Jean Raspail, historien de notre futur?

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Jean Raspail ne serait-il pas, en regard des évènements récents qui secouent le monde arabe notre historien du futur. Il me semble que la lecture du chef d'oeuvre de cet aventurier de la littérature, Le camp des saints est une urgence.

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Dès sa sortie en 1973 je l'ai lu, puis relu bien souvent, en témoigne l'aspect fatigué de mon exemplaire, déjà pour avoir un peu parcouru le monde les yeux ouverts, j'avais pressenti qu'il nous parlait de notre futur...

Jean Raspail, Entretien sur la réédition du « Camp des Saints »

Le Figaro, 3 février 2011.

Il y a trente-huit ans, Jean Raspail faisait scandale en publiant « Le Camp des Saints », roman dans lequel il imaginait le déferlement de populations du tiers-monde, poussées par la faim et la misère sur les côtes françaises. Un million de boat people prenaient pied sur notre territoire, en avant-garde d’une inéluctable invasion. Le gouvernement atermoyait, puis cédait. Mais une poignée de patriotes résistait jusqu’au bout, les armes à la main… Avec la nouvelle législation en vigueur, la réédition de cet ouvrage serait susceptible d’entraîner des poursuites judiciaires. Jean Raspail en prend le risque, et nous explique pourquoi.

Sitôt après avoir lu votre roman, en 1973, Jean Cau s’interrogeait: «Et si Raspail, avec « Le Camp des Saints », n’était ni un prophète ni un romancier visionnaire, mais simplement un implacable historien de notre futur?»

Jean Raspail – Bonne question, à laquelle on frémirait de répondre par l’affirmative. C’est un livre inexplicable, écrit il y a presque quarante ans, alors que le problème de l’immigration n’existait pas encore. J’ignore ce qui m’est passé par la tête. La question s’est posée soudain : «Et s’ils arrivaient?» Parce que c’était inéluctable. Le récit est sorti d’un trait. Lorsque je terminais le soir, je ne savais pas comment j’allais poursuivre le lendemain. Les personnages ont surgi, inventés au fur et à mesure. De même pour les multiples intrigues. Henri Amouroux, passionné d’histoire et de démographie, s’est exclamé après lecture : «Ah, mon Dieu, je n’ai jamais vu de prophète de ma vie, vous êtes le premier!» Le livre se trouvait simplement en symbiose avec une question fondamentale, devenue aiguë aujourd’hui. Les tabous sont en train de sauter, témoin la passion qui se développe autour du procès Zemmour, dont on attend le jugement le 18 février. Il a été mis en cause pour une de ces phrases que l’on prononce rapidement lors des débats télévisés, dont le principe même est celui des pensées courtes, non argumentées, c’est la loi du genre. Assistant aux audiences, j’ai observé les multiples avocats des parties civiles s’opposer à l’unique défenseur de Zemmour. Un certain système liberticide – je n’aime guère ce mot : on se croirait dans les tirades de 1791… – poursuit par voie judiciaire ceux qui ne font que regarder la vérité en face. Tout un milieu s’agite ainsi, au nom de l’antiracisme, instrumentalisant un concept qui n’appartient qu’aux consciences. Ce milieu-là se crispe, se radicalise. Il ne veut rien céder. Il y sera obligé, le procès Zemmour générant un intérêt significatif du changement des mentalités. «Historien de notre futur», se demandait Jean Cau ? A Dieu ne plaise pour les péripéties du roman. Mais pour ce qui est du problème de l’immigration, nous y sommes.

 Si le style de votre livre n’a pas pris une ride, votre façon de vous exprimer fait preuve d’une certaine brutalité qui appartient à une autre époque. On sursaute, à dire vrai, assez souvent…

