru sans doute encore plus fastidieux que pour un lecteur partageant les goûts de l’auteur. En revanche la description de son désamour progressif pour W, qui reste, il me semble le grand amour de la vie de Renaud Camus, est remarquable de finesse et d’exactitude et fait de Renaud Camus le Chardonne des couples gays.
Néanmoins dans les passages sur la fin de son couple, le Renaud Camus, millésime 1976, nous apparait comme une chieuse hystérique. Ce qui est le plus étonnant c‘ est que malgré toute sa fine analyse, il ne comprend absolument pas la différence de posture qu’il peut y avoir entre un américain et un français face à la relation amoureuse.
Les descriptions en long, en large et en travers des relations avec W m’évoquent celles que l’on découvrait alors dans la pièce “L’escalier”...
Renaud Camus tente de justifier son caractère acariatre et son insatiable besoin d’amour par son enfance, vêcue dans une famille particulièrement décavée dans lequel le père est transparent et la mère aussi bornée que prétentieuse et qui me semble la parfaite illustration de la France moisie de Sollers.
L’auteur dans “Le journal de travers” se donne beaucoup de mal, encore plus qu’ailleurs pour se présenter de la manière la plus antipathique possible. On peut diviser les diaristes en deux grandes catégories. La première est composée par ceux qui se noircissent avec délectation. La deuxième rassemble ceux qui se donnent presque toujours le beau rôle. Il est indiscutable que Renaud Camus appartient à la première école. Il se trouve dans la bonne compagnie de Paul Morand, de Gore Vidal, de Matthieu Galey... Alors que dans l’autre manière on peut ranger Ersnt Junger, André Gide, Gabriel Matzneff, Jouhandeau...
Ce qui est réconfortant pour le quidam qui lit l’immense journal, dans tous les sens du terme, de Renaud Camus, c’est qu’il peut que constater que l’homme par rapport à cet opus n’a fait que s’améliorer. Il faut dire que si l’on s’en tient à l’auto portrait que dessine “Le journal de travers” il ne partait pas de bien haut. Mais après tout, on est bien peu à pouvoir en dire autant...
Le journal serait illisible s’il se résumait aux palinodies amoureuses et sexuelles du diariste. Heureusement il est émaillé de considérations sur différents sujets, que par facilité je nommerais culturels. Il est curieux qu’en ces temps fortement politisés, les anées 70, le politique et même le métapolitique trouvent aussi peu d’échos dans ces pages.
Contrairement à ce que l’on voit dans les autres tomes du journal, certaines considérations n’ont que peu de rapport avec la date à laquelle on les trouve. Par exemple Renaud Camus revient, dans un très intéressant développement, sur les personnalités d’Andy Warhol et de Gilbert & George, bien après son retour de New-York.
Peut être encore plus que dans les autres volumes, le plaisir de la lecture est aiguillonné par l’inattendu de ce qui va suivre. Vers le milieu de l’ouvrage, j’ai trouvé, après la énième plainte sur le naufrage de son couple, une très pertinente critique des “Valseuses” de Bertrand Blier puis une l’analyse tout aussi fine de “Morte saison” de William Laskoy et je me suis cru alors transporté au milieu de l’indispensable dictionnaire du cinéma de Jacques Lourcelle (éditions Bouquin/Laffont).

robert_morris_600
Robert Morris.

Une autre des réjouissances passagères de la lecture, est de tomber sur une réflexion complètement incongrue comme celle-ci, <<... Les blonds distingués, référence Ribbentrop...>> ou à propos d’un célèbre historien américain, <<... Auphan reproche à Paxton, un petit américain plutôt mignon...>>.
Ailleurs ont sera confronté à des effets de glissement dans un même paragraphe, un peu à la façon des églogues chers à l’auteur qui ont un coté marabout bout de ficelle, ainsi de la page 374 à la page 377 On part du comparatif que fait Renaud Camus entre son amant W et sa mère pour en arriver à l’illustration de la dérive des centres celon Roland Barthes. Pour cela nous sommes passé successivement par la corruption dans la prison de Saint-Quentin, “les trente neuf marches” d’Alfred Hitchcock, la lecture de Sade par Pasolini sans oublier Warhol, Ricardou, Claude Simon... On l’aura compris le journal de Travers est un redoutable remède contre le ramollissement cérébral.

