Je ne peux même pas te voir en peinture, musée Berardo à Lisbonne

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Je vais vous proposer une promenade dans la collection Berardo de Lisbonne, promenade que j'ai faite moi-même il y a quelques semaines et que je vais essayer de me rémémorer. Que les spectateurs qui ont eu la bonne idée de visiter l'exposition Berardo, nom qui était un peu abusif, qui était présentée il y a quelques mois, en novembre 2008, à Paris au musée du Luxembourg et dont malheureusement je n'ai pas eu le temps de vous parler malgré son excellence, ne se croient pas dispensés de cette visite car ce qui était au Luxembourg, n'était qu'un petit échantillon de ce qu'il pourront voir à Lisbonne. L'affiche de l'exposition parisienne était 
Great American Nude de Tom Wesselmann qui aurait eu tout à fait sa place dans la thématique actuelle présentée par le musée mais que je n'y ai pas vu (ce qui est on ne peut plus normal puisque cette sélection de la collection se promène encore de par le monde, elle était à Strasbourg encore la semaine dernière...).
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Great American Nude de Tom Wesselmann, 1963.  
Cette collection a été constituée par un richissime industriel portugais, Joe Berardo. Il est né en 1944 sur l'île de Madère, 
José Berardo est l'un des plus importants entrepreneurs portugais. Emigré en Afrique du Sud à 19 ans, il y fait fortune en exerçant ses activités dans plusieurs domaines (vin, banque, télécommunication, or). Collectionneur invétéré, il se lance, à son retour au Portugal en 1986, dans l'art moderne et contemporain. Grâce à un partenariat avec l'État portugais signé en 2005 ( à l'image de ce qui a été fait pour la collection Thyssen à Madrid), pour la constitution d'une fondation portant son nom, une partie de la collection Berardo, soit 862 oeuvres, est désormais présentée au Centre culturel de Belém.
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José Berardo
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José Berardo, en regard des pièces qu'il a amassées peut être considéré comme le parangon du bon goût du XX ème siècle (c'est ce que l'on peut espérer bien que dans cette volonté d'être exhaustif on ne sente guère de goût personnel). D'ailleurs une anecdote, probablement légendaire, en dit beaucoup sur le personnage: En 1969 à Johannesburg, Joe Berardo achète un tableau qu'il aime énormément. Il découvre cependant quelques jours plus tard qu'il s'agit d'une simple copie. Sa femme lui apprend alors que s'il souhaite acquérir l'original, il lui faudra le subtiliser au Louvre. Il s'agissait en fait d'une reproduction de la Joconde. Depuis cet époque, le petit amateur d'art est devenu un collectionneur érudit. En vingt ans, ce collectionneur avisé s’est constitué un trésor, qui couvre toutes les grandes écoles artistiques du XXe siècle. soit près de 4 000 œuvres, signées par des maîtres comme Andy Warhol, Pablo Picasso, Salvador Dalí, Marcel Duchamp, René Magritte, Joan Miró, Francis Bacon, Jackson Pollock, Yves Klein, Jeff Koons et bien d’autres encore.
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Nectar 2006 de Joana Vasconcelos.
Le concept du musée se « veut dynamique, didactique et flexible », rappelle un peu le fonctionnement des musées Guggenheim. Comme ceux-ci le musée Berardo a le souci de présenter son fond par alternance thématique ; celle du moment est la peinture figurative dans la deuxième moitié du XX ème siècle. Le musée Berardo est un des musées de peinture moderne les plus intéressant au monde. Il peut être comparé au Moma, à la Tate modern ou au centre Pompidou. Il est situé sur les rives du Tage, au coeur du quartier historique de Belèm. situé en face du monastère des Jerónimos.
On est accueilli par une sculpture de Moore (voir la photo que j'ai placée en entrée de ce billet). Puis juste avant l'entrée par 
Nectar 2006 de Joana Vasconcelos. J'ai hésité a écrire beau pour le musée Berardo, à cause de son aspect extérieur, le bâtiment est du aux architectes Vittorio Gregotti etManuel Salgado , son coté bunker sur le Tage m'a un peu interloqué. Mais son intérieur est un écrin parfait pour cette collection exceptionnelle et cette architecture peut séduire par sa rigueur.
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Les trois photos ci-dessus sont de Timothé Rolin.
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Sous un titre provocateur, " Je ne peux même pas te voir en peinture", le nouvel accrochage temporaire de la collection, nous propose une déhambulation dans la peinture figurative de la deuxième moitié du XX ème siècle. Les abstraits ont donc été momentanément bannis des cimaises, néanmoins quelques uns semblent avoir été oubliés! La présentation qui n'est ni complètement chronologique et encore moins géographique ne semble que se soucier que de la fluidité du regard du visiteur ce dont je ne me plaindrais pas mais il faut tout de même savoir que cette installation est en rien didactique.
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Chevy, 1965, Robert Bechtle ( 1932 - )
On commence la visite par une salle où se trouve, ce que j'appellerais, faute de mieux, la peinture illustrative américaine, il ne faut pas voir dans ce terme une quelconque connotation péjorative. C'est un peu du Norman Rockwell de chevalet. Tableaux qui semblent, comme les planches du célèbre illustrateur vouloir donner une idée heureuse et aseptisée de l'Amérique d'Eisenhower. Robert Bechtle semble par exemple vouloir avec constance peindre le bonheur d'être américain. On peut remarquer que souvent les tableaux de Bechtle sont légèrement en plongée, comme vus de sa fenêtre. Bechtle qui est le peintre hyperréaliste que je préfère, moins froid qu'Estes par exemple, peint des images de gens ordinaires et de leurs ordinaires voitures dans des rues californiennes inondées de soleil. Mais le véritable sujet de Bechtle n'est pas une pontiac ou une chevy son souci est d'abord d'arréter le temps.
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Ida Tursic & Wilfried Miele