Ne l’ayant pas ouvert depuis un quart de siècle, je vous avouerai qu’en le relisant pour sa réédition, j’ai sursauté moi-même, car avec l’arsenal de nouvelles lois, la circonspection s’est installée, les esprits ont été formatés. Dans une certaine mesure, je n’y échappe pas non plus. Ce qui est un comble ! Mais je ne retire rien. Pas un iota. Je me réjouis d’avoir écrit ce roman dans la force de l’âge et des convictions. C’est un livre impétueux, désespérant sans doute, mais tonique, que je ne pourrais plus refaire aujourd’hui. J’aurais probablement la même colère, mais plus le tonus. C’est un livre à part de tous mes autres écrits. On y trouve des accents à la Marcel Aymé, une dose de Shakespeare pour la bouffonnerie tragique, un peu de Céline, un peu d’Abellio, une touche de Jacques Perret. D’où vient cette histoire ? Elle m’appartient, et pourtant, elle m’échappe, comme elle échappera aux possibles poursuites : quelles que soient les procédures, ce roman existe. Il est sorti pour la première fois en librairie trois mois après la loi Pleven, mais sans être inquiété, car c’était une époque où la liberté d’expression demeurait encore presque intacte. Les juges étaient réticents à sévir. Que des critiques littéraires m’aient trouvé odieux et infréquentable, c’était leur liberté, précisément. Mais avec les lois restrictives qui ont suivi – Gayssot (1990), Lellouche (2001), Perben (2004) – et la vigilance de la Halde, il est clair que Le Camp des Saints serait aujourd’hui impubliable, sauf à être gravement amputé. Je le réédite in extenso, à l’identique, page pour page, avec une préface racontant l’aventure de sa parution : comment il fut accueilli ; comment, malgré la réputation sulfureuse qu’il m’a valu, il est devenu au fil des ans un phénomène d’édition traduit dans de multiples langues ; comment Ronald Reagan et Samuel Huntington l’ont lu (il a fait partie de l’imaginaire du Choc des civilisations) ; et surtout comment des gens célèbres en France, à gauche comme à droite, ont pu le critiquer ouvertement, mais aussi, dans le secret d’une correspondance privée, me témoigner leur vif intérêt. Je m’interdis d’en dévoiler la teneur, sauf à la produire s’il y a éventuellement procédure, mais pour la seule édification confidentielle du tribunal.

On dirait presque que vous souhaitez vous retrouver sur le banc des accusés?

Je n’en ai pas envie, mais ce serait tentant. Comme pour une opération de salubrité publique. Nous vivons depuis trop longtemps dans un monde où tous ces gens qui participent au gouvernement ou au modelage de l’opinion pratiquent le double langage : l’un public et proclamé, l’autre personnel et dissimulé, comme s’ils avaient une double conscience, celle qu’on arbore comme un drapeau, et celle qui s’est réfugiée dans le maquis des pensées inavouables, qu’on n’exprime qu’en petit comité, et encore. Il y a aussi la sottise et la malhonnêteté. Qu’un Chirac, par exemple, évoque sans sourciller «L’Europe dont les racines sont autant musulmanes que chrétiennes» laisse pantois. On l’imagine assez rad-soc, c’est sûr, mais un Edouard Herriot n’aurait jamais sorti une connerie pareille. J’ai donc envoyé un livre à notre ancien président de la République, en regrettant respectueusement dans ma dédicace qu’il n’ait pas lu Le Camp des Saints avant d’entamer son premier mandat.

A la décharge des politiciens de gauche comme de droite, ou plus exactement en guise de circonstances atténuantes (je le dis dans ma préface), il faut reconnaître que s’ils allaient à rebrousse-poil de la meute médiatique, showbiztique, droit-de-l’hommiste, enseignante, mutualiste, publicitaire, judiciaire, gaucho-chrétienne, pastorale, psy et j’en passe, ils signeraient à l’instant leur condamnation à la mort civile. Car, en face, s’agite une redoutable phalange issue du sein de notre propre nation, et pourtant tout entière engagée au service de « l’autre » : Big Other. L’hydre des bons sentiments et des manipulations, la bouillie de l’humanitaire, se nourrissant de toutes les misères humaines. A l’instar du cauchemar d’Orwell, Big Other vous voit, vous surveille. Il est le fils de la pensée dominante, il circonvient les âmes charitables, sème le doute chez les plus lucides, rien ne lui échappe. Pire, il ne laisse rien passer. Et le bon peuple comme ses édiles de le suivre, anesthésiés, gavés de certitudes angéliques, mais aussi secrètement terrorisés par les représailles s’ils venaient à s’éloigner des vérités affirmées. Ainsi Big Other a-t-il tordu le cou au « Français de souche », pour déblayer le terrain. Ainsi s’est-il fait le chantre d’un pseudo-métissage franco-français, entre régions en somme, puis avec nos premiers immigrants européens. « La France métissée », escroquerie historico-sémantique imposant un impudent amalgame, l’immigration de masse extra-européenne ne datant au plus que d’une cinquantaine d’années. Il est vrai que la France est le produit d’un superbe et bénéfique brassage, sur fond de sauce gallo-romaine, de Francs, de Burgondes, de Vikings, de Wisigoths, etc., puis d’Alsaciens, de Basques, de Catalans, de juifs d’Alsace et de Lorraine, de Bretons, de Provençaux, etc., puis d’Italiens, d’Espagnols, de Polonais, de Portugais – c’était l’Europe qu’elle invitait chez elle. Les voilà, les Français de souche ! Et s’ils se réveillaient aujourd’hui ? S’ils se révoltaient contre les doucereux oukases de Big Other, contre son conformisme mou, son totalitarisme universel au service de l’autre ?