Nota: Pour illustrer ce billet, j'ai choisi des oeuvres d'artistes cités dans le livre

Commentaires lors de la première édition du billet


Vous donnez un aperçu très juste de ce que le lecteur trouvera dans le Journal de Travers. Par contre, c'est anecdotique, la dissociation que vous opérez entre diaristes occupés à donner une bonne image d'eux et diaristes ayant le goût de se noircir à dessein, à mon avis c'est un peu schématique. Vous citez Gide par exemple. On ne peut pas le réduire à une seule tendance, en l'occurrence celle consistant à faire en sorte de laisser à la postérité une image particulièrement noble. Encore une fois il y a cette tendance. Mais elle est constemment en butte à la tendance "contraire", celle de montrer la vérité d'un homme avec ses faiblesses, ses atermoiements, ses ratages, ses mesquineries, et jusqu'à ses séances masturbatoires un peu pathologiques. Si vous lisez par exemple Les Cahiers de la Petite Dame, rédigés par son amie Maria Van Rysselberghe, vous découvrirez un Gide toujours noble et superbe (ou presque toujours). Au point que vous ne reconnaîtrez pas toujours, loin s'en faut, celui du Journal, tellement plus en demi-teinte, plus complexe. De même Matthieu Galey ne me paraît pas se noircir avec application. Il y a une forme de coquetterie qui consiste à ne surtout pas se pousser du col et une certaine complaisance à observer ses insuffisances mais la tonalité générale de son Journal, qui est pour moi un très grand journal, a quand-même un côté "tous médiocres sauf moi qui ai bien conscience des ridicules de tous ces grands écrivains et de la dérision de toutes les actions humaines...". Les grands journaux sont souvent le miroir d'un moi complexe et tiraillé entre différentes tentations contradictoires, ce qui rend difficile une classification de cet ordre. Enfin sur le journal de Travers, je trouve que vous êtes un peu dur avec le jeune Camus en prétendant qu'il ne voyait pas bien haut... Il y a quand-même un regard d'une grande lucidite et une intelligence en permanence très vive. En revanche les dizaines de pages d'églogues sont purement grotesques, à mon sens. Un exercice puéril et sans aucun intérêt pour le lecteur, chaque collégienne pouvant se livrer au même jeu. Camus est un mystère pour moi. Il a complètement raté son oeuvre romanesque, perdu un temps incroyable avec ses églogues et ses guides touristiques pour vieilles précieuses naphtalinées. Comme s'il avait été deux fois abîmé : une première fois par son ascendance bourgeoise snob de province et une seconde par la catastrophique influence des Barthes et autres Ricardou sur sa création littéraire. Quant aux descriptions de ses "tricks", pour moi qui n'ai pas connu cette époque et qui suis de nature peu encline à sodomiser des moustachus-poilus, c'était effectivement un document sociologique d'un grand intérêt... mais ça peut lasser. En somme : beaucoup de déchêts mais un journal globalement passionnant quand-même.
Posté par mathieu, 13 décembre 2009 à 14:35

Excellent billet, qui dénote une lecture scrupuleuse et empathique.
Posté par Didier Goux, 18 décembre 2009 à 16:55

