Jean-Louis Bory

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Je ne sais pas ce que peut évoquer le nom de Jean-Louis Bory pour ceux qui sont arrivé après son départ. En ce qui me concerne ce fut d'abord l'histrion qui semblait tout connaitre qui s'opposait avec une mauvaise fois évidente à un autre érudit d'une égale mauvaise fois, Georges Charensol dans l'émission "Le masque et la plume" sur des films que l'adolescent que j'étais alors, perdu au bord de sa plage, verrait souvent que bien plus tard. C'était pourtant des éclairs d'intelligence que j'essayais, les dimanches soir de ne pas rater. J'attendais avec beaucoup d'impatience sa biographie d'autant qu'elle était signée par Daniel Garcia, auteur d'un très bon et beau volume sur "Le masque et la plume". Autant le dire tout de suite j'ai été déçu. Elle est intitulée sobrement "Jean-Louis Bory. Elle est parue aux éditions Flammarion. Malgré ses faiblesses, elle a l'immense mérite d'exister, étant la seule consacrée à l'écrivain. L'auteur pourtant retrace consciencieusement l'itinéraire de son modèle. Auteur goncourtisé pour son premier roman "Mon village à l'heure allemande", professeur de Lettres Classiques à Henri IV, critique de cinéma illustre au "Masque et la Plume", militant de gauche et du FHAR... Il fut l'un des premiers homme a revendiquer publiquement son homosexualité dans une émission de télévision à une heure de grande écoute. On pouvait désormais mettre un visages sur un désir qui était jusqu'alors anonyme. Le livre de Garcia montre bien combien cette représentation permanente, il était devenu une sorte d'ambassadeur des homosexuels, cette charge, finit par l'écraser et contribua à son suicide. Malgré les années écoulées, son ouvrage "Ma moitié d'orange" qui paru l'été 1972 et qui connu alors un grand succès, se lit toujours avec plaisir. Certes le tout a un peu vieilli, cet essai en forme de monologue  a un charme suranné grâce à ses formules à l'emporte-pièce et ses expressions savoureuses. 
Ci-dessous, pour le plaisir en voici un florilège:

"Je lance mes livres, à la fois sondes et filets, bien le diable si je ne réussis pas à détecter d'autres comme moi."
"Je n'ai pas cessé de rêver à ma moitié d'orange. Non plus âme soeur. Corps frère alors?"
"Nous sommes les pires ennemis de notre liberté. Pas moi. Jamais connu de vrais drames avec moi-même. Il me manque le sens du pêché. C'est plus qu'une chance: une bénédiction."
"Visage. Lumière. Les deux mots que je préfère. L'essentiel pour moi étant de faire coïncider visage et lumière. La lumière, c'est le monde qui se fait vivant. Regard vivant. Peut-être est-ce cela l'amour?"
"Je n'ai pas peur de vieillir, j'ai peur de vieillir mal. J'ai peur que mon idée fixe se prenne à tout gâter comme le vers dans la pomme. J'ai peur que fouetté par la terreur d'une solitude sans intermittences, mon goût de la complicité ne dégénère en complaisance coupable. J'ai peur que ma vieillesse ne soit laide. D'une laideur interne. Que l'usure causée par l'intensité même de ma quête, jointe au tourment d'un isolement définitif - l'île déserte jusqu'à la fin de mon temps- ne me ronge comme une lèpre."
"L'admirable dans le métier de professeur c'est de faire lever le jour dans des visages : j'appartiens à une famille d'éclaireurs de visages."
"Ecrire c'est l'art de faire boîter. Je voudrais que mes livres soient des échardes."
"Ma petite soeur l'Inquiétude, fontainier de nos songes. C 'est elle mon plus sûr espoir. Et vers l'Autre mon plus court chemin."
"Le bonheur existe: équilibre fragile entre une exigence sans cesse rafraîchie et la sagesse, entre l'inquiétude et l'art de vivre."
"Il m'arrive de penser en pessimiste, j'agis toujours en optimiste. Je fais comme si. J'aime la vie."
Dans les propos sur Don Juan, issus de "Tout feu tout flamme", que je fais suivre, on voit combien Bory pouvait être profond dans la légèreté:

« Quel homme est Dom Juan ? J'y verrais l'homme arméjusqu'aux dents par l'intelligence et qui se pose devant les valeurs humaines courantes : l'amour, le respect conjugal, le respect filial, le respect commercial, le respect divin, bref : tous les respects ordinaires.

Devant la Femme, la Famille, le Bourgeois, le Surnaturel, le Ciel et la Mort, Dom Juan veut comprendre, et comme il estime que le respect ordinaire n'est qu'une vaste rigolade, un excellent attrape-nigaud indigne d'un homme de sa qualité, il refuse de jouer le jeu ou plutôt le joue pour son compte personnel. 