Mais c'est parfois tout un roman que l'on peut imaginer à partir de telle toile. C'est ce qui fait le charme de la peinture narrative, lorsque l'histoire proposée reste ouverte et n'est pas fermée sur elle même comme c'est trop souvent l l' hyperréalisme n'est représenté que par un Tom Blackwell de 1972, "Gary's Hustler" et par 
Robert Cottingham ( 1935 - ). On voit combien l'automobile et plus généralement la mécanique sont présentes dans la peinture figurative américaine de cette période. Ces deux artistes cadrent des détails du paysage urbain américain pour les mettre en majesté sur la toile.
Blackwell dont les sujets de prédilection sont les motos et les reflets dans les vitrines appartient à la première génération des hyperréalistesaméricains des années 60 et 70, Blackwell transpose ses photographies enpeinture créant une ambiguïté entre ces deux modes de représentation du réel.
Un peu dans le même genre on m'avait promis des Malcolm Morley mais je ne les ai pas trouvé. Ils devaient être en promenade.
Il est amusant de repérer une toile signée du couple serbo-français, Ida Tursic & Wilfried Mille que l'on pourrait croire issue de cette école américaine photoréaliste à coté de laquelle elle est accrochée, et peinte dans les années 50 ou 60 alors qu'elle date des années 2000 et qu'elle a été peinte à... Dijon!
A ce propos quel plaisir de voir des peintres figuratifs contemporains français exposé dans un musée. Ce qui est extrêmement rare en... France! Il faut donc aller jusqu'à Lisbonne pour pouvoir admirer un des plus grands peintres français de la deuxième moitié du XX ème siècle. Je veux parler d'Eugène Leroy.
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Eugène Leroy.

D'ailleurs un des plus grands chocs de ma visite m'aura été donné par un peintre français, Damien 
Deroubaix , un artiste né en 1972 qui semble vouloir ressusciter l'expressionisme. Il n'hésite pas à associer des scènes de bondage à des slogans musicaux. On y trouve aussi bien Lenine que la svastika! Damien Deroubaixexploitent une esthétique trash en clair-obscur, où le dessin raffiné va de paire avec une extrême violence .
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Damien Deroubaix
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Damien Deroubaix

Autre grande découverte, cette fois portugaise, 
Paula Rego.Les oeuvres de cette artiste m'ont immédiatement fait penser à celles de Garouste (assez étrangement absent alors que la peinture française, une fois n'est pas coutume dans une exposition internationale, est sur représentée). Comme le français Paula Rego puisse son inspiration dans sa vie, revisite les grands mythes et les grandes oeuvres littéraire, mais avec o combien plus de resource dans sa palette et probablement dans son coeur que Garouste et surtout sans la vulgarité de cette peinture grasse aux empâtements encombrants que j'appelle de la peinture au beurre et qui m'empêche chez garouste de voir plus loin que la matière sur la toile. Paula Rego continue la grande tradition de la peinture de légendes ou de contes mais elle ne les illustre pas.  
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IMG_4779. Paula Rego, "The Barn", 1994
Paula Rego fait une peinture narrative qui relève du réalisme magique que je suppute à la fois en partie autobiographique et très influencée par la psychanalyse. Elle me semble pour le moment le seul artiste qui peut se revendiquer d'une partie de l'héritage de Balthus (dans "celestina's house par exemple, qui n'est pas à Barcelone, il y a une citation facilement repérable de Balthus). 
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Ci-dessus, voilà deux beau garçons que l'on a envie de rejoindre sur le mur. Rien de plus facile puisqu'ils sont peint sur un miroir...
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Plus loin un Warhol à la bouche carmin bien sensuelle.
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Une curieuse installation d'Alexandre Perigot, ci-dessus, un peu déplacée dans ce contexte très peinture-peinture, dans laquelle une stucture tubulaire effectue une danse du ventre (mousmé d'acier?) alors que sur un écran une grasse "beautée" orientale se trémousse au son d'une musique idoine sur fond de photographies de derricks. J'y ai vu une incitation a récupérer les puits de pétrole sahariens, mais peut être que ma raison s'est égarée un instant.
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Ci-dessus deux Baselitz dans la grande tradition du peintre allemand.
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Après le coup de poing des toiles de Damien Deroubaix, on arrive sur un autre tenant de la peinture à l'estomac en la personne de l'allemand JorgImmendorff , membre de ce que l'on a appelé les nouveaux fauves. On peut aussi considérer qu'il est dans la ligne de l'expressionisme allemand du début du XX ème siècle...
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L'objectivité photographique est représenté par des oeuvres de Gerhard Richter, Noronha Da Costa, Luc Thuymans, Damien Cadio, Bruno Perramant ou Robin Lowe. A l'autre bout du spectre pictural on croisera des oeuvres dans lesquelles sont célébrées plus la trace que la forme. Elles sont signée par Lourdes Castro, Sigmar Polke, Gérard Laing.
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Gary and Paul, 1988, de Jason Brooks.