Qui est l’autre?

Celui qui n’appartient pas à notre religion, à notre culture, à tout ce qui est constitutif de notre civilisation, et dont la présence en masse va profondément modifier la structure de notre pays. C’est le thème même de mon livre, en épigraphe duquel j’ai placé cette phrase extraite du XXe chant de l’Apocalypse : «Le temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des saints et la ville bien-aimée.» Loin du roman, dans l’exacte réalité qui est la nôtre, nous mesurerons la plénitude de l’immigration au tournant des années 2045-2050, lorsque sera amorcé le basculement démographique final : en France, et chez nos proches voisins, dans les zones urbanisées où vivent les deux tiers de la population, 50 % des habitants de moins de 55 ans seront d’origine extra-européenne. Après quoi, ce pourcentage ne cessera plus de s’élever, en contrecoup du poids des deux ou trois milliards d’individus, principalement d’Afrique et d’Asie, qui seront venus s’ajouter aux six milliards d’êtres humains que la terre compte aujourd’hui, et auxquels notre Europe d’origine ne pourra opposer que sa natalité croupion et son glorieux vieillissement.

Bon. Nous voilà passibles d’une accusation d’apologie de la xénophobie…

La démographie est fondée sur des données objectives. Et le romancier conserve ses droits : notamment celui de faire parler ses personnages. Mettre en scène un paysan ne fait pas de vous un cultivateur ; retracer la vie d’un chef de camp nazi ne vous rend pas complice de la Shoah ; raconter Gandhi ne vous transforme pas en saint laïc. Le Camp des Saints est une parabole où se condense le choc de toute conscience de Français de souche face à l’installation de la diversité. Moi aussi, malheureusement, je sais employer la langue de bois euphémistique de Big Other pour échapper aux poursuites : «l’installation de la diversité»! Dans le roman : cent bateaux s’échouant volontairement sur nos côtes, chargés chacun de dix mille personnes, avec environ deux mille morts squelettiques par navire jetés aussitôt par-dessus le bastingage, pour cause de maladie et de malnutrition. A partir de là, s’enclenche le récit qui respecte les trois unités de temps, de lieu et d’action. Texte allégorique, où tout se dénoue en vingt-quatre heures sur près de 400 pages, alors que dans la réalité, il s’agit d’une infiltration sur plusieurs décennies. Face à ce mouvement, que je décris en accéléré, se révèle l’angoisse d’habiter ce pays, la France, auquel on est attaché par ses racines, par l’histoire, les souvenirs, les plaisirs, mais dont on ne pourra plus partager les valeurs essentielles avec les nouveaux arrivants. Ce qui était tenu sous le boisseau par Big Other par le biais des bons sentiments taraude désormais les consciences.

Le pays sera toujours là, avec ses cathédrales, ses jolis villages, avec certains changements dus au progrès, auxquels s’ajouteront les détériorations culturelles inhérentes aux moyens de communication modernes, mais la véritable métamorphose viendra de cette installation de populations hétérogènes avec notre autorisation, ou plus exactement notre renoncement. Voici venu le temps des bernard-l’ermite…

Bernard-l’ermite? Vous allez vous faire taxer de racisme…

Les bernard-l’ermite sont connus pour se protéger de leurs prédateurs en logeant dans des coquilles vides de mollusques. Vous voyez que la comparaison est extensive, et qu’elle ne saurait être assimilée à une insulte. A ce propos, mes futurs lecteurs pourront consulter en annexe, à la suite du roman, la liste des 87 motifs d’éventuelles poursuites judiciaires concernant Le Camp des Saints passé au crible des lois Gayssot, Lellouche et Perben. Je donne la pagination ainsi que le détail des lignes.