 

 

Et parfois sur l'amour perçait discrètement sa détresse, comme dans cet extrait de sa partielle autobiographie qu'est "Prix d'excellence":  


 

 << Fatiguée d’être dans le noir, Psyché, rétablissant l’éclairage, renverse l’huile de sa lampe sur Amour. Nous voilà, depuis cette maladresse insigne, condamnés, fût-ce sous les pleins feux du soleil, à aimer dans l’obscurité. Et les yeux du cœur éblouis par cette nuit, comment éviter les erreurs? On court, on court, on s’accroche, on embrasse trop, on étreint mal. Êtes-vous ma moitié d’orange?   
     Si oui — miracle! délices! grandes orgues et chœur des anges — l’Amour me paraît alors singulièrement aveugle à l’arithmétique. Pour lui 1 et 1 font 1. En cas d’erreur sur la personne, 1 et 1 font deux fois 1. Alors que nous vivons. Alors que nous vivons dans un monde qui exige déplorablement que 1 + 1 fassent toujours deux. Faut-il voir, dans la faiblesse de l’Amour en calcul, la raison de sa fragilité.>>   

et celle-ci extraite du "Pied"
Il y aura un moment terriblement narcissique, ça frisera même l'onanisme. Je veux un livre moral, donc il y aura de l'onanisme, qui est une pratique éminemment morale, c'est un retour sur soi.



Mon "Village à l'heure allemande reste lui, un livre épatant avec toute sa flopée de minus habens, apeurés, héroïques (assez peu), dénonciateurs, juste ce qu'il faut, médisant comme dans tous les villages. C'est une rumeur continue de malveillances, avec ses amoureux d'un printemps, ses trafiquants au noir, ses collabos par lâcheté, ses résistants, ses miliciens le tout sur fond de cancans et de mitrailleuses.
Il reste néanmoins que le grand livre de Bory, qui est un grand livre tout court est "La peau des zèbres". Je chérissais tellement ce livre, acheté dès sa parution, l'été 1969 qu' à l'automne suivant, je le faisais relier cuir. Il est toujours en bonne place dans la grande bibliothèque de la salle à manger...
Si ma moitié d'orange a vieilli, il n'en est pas de même pour "La peau des zèbre" qui pourtant est inscrit dans des évènements historiques précis, la prise de pouvoir du général de Gaulle en mai 1958. Celle-ci est vu par un groupe de ce que l'on appellerait aujourd'hui des bobos. Cinquante plus tard, ils semblent inchangés et ne manifesteraient plus contre le général mais contre Sarkosy. Il est a noté que ces hommes semblent vivre leur homosexualité sans problème. Ce qui met un peu à mal la légende que l'on n'aurait pu être homosexuel en France qu'après 68. Il n'y avait pas cette sacro-sainte transparence qui n'a pas apporté aux gay que des avantage, mais on pouvait faire ses petites affaires tranquillement sans être ennuyé. Il y avait certes plus d'hypocrisie mais la franchise n'a pas que du bon.
Le Jumainville des romans de Bory en particulier de la peau des zèbres, c’était Méréville où il habitait dans sa villa "La calife" c'est là que le 11 juin 1979, vaincu par une dépression, il met fin à ses jours. L’écrivain repose là où il est né, à Méréville qui a donné son nom à une rue. On peut faire un petit pèlerinage à La Calife. Elle se trouve à l’entrée du chemin des Larris, juste au-dessus du petit lavoir sur la Juine. Abritée derrière de hauts murs, la maison -signalée par une plaque- est propriété privée et n’est pas ouverte au public. C'est dommage car ainsi elle ne figure pas dans les précieux livres que sont "Les demeures de l'esprit" de Renaud Camus; ce qui empêche de voir ses deux grands écrivains gay du XX ème siècle reliés.
 Dominique Fernandez, en quelques phrases, lui fit une bien belle oraison funèbre: “Il y a toujours à travailler contre l’abrutissement de l’homme, pour son réveil, c’est-à-dire sa libération. Et même si le monde devenait ce miracle où l’homme serait socialement libre et heureux, il resterait à le libérer de lui-même en l’éclairant sur ses démons. Et même si l’homme devenait pur, limpide, il resterait la tâche exaltante de le maintenir alerté, conscient de son triomphe, de cette victoire. Ses démons ont vaincu Bory, sans l’empêcher de rester pour nous lumineux. ”. 
Il y a un véritable scandale Bory aujourd'hui c'est que trente ans après sa mort, le Bory écrivain, inégalé, est introuvable. Une trentaine d'ouvrages, et à ma connaissance, pas une seule réédition dans une grande collection de poche. Ce n'est pas seulement un regret, c'est, je le répète, aussi un scandale. Il en dit long sur notre époque oublieuse, ingrate, qui ne sait même plus où est son plaisir de lecture et son devoir de mémoire.

 

 



Nota: A l'adresse ci-dessous. On peut suivre durant un peu plus d'une heure la présentation formidable de Jean-Louis Bory, critique de cinéma par Gérard Lefort, un grand moment.
http://www.dailymotion.com/video/xb8ugw_cours-de-cinema-les-chroniques-de-j_shortfilms

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