Je me souviens de Michel Boujut

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Il y a des voix que vous entendez dès que le nom de son possesseur est évoqué ou lorsque votre mémoire le convoque. Il en est ainsi de Michel Boujut dont la probité en matière de cinéma (et pas seulement de cinéma) manque. A propos de l'émission Cinéma, cinéma (que l'on peut trouver en dvd) dont il était un des créateur, il s'était livré au jeu du "je me souviens" à la façon de Perec.

 




Je me souviens, façon Pérec :

1. De Charlotte Gainsbourg que j’avais été chercher en voiture chez maman Jane et que j’avais essayé d’ « apprivoiser », tant alors (elle avait 16 ans et un tout petit filet de voix) l’intimidait et la paralysait de devoir s’exprimer à la première personne devant une caméra. Installée dans le compartiment d’un train à quai, gare du Nord, elle s’était confiée comme une adolescente de roman anglais : à pattes d’oiseau.





2. Je me souviens des flics du commissariat parisien de la place Maubert que nous avions interrogé avec Michel Pamart sur leurs goûts cinématographiques. Surprenant éventail qui allait de Charles Bronson à Jean Eustache, et de Stallone à Fellini. En général, ils n’aimaient pas trop les films policiers.



3. Je me souviens de Juliette Binoche (période Mauvais sang) dans une grande pièce vide, et des gélatines bleues aux fenêtres. Je posais mes questions, elle ne répondait à aucune d’entre elles. Je ramais, elle me regardait avec un petit air ironique. Après avoir pensé à tout jeter, on en avait gardé 3 minutes sous le titre : « les silences de Juliette » et le sous-titre : interview-catastrophe.



4. Je me souviens d’un déjeuner avec Orson Welles au Fouquet’s face à un bataillon de critiques. Encadré par nos consoeurs France Roche et Yvonne Baby, il répondait avec bonne humeur, une lumière enfantine dans l’œil et son rire d’ogre bienveillant. Ce jour-là, Jupiter était notre cousin.





5. Je me souviens de Robert De Niro en promo qui n’avait pas grand chose à nous dire. Aussi, Claude Ventura avait-il eu l’idée de plans de coupe, filmés après coup, où un chien hargneux mordillait le bas du pantalon du grand Bob. Ce qui transformait une interview banale en une saynette burlesque.





6. Je me souviens de la veuve du métallurgiste Lamberto Maggiorani (l’acteur du « Voleur de bicyclette ») racontant chez elle à Rome que ce film avait fait à la fois le bonheur et le malheur de son pauvre mari défunt. Qu’après, il n’avait plus rien tourné d’autre, malgré les promesses de Vittorio de Sica. C’était bouleversant et cela demeure comme l’un des plus beaux moments de l’émission. Le réalisateur était Gérard Follin aujourd’hui disparu.



7. Je me souviens de la « lettre » que nous avait envoyé Alain Cavalier au moment où il préparait sa « Thérèse », sans savoir s’il parviendrait un jour à ses fins. Cela sonnait comme une préface à un film encore dans les limbes et annonçait très clairement ses œuvres à venir jusqu’au sublime Irène. Déjà, il y parlait et filmait en même temps.





8. Je me souviens de Jean-Luc Godard à Rolle qui nous avait fait une démonstration magistrale (et pas du tout prévue) sur l’utilisation du ralenti dans les films. Opposant le procédé dans Full Metal Jacket de Kubrick et dans un documentaire cubain de Santiago Alvarez. Chez le premier, tout était faux, politiquement et cinématographiquement. Chez le second, tout était juste… En arrivant chez JLG, c’était l’hiver, il nous avait enjoint d’utiliser les patins en feutre préparés à cet effet.



9. Je me souviens de Jane Russell interviewée chez elle à qui Philippe Garnier avait demandé (Ventura lui ayant soufflé la question à l’oreille) pourquoi la marque de soutif Playtex avait fait appel à elle pour faire sa pub. Et qui avait répondu assez interloquée dans un grand hennissement : « Are you kidding ? »





10. Je me souviens de Serge Gainsbourg dont la « lettre de cinéaste » en 1982 commençait par un plan de la façade de l’église de la Trinité. Commentaire off : « Ma mère était une sainte… » Chaque fois que je passe dans le quartier, j’entends la phrase dite par Serge.




Je n’oublie pas pour autant Patrick Modiano dans la supérette de la rue de Sèvres qui a remplacé le cinéma Pax de son enfance, ni Louise Brooks au Jacumba Hotel, ni Cassavetes, ni Capra, ni Kaurismäki, ni Sue Lyon. Aucun de ceux et celles qui ont forgé notre imaginaire. Cinéma Cinémas avait beaucoup à voir avec l’imaginaire.

Michel Boujut


 

Pour retrouver Michel Boujut sur le blog:  Michel Boujut parle d'AmstrongEn hommage à Michel BoujutJe me souviens de Michel Boujut

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xristophe 15/07/2012 23:01

Loin de moi vouloir jeter tout Godard - ses films : car j'aime énormément A bout de souffle (scénario de Truffaut - mais "c'est du Godard"), beaucoup Le mépris, et un peu Pierrot (déjà moins);
d'autres, certainement... Mais Godard le personnage m'est immédiatement antipathique, pour tant de raisons, même physiques (!) et puis bien sûr l'idole soixante-huitarde, politiquement barjo et
fanatique, "maître à penser" de pacotille, et ce prestige téléphoné, ce pouvoir garanti d'avance sur les esprits : ce qui se voit dans le Je me souviens "incriminé"... Et puis j'ai déjà entendu
parler de sa haine de Kubrick. (Merci de votre réponse modérée !)

lesdiagonalesdutemps 16/07/2012 06:49



difficile de vous répondre puisque je suis entièrement d'accord avec vos propos. Sinon que Godard avec beaucoup de constante c'est construit un personnage qu'il porte comme une sorte de masque
peut être pour se fuir plus que pour être fuit par les autres. J'ai le sentiment qu'il ne cesse dans la vie de jouer un personnage un peu comme le faisait Jean-Pierre Melville (très grand
cinéaste à mon avis) hier et un Gaspard Noé aujourd'hui encore beaucoup plus barjo que Godard. J'ai un souvenir inconfortable d'un tête à tête avec Noé. Il me semble que c'est assez fréquent chez
les cinéaste à jouer un personnage, voir aussi dans ce domaine Mocky réalisteur de quelques films inoubliables.



xristophe 15/07/2012 02:58

Je ne me souviens pas de M Boujut dont les Je me souviens sont bien médiocres - mais je reconnais l'ignoble Godard "démontrant" que Kubrick est "faux" à côté d'un propagandiste communiste de Castro
(c'est surtout faux "politiquement", dans la bouche de Godard qui m'amuse ou m'enrage !)

lesdiagonalesdutemps 15/07/2012 08:24



Godard dit depuis des années un peu n'importe quoi et est soutenu par une poignée d'intellectuels fumeux mais pas fameux néanmoins il ne faut pas oublier que ses premiers films étaient excellent
et ont eu un immense impact (pas toujours heureux) sur le cinéma et le cinéma français en particulier quant à ses options politique je voudrais rappeler que l'on peut voir "le petit soldat" comme
un film favorable à l'Algérie française.