C’est une provocation?

Pour démontrer l’ineptie du rationnement de la liberté de penser. Comprenez bien : j’ai 86 ans, je n’ai plus rien à perdre. Il y a partout des crétins, beaucoup font du racisme primaire, odieux. J’ai commencé ma carrière comme explorateur. On ne voyage pas énormément, comme je l’ai fait, on n’écrit pas une bonne dizaine de livres sur des peuples en ayant une démarche raciste, ce serait complètement idiot. Nous sommes à un tournant d’opinion, les mentalités politiques peuvent changer, il est donc temps de republier ce livre. L’économiste et démographe Alfred Sauvy avait tout compris en 1987 avec L’Europe submergée. Sauvy, qui était de gauche ! C’est le moment. Il faut le faire maintenant.

Dans votre roman, vos héros canardent les envahisseurs, puis s’évadent de ce monde en mourant les armes à la main. Façon un brin égotiste de régler le problème. Reste la France. Comment la voyez-vous?

Une grande part de notre jeunesse est d’ores et déjà mutante, technologiquement, culturellement, et le processus de métissage des corps est entamé. Je ne porte aucun jugement de fond, sauf à observer la modification d’un peuple. Il y a peu de temps encore, chaque population européenne avait un caractère donné, ainsi des Français. Mais avec l’instillation de gènes étrangers, l’établissement de comportements culturels et religieux venus d’ailleurs, avec l’auto-engendrement démographique, on ne peut que s’attendre à une plus grande prise de conscience des communautarismes. Rien n’interdit de penser qu’en seconde partie du XXIe siècle, une trentaine de millions de gens conscients de devoir transmettre des valeurs, une culture et, pour certains, une religion, qui ne sont plus partagées par la majorité, pratiquent une sorte de communautarisme français… Quel paradoxe ! Moi qui y étais tellement opposé, voilà que j’y suis favorable. Je ne verrai pas cette époque, je serai mort. Mais il est clair que nous, Français de souche, serons isolés. Existe-t-il, dans l’histoire, des peuples qui se seraient repliés sur eux-mêmes pour survivre et ressortir plus tard ? Je l’ignore. En Atlantide, peut-être ?

On peut imaginer aussi que ce grand brassage du futur fonctionnera?

Oui. Je n’en disconviens absolument pas.

Que répondez-vous au soupçon d’un frénétique égoïsme?

Que l’égoïsme est parfois une qualité. Garant de la famille et de notre intégrité, il nous permet de ne pas nous dissoudre. Nous assistons actuellement à une exacerbation laïque émotive de ce qui était autrefois la charité chrétienne, laquelle s’exerçait à l’égard de son prochain, mais pas à la terre entière. Autrefois, chez ma grand-mère, il y avait la place du pauvre, symbolique. Pas celle de millions d’affamés. La charité chrétienne a déjà commencé à nous perdre. Que faire ? Se barder d’égoïsme, voire d’un peu de cruauté. Rocard eut le courage, en son temps, de dire que la France ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde. Message à faire passer à certains évêques. Mais il faut au surplus du caractère. Quand on voit deux cents élèves et leurs professeurs baisser les bras face à une poignée de voyous venus gifler quelques personnes, alors qu’il suffi sait d’un sursaut pour clore l’affaire, il apparaît que nous avons désormais une mentalité de moutons.

Rêvez-vous, tel le Cid, à une Reconquista?

Le Camp des Saints s’achève sur la constatation de l’ouverture absolue des frontières, le narrateur songeant à cette phrase mélancolique d’un vieux prince Bibesco : «La chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière.» Eh bien, c’est cela. Je suis profondément de ce pays et vois avec douleur, partout, les pièces du puzzle enlevées. C’est odieux. Un rêve de reconquête ? Oui, j’en parle. Et je m’en tire face à Big Other par une pirouette en disant que c’est un roman qu’il faudrait écrire plus tard. En tous cas par quelqu’un d’autre. Je suis si heureux d’avoir vécu dix-huit siècles dans ce pays. Or voici que nous commençons une nouvelle ère et que nous n’en sommes qu’au premier siècle.

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Lecture complémentaire :
Jean Raspail – La patrie trahie par la République <

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