Je ne suis pas un homme d'Usamaru Furuya

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

 

Usamaru Furuya (né en 1968), mangaka en mal d'inspiration, l'auteur se met en scène lui même, pour trouver des idées pour une future série se promène sur la toile. Par l'entremise d'une phrase: « Il y a eu trop de honte dans ma vie », et de trois photos: Yôzô à 6 ans, l’ adorable enfant tout sourire d’une famille bourgeoise qualifié de "tête à claques",
   Yôzô à 17 ans, "un super beau gosse", pensif, en costume très chic, 
   Yôzô à 25 ans, voûté, vieilli, négligé, les cheveux trop longs, "un vrai zombi". Il tombe sur le blog autobiographique d'un jeune homme, Yozo Oba. Il est happé. Comme il l'écrit Furuya en parlant de ce récit (ce qui est amusant c'est qu'il en est l'auteur): << Je ne pouvais pas lâcher un texte si prenant que l'on est incapable d'en arrêter la lecture. >>. On ne saurait dire mieux. Le mangaka aurait pu ajouter que l'on ne peut pas poser les deux tomes de cette histoire en dépit de son extrême noirceur. Par sa tonalité désespérée et des scènes érotiques explicites, cette oeuvre vise un lectorat d’une maturité certaine. A noter que Furuya a écrit son histoire (traduite par Patrick Honoré) dans le sens de lecture occidental.Car « Je ne suis pas un homme », paru en 2009 au Japon, descend en profondeur dans la psychologie d'un homme dont on accompagne la dégringolade.Tout en n’oubliant jamais d’évoquer les épisodes clés de son enfance, l’auteur nous retrace alors les différentes étapes de sa chute, ainsi que les rencontres qui vont le marquer et le faire évoluer. En filigrane, c’est évidemment le portrait du protagoniste principal, de la fêlure de son cœur aux origines de celle-ci, qui se dessine peu à peu.Le livre est passionnant Pourtantdés le départ nous savons comment le livre va se terminer mais la curiosité de connaître le pourquoi du comment nous pousse à avancer dans l'histoire qui se révèle aussi dramatique qu'angoissante, on ne peut s'empêcher d'espérer que secrètement quelque chose infléchira la trajectoire du héros et lui évitera le précipice.

 

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« Je ne suis pas un homme » peut revendiquer le titre, souvent usurpé, de roman graphique. On est le spectateur effaré du naufrage de Yozo Oba adolescent séduisant, intelligent, lycéen populaire, mais en fait véritable handicapé social, qui devient en dix ans à peine une épave. Le dessin y relève plus de l'illustration que de la bande dessinée. Entièrement réalisé en noir et blanc, Usamaru Furuya alterne le dessin aux traits assez sec, finement encré avec peu de trame avec des pages d'un graphisme plus souple au crayon gras pour les passages d'intense oppression. La parution en relatif grand format donne toute sa chance à la qualité du dessin.

 

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Je ne suis pas un homme est une libre adaptation du roman « La Déchéance d’un homme » d’Osamu Dazai (1909 – 1948), l’un des plus célèbres écrivains  japonais du XXe siècle, auteur de la désespérance et du renoncement. Il s'est d'ailleurs suicidé. Le roman a été adapté au cinéma en 2009. Le roman serait autobiographique mais lorsqu'on lit la biographie de Furuya, on peut aussi supposer qu'il a mis beaucoup de lui même, tout en apparaissant en personne dans le récit, dans le personnage de Yozo, effet vertigineux de miroir à travers le temps et entre réalité et fiction. Usamaru Furuya ne se contente pas de simplement détruire narrativement la vie de son protagoniste, il instille également une critique de la société actuelle et de certaines mœurs (la prégnance de l'argent notamment). Cela est véhiculer par l'interaction de nombreux autres personnages, certes moins développés que le héros mais pourtant loin d'être inintéressants, sur la vie de Yozo.

 

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N'ayant pas lu le roman de Dazai, il m'est difficile de mesurer l'espace qui sépare ce manga du roman qui est à son origine. Mais la date de la mort du romancier, 1948 me fait subodorer que Furuya s'est éloigné de l'oeuvre qu'il a adapté ne serait-ce que par le moyen dont il connait le roman autobiographique de Yozo, internet. Cette structure littéraire, le roman dans le roman si elle permet une utile mise à distance du lecteur, sinon la lecture serait encore plus éprouvante n'est pas ce qui est le plus réussi, Furuya n'en profite pas assez alors que cette structure aurait pu lui faire aérer son récit. Ce n'est qu'à la toute fin de l'histoire qu'il profite vraiment du stratagème de la narration.

 

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Outre le fait que la terrible trajectoire de Yozo ait réveillé quelques fantômes de mon passé, le subterfuge littéraire qu'a pris Furuya pour raconter son histoire, bien qu'il me soit apparu un peu artificiel est pourtant une expérience que j'ai vécu. Parcourant le beau site de photos de Renaud Camus une photo tout à fait inhabituelle en ces lieux m'a interpellé. En voulant en savoir plus sur le beau garçon qu'elle représentait, je suis tombé sur une histoire similaire à celle de Yozo. Comme quoi, il n'est pas difficile de transposer cette histoire japonaise dans notre pays (voir en fin d'article).