réponse à Mathieu

Je suis entièrement d'accord avec vous que ma classification des diaristes entre ceux qui se détestent et par la même semblent détester l'univers (type Thomas Bernard que je n'ai pas cité je crois) et ceus qui se poussent du col et se donnent toujours le meilleur rôle (type Galtier-Boissière) est un peu schématique mais je ne la crois pas fausse néanmoins même si c'est beaucoup plus compliqué que cela d'autant que l'acte d'écrire et particulièrement lorsqu'il s'agit d'un journal (et même d'un blog qui est presque toujours une sorte de journal) dénote d'une assez haute idée de soi. J'ai lu "Les Cahiers de la Petite Dame" qui m'ont paru assez peu intéressant tant il relève de l'acte de vénération pour le grand homme Gide. Néanmoins, ils apportent toutefois des informations sur son quotidien qui ne se trouvent pas dans le journal mais je n'ai pas ce livre et ma lecture du journal de Gide remonte à une quinzaine d'années (je n'ai que sa première édition dans la Pléiade, la dernière édition est elle très différente, je compte sur le spécialiste que vous êtes pour m'éclairer à ce sujet).
En ce qui concerne Renaud Camus je me suis sans doute mal exprimé au contraire de ce que vous semblez avoir compris je loue la justesse de ses jugements en particulier en art contemporain (celui contemporain à la date de son journal) que d'ailleurs le temps n'a fait qu'entériner. Je suis presque toujours d'accord avec lui, mais c'est plus facile aujourd'hui; toutefois je ne place pas aussi haut que Renaud Camus, Twombly et je ne suis jamais parvenu à entrer dans l'oeuvre de Rauschenberg qui pourtant m'intéresse. Comme je suis égoiste je ne choisis pour illustrer mes billets, à de rares exceptions près, que des oeuvres qui me plaisent; je voulais parler de sa personalité qui à l'époque, par le truchement de son journal de travers me parait détestable. Il y apparait comme le parfait petit con (il me fait penser au Banier d'alors que j'avais croisé à cette époque, dans un salon bien parisien). Aujourd'hui, toujours par l'intermédiaire de ses journaux, je n'ai jamais rencontré Renaud Camus, il me parait beaucoup plus vrai franc, juste, vis à vis des gens, des choses et des lieux, en un mot l'homme s'est bonifié, ce qui n'est pas si courant (peut être grâce à Pierre?). Egalement d'accord avec vous sur les églogues. En effet l'influence de Barthes sur Camus n'est pas toujours très heureuse, mais Barthes aux extrémités de sa carrière a écrit deux livres importants, Mythologies et fragments d'un discours amoureux dont on retrouve des traces heureuses dans les journaux de Camus.
Pour ses romans, j'ai lu à sa sortie sa fantaisie moyenageuse et j'avais assez aimé mais moins qu'à la même époque "Le prince dénaturé" de Didier Matin ou le très brillant "La gloire de l'empire" de d'Ormesson, livres que l'on peut je crois rapprochés. Quant à son dernier opus, que je n'ai fait que parcourir, il me semble plus être une extension de son journal plus qu'un véritable roman. C'est je trouve le cas d'écrivains aussi différents que Brasillach (avec les sept couleurs) Edmund White ou encore Augusteen Burroughs qui sous le vocable roman ne font que transposer plus ou moins leur journal intime , ce qui ne veut pas dire que cela ne soit pas bien...
Etant très vieilles précieuses naphtalinées je trouve ses guides touristiques très biens.
Comme j'écris cette réponse après un voyage ubuesque de vingt cinq heures et victime du décalage horaire elle doit être un peu vaseuse...

Posté par B A, 23 décembre 2009 à 03:20

réponse à Didier Goux

Merci pour votre compliment, si en effet j'espère que ma lecture du journal de travers a été scrupuleuse, je me trouve rarement en empathie avec son auteur du moins celui de ces années là (mais serais je en empathie avec le garçon que j'étais à cette époque. Je ne le crois pas!). Je me sens beaucoup plus proche du Renaud Camus d'aujourd'hui que de celui de 1976.
Posté par B A, 24 décembre 2009 à 10:05

Je ne sais pas si les Cahiers de la petite Dame sont intéressants dans l'absolu. Ce que j'ai aimé moi dans cette oeuvre d'un genre très particulier, presque unique (l'écriture d'un journal dont le sujet principal n'est pas l'ego du diariste) c'est la personnalité effacée mais complexe de M.V.R. qu'on devine en creux, son regard extrêmement aiguisé sur les gens et sur les choses, son intelligence, son anticonformisme discret mais vital. Je ne pense pas qu'il soit juste de la cantonner au rôle d'hagiographe de Gide. Il est vrai qu'elle est fascinée par le meilleur de Gide, par sa part de noblesse, par sa capacité à élever son entourage un cran au dessus de lui-même en permanence. C'est cet aspect de lui qui l'inspire mais ça ne se fait pas sans une certaine ironie parfois. Ca ne se fait surtout pas à l'exclusion de la vie qui règne rue Vaneau, au contraire, c'est plein d'anecdotes et de propos, de détails, qui rendent un journal passionnant. Il y a aussi pas mal de portraits annexes (Martin du Gard, Malraux l'entourage de Gide) qui sont, pour moi, pleins d'intérêt. Malheureusement avec l'édition bizarre en Folio, il est difficile de comparer pour un même jour ce que Maria et Gide ont pu observer chacun de leur côté à cause du choix qui a été fait de faire un classement thématique des entrées (absurde à mon avis et à l'opposé de l'intérêt d'un journal qui doit être une sorte de soupe dans laquelle on peut tomber sur un morceau de viande inattendu à tout moment). Mais on peut aussi trouver la version intégrale, copieuse, dans les Cahiers André Gide (4 volumes je crois). Moi j'ai passé un moment délicieux en compagnie de cette femme d'exception. Je ne connais pas le détail des ajouts et corrections dans la dernière édition du Journal de Gide par rapport à la version précédente mais si vous voulez en savoir davantage elles sont présentées dans le détail dans les préfaces des 2 universitaires qui en ont fait l'édition dans la Pléiade. 
Je ne me sens pas du tout proche du Camus d'aujourd'hui. Il me fait penser à ces pédés contemporains qui vous invitent à boire un jus de fruit bon pour votre santé à l'heure de l'apéritif et vous envoient à l'autre bout du jardin fumer votre cigarette. Qui vous parlent avec une voix douce de prêtre et à qui il ne manque plus que les sandales pour vous couper toute envie d'avoir une érection dans les 5 prochaines années. Qui n'aiment ni les excès ni le bruit, dont le visage se crispe à la moindre entorse faite à l'univers cristallin et pur dans lequel ils se sont enfermés. En un mot, ça ne m'amuserait pas de boire un verre avec lui. Trop respectable bizarrement. Trop ancienne pute reconvertie, born again, raisonnable, ô combien raisonnable. Je préférais quand il courait les boîtes à cul new-yorkaises. Trop bourgeoisie de province cultivée. Mémère, en somme. Oui, une ancienne traînée reconvertie en mémère avec son parti de l'in-nocence et ses précautions de vieille chatte échaudée. Même hystérique, même insuportable, même tout ce qu'on voudra je le préférais dans son époque c'est à dire plus jeune. Mais c'est un vice récurrent chez moi :)