Cette exposition traduit bien la persistance obstinée à reproduire des figures humaines au moyen de la main humaine. Parfois le corps est figé dans ses émois sexuels comme chez Fischl (ci-dessous) ou Juliao Sarmento ou bien le peintre s'essaye à renouveler l'art du portrait comme chez Jason Brooks, James Rielly ou encore Richard Phillips.
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Un beau Rosenquist à coté du DR Gibson de Cottingham (ci-dessus). Puis c'est le pop art anglais représenté par deux de ses figures historiques David Hockney et Pauline Boty. Cette dernière est représentée par une toile plus caractéristique de toute son oeuvre par le sujet que par la manière, la plupat de ses toiles sont moins "léchées". En effet les toiles de Pauline Boty sont un véritable miroir de la Grande Bretagne des cinquante dernières années. Ainsi dans le tableau présenté Pauline Boty saisit la figure de Celia Birtwell, célèbre styliste anglaise qui fut aussi le modèle de David Hockney, cernée de ses références culturelles.
 
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Et pour terminer cette péregrination un David Hockney d'une de ces périodes les plus intéressantes, même si je n'ai pas toujours pensé ainsi. Dans Hockney par Hockney (éditions du chène) le peintre s'exprime longuement sur ce tableau: <<>>.
J'aurais encore pu vous parler et vous montrer encore des oeuvres d'Ann Veronica Janssen, d'Angel Vergara, de Marie José Burki, de Martin Kippenberg, de Martial Raysse de Bacon, de Guston, mais soit que leurs oeuvres ne m'aient guère inspiré ou pour les deux derniers cités que l'on puisse en voir de plus belles ailleurs.
Cette ballade dans la peinture figurative de ces dernières décennies aide à faire le point sur l'état de la peinture aujourd'hui. Toutefois il faut insister pour dire que cette rétrospective des figuratif n'est pas exhaustive, ce qui aurait eté très difficile pour ne pas dire impossible. Néanmoins on peut surtout s'étonner de la sur évaluation de la "jeune" peinture française au détriment de leurs homologues anglaise, allemande et américaine beaucoup plus présente et coté sur le marché. Et surtout de l'absence totale de l'école de la figuration narrative pas de Cueco, Erro, Fromanger, Aillaud, Monory... L'exposition est également uniquement occidentale dans l'ancienne acception du terme (avant 1989) puisqu'il n'y a aucun artiste venant de l'ancien bloc de l'est ni surtout de chine alors que les chinois sont depuis dix ans très présents sur la scène artistique internationale. Ses réserve faite cette exposition est une oeuvre de salut public dont le centre Pompidou devrait bien s'inspirer.
Il est probable que si vous ne vous rendez pas assez vite au bord du Tage, vous ne verrez pas ce passionnant accrochage et que ce sera un autre qui vous sera présenté. Mais une chose est certaine c'est que vous verrez des chez d'oeuvre au musée Berardo qui possède par exemple un des plus beaux Matisse que je connaisse. C'est une adresse qui a elle seule mérite le voyage à Lisbonne qui a pourtant bien d'autres attraits.
 

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Robert Combas, Deux langues, 1980.
Musée de la collection Berardo (Museu colleção Berardo)
Centro cultural de Belém
Praça do Império, 1449-003 Lisboa. Tél. : 213-612-913. Fax : 213-612-570.
www.museuberardo.com
Ouvert tous les jours de 10 h à 19 h, le vendredi (et les samedi et dimanche en été) nocturne jusqu’à 22 h.
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