Depuis son enfance, Yôzô se définit comme un bouffon. Celui qui grimace sur les photos, invente des facéties pour divertir ses camarades. Être un bouffon lui procure une place, une identité qu'il est incapable de trouver autrement. Yôzô en lui-même se voit froid « comme une pierre », creux et vide, il s'imagine comme une marionnette, motif qui court dans tout le manga. Pantin de son père, de ses amis, des femmes qu'il se persuade d'aimer. Yozo m'apparait comme un narcissique qui ne s'aime pas, (Est- ce mon expérience personnel mais j'ai vu dans le cas de Yozo, une forme de schizophrénie? Peut être qu'un de mes lecteurs, plus savant que moi en la matière pourra m'éclairer sur ce point) .

 

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Le livre fait réfléchir sur le mince intervalle qui sépare le bonheur et la gloire de la déchéance et le désespoir.

Le livre est malaisant d'abord par la résistance qu'offre le personnage à l'empathie avec le lecteur.

Si cette histoire m'a bouleverser, le mot n'est pas trop fort, c'est que j'ai connu de près des Yozo Oba, ils hantent même plus ou moins discrètement ce blog; vous les devinerez peut être. Ils ont probablement changé la trajectoire de ma vie. Ai-je changé la leur? Ce manga fera j'en suis revenir bien de ses lecteur sur leur vie et ravivera pour certains les souvenirs douloureux des astres noirs météorique qui ont perturbé le ciel de leur existence.

 

 


Nota: Je n'avais rien lu de Furuya avant ce manga. Sa notice biographique, qui suit et trouvé sur la toile explique un peu la singularité de « Je ne suis pas un homme »: Usamaru FURUYA est un touche-à-tout venu à la bande dessinée après un riche parcours artistique, où se côtoient peinture, sculpture et danse butô.

En 1994, il se lance dans le manga, sans en connaître les conventions, avec Palepoli. Publié dans la revue d’avant-garde Garo, cette suite de gags joue avec les registres graphiques avec humour ou poésie. Parallèlement, Furuya collabore à des magazines à grand tirage, tel que Young Sunday.

Il y signe Short Cuts en 1998, où il détourne avec un humour absurde les icônes de la culture pop japonaise. Après Garden, Wsamarus 2001 et Plastic Girl, FURUYA surprend de nouveau avec La Musique de Marie, un manga philosophique au graphisme et à la narration classiques.

 

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pour retrouver des mangas sur le blog: Une vie dans les marges de TatsumiBakuman,  Tatsumi,  NomNomBâ de Shigeru Mizuki,  Tezuka à Japan expo 2011Ayako de Tezuka,  Color Mandarake à Tokyo,  Thermae Romae de Mari Yamazaki,  Tsubasa et L'ile des téméraires,  Makoto Kobayashi : Michaël, Le Chat qui Danse (Glénat; 1998),  Billy Bat de Naoki Urasawa et Takashi Nagasaki,  Les Années Douces de Jiro Taniguchi & Hiromi Kawakami,  Les villes d'Adachi Mitsuru par Xavier Guilbert,  à propos de Bakuman n° 11,  Jin de Murakami Motoka,  Le chat Karupin dans prince of tennis ,  Zéro pour l'éternité de Naoki Hyakuta dessiné par Souichi Sumoto ,  L'ile des téméraires, tome 2 de Syuho Sato,  Silver spoon d'Hiromu Arakawa,  Les 11 questions de la chaîne infernale des amoureux du manga,  Cesare de Fuyumi Soryo ,  Je ne suis pas un homme d'Usamaru Furuya

 

Yozo Oba n'est pas seul, voir ci-dessous

 

 

photo

 

 photographie du poète Thomas Le Roy, 1982-2006, sur sa tombe au cimetière d’Auvers-sur-Oise, Val-d’Oise, Île-de-France, photo Renaud Camus.


Stèle à Thomas Leroy par Samuel Madesclaire

Crocodile d’eau douce bercé de larmes de nuit

La torpeur de midi du minuit brun et sombre

Comme le calice de la mort mélangé à la vie

Sourire comme une trace de sang est la tombe du sort

 

Je repense à toi mort dans ta peine

Thomas comme un cobra avec les charmes de la sirène

Doux comme une plume d’ange humain comme tout être

Ta mort me mord le sang le cœur mes yeux sont la fenêtre

 

De mon cœur de mon eau bleu nacre mêlée aux pleurs

Je suis une eau des songes dont l’oubli est la couleur

Pourtant comme cartes qui tombent ma mémoire me rebat

Et mon sang sent la fumée sombre mémoire et morsure de cobra

 

Le cobra est drogué c’est mon sang par la fumée

Fumée du temps de cigarettes et café et de passé

J’ai le marbre comme squelette et je suis comme un azur

Je suis changeant comme les saisons la solitude est ma masure

 

Le cobra est en moi et quand je pleure c’est la morsure

De la mort de mon ami disparu comme une lettre

Une photo un être qui riait naïf marquant la mémoire de son azur

Rouge était-il bleu comme le ciel à la fenêtre

 

Je l’ai tellement en moi que j’en suis à écrire une lettre

Au disparu à mes mains et à mes yeux les siens ils étaient bleus

Je suis nostalgique comme une vieille femme veuve de son ami

A la fenêtre et à mon cœur je suis dans les larmes de minuit

 

Il semble que sur la toile ce garçon n'ait guère laissé comme trace que sa tombe, transformant le net en cimetière virtuel. J'aurais aimé en savoir plus sur cet émouvant météore, en apprendre plus sur les raisons de sa mort et surtout lire sa poésie. Si quelqu'un de passage peut sortir ce garçon de l'ombre qu'il en soit d'avance remercié. On peut des fragments de sa triste histoire à cette adresse: http://www.flickr.com/photos/renaud-camus/7850121972

 

Publié dans Bande-dessinée

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