Posté par mathieu, 26 décembre 2009 à 13:00

re réponse à Mathieu

Je voudrais surtout vous dire que vos commentaires sont passionnants et en plus ils sont drôles. Je vous informe que comme Camus j'ai tout de la traînée reconvertie mémère et moi pour agraver mon cas c'est en mémère à chats, c'est tout de même plus propre que les labradors...Vous me paraissez en outre aussi tolérant que Camus... Pour ma part j'ai bu des verres avec Le Pen, Georges Marchais et Daniel Ben Said entre autres, pas le même jour je précise; d'ailleurs ce n'était pas vraiment non plus par ouverture d'esprit mais par les hasards de la vie et soif chronique, il faut dire que je buvais beaucoup... et je n'en garde que de bons souvenirs...
Il me semble avoir lu le journal de la petite Dame par ordre chronologique mais n'ayant pas ce livre je ne peux vérifier. Vous m'avez donné l'envie de l'acquérir.Je vais essayer de l'avoir dans l'édition des cahiers André Gide, comme vous je trouve aberrant de ne pas lire un journal sous sa forme chronologique.Votre définition du journal comme "une sorte de soupe dans laquelle on peut tomber sur un morceau de viande inattendu à tout moment" est parfaite. C'est ce qui arrive avec celui de Renaud Camus et c'est pour cela surtout que je le trouve savoureux (le prochain tome parait le 10 janvier).

Posté par B A, 26 décembre 2009 à 13:35

oh mais votre côté mémère à chats ne m'a pas échappé ! Si vous l'avez lu en Folio c'est en effet dans l'ordre chronologique dans le sens où le 1er classement se fait par année puis, à l'intérieur de chaque année, par thème. Tant mieux si vous appréciez l'image de la soupe, moi je n'en suis pas très fier... Comme Léautaud je trouve assez vulgaires les métaphores culinaires... Malheureusement les agapes de fin d'année ont laissé leurs traces et il ne me vient que des métaphores de cet ordre à l'esprit. 
De fait, vous avez bu des verres avec des gens avec qui je n'aurais pas pu le faire. Evidemment j'envie votre capacité à passer outre les a priori pour pouvoir fréquenter des personnages non communs et en tirer surement des observations intéressantes. Mais j'aime bien être à l'aise quand je bois un coup et aucune des têtes que vous avez citées ne me revient suffisamment. J'ai bien noté la pique sur ma tolérance... Je tolère tout et tout le monde. Je suis contre la moindre censure et je trouve incroyable que des gens intelligents puissent être pour le délit d'opinion. Je crois que si on considère qu'il faut exterminer tous les rouquins, on doit pouvoir bénéficier de la liberté de le dire. Je vais même jusqu'à tolérer l'existence des sales types avec lesquels vous avez frayé. Je pousse encore plus loin : j'accepte l'idée que les mémères existent. Mais c'est un peu ma liberté quand-même de m'ennuyer ou de me sentir mal en certaines compagnies non ? Et aussi d'émettre un jugement tranché sur les gens et les choses même si je sais bien que tout jugement relève d'une part d'hypocrisie et d'aveuglement sur la complexité de la nature humaine... Il me semble du reste que vous avez vous-même des points de vue assez radicaux sur un certain nombre de vos contemporains... Mais puisque vous m'incitez à davantage de tolérance, je vais m'y efforcer... mais de votre côté vous conviendrez qu'il me sera désormais permis de vous appeler Mémère Bernard... :)

Posté par mathieu, 26 décembre 2009 à 14:38
Autres billets consacrés à Renaud Camus sur ce blog

Publié dans livre

Commenter cet article