Jaque Catelain

Publié le par lesdiagonalesdutemps


Né Jacques Maxime Guérin le 9 février 1897, le beau ténébreux du cinéma français balbutiant a de lointaines origines russes et du sang suédois par sa mère. Sa première jeunesse se déroule dans un grand château en Flandres, c’est un petit garçon très sensible, artiste dans l’âme, qui pleure devant les tableaux de Memling au musée de Bruges. Il n’a que neuf ans! C'est un rêveur solitaire à l'imagination débordante, qui brûle d'envie d'exprimer tout ce qu'il ressent. Son père le laisse libre de se consacrer au dessin, à la peinture (il entre en 1913 à l'Académie Julian), à la musique - celle de Wagner le transporte. Puis c’est Nijinski qui le subjugue, au point que ses parents doivent s'opposer à une vocation subite de danseur. Lorsque la guerre éclate en 1914, "l'art semble mort pour chacun [...], toute ambition personnelle apparaît sacrilège, tout effort superflu." Les événements tragiques l’inquiètent et le déstabilisent… En 1915, il tâte de l’art dramatique au Conservatoire dans la classe de Paul Mounet, avant de s'engager en 1916 et de partir pour le front dans l’artillerie lourde. Réformé temporairement, il fait en 1917 la rencontre de sa vie : celle du cinéaste-esthète Marcel L'Herbier, qui lui communique sa passion et noue avec lui de profonds liens d'affection... pour ne pas dire davantage.




Le public découvre Jaque-Catelain. Il incarne le prince charmant dont rêve, entre autres, les demoiselles et les dames. "Veston noir, faux col jaune, chemise ocre, visage entièrement badigeonné de fond de teint rosé… Il est tellement joli malgré tout ce maquillage… Séduire? Catelain n’a vraiment aucun mérite à cela : la nature lui a donné en cadeau de grands yeux marrons, un nez idéalement fin …une grâce de mouvement incomparable… Il n’a qu’à paraître, sourire et ramasser les cœurs foudroyés…" peut-on lire dansCiné-miroir. En 1918, ce jeune homme de vingt ans entend ne pas se contenter d’être beau et de paraître, il veut prouver qu'il a surtout du talent : "devant l’appareil qui vous imprime tout vif, il ne s’agit pas de devenir, il s’agit d’être… Le charme d’un artiste, son action sur le public ne dépendent pas de la joliesse physique, mais du rayonnement de sa personnalité."

"Les initiés, seuls, savent ce qu'il faut vaincre lorsque, dans la chaleur de l'été ou du studio, l'émotion du site ou le bruit infernal des machines, la peur de se trahir soi-même... On se retrouve finalement aux prises avec la réalité brutale de la réalisation, face à face avec cet ennemi perspicace et exigeant : l'objectif ! Vous voici devant l'appareil, vous commencez à jouer et ce qu'il vous faut vaincre alors, c'est votre désir de jouer [...]. Quand on a dévêtu ce goût gênant de remplacer, par certaines conventions arrêtées d’avance par la réflexion, la manifestion mobile de soi-même, une nouvelle épreuve vient chaque fois effrayer l'interprète cinématographique : celle de savoir proposer à l’impressionnabilité de la pellicule une vie profonde, une vie essentielle : la vie de toute son âme."

Las d'être confiné aux rôles de séducteur mièvres, il passe à la réalisation pour deux films au titre évocateur, Le Marchand de plaisirs (en 1923) et La Galerie des monstres (1924), où, se réservant le premier rôle masculin, il s'emploie à casser son image trop lisse, s’affublant de haillons ou en enfilant un déguisement de clown… "Suis-je Don Juan ? Je ne le sais pas… mais il m’arrive de me suggestionner au point de vivre passionnément la vie de celui que j’incarne et cela non seulement sur le studio mais aussi au dehors." Officiellement marié en 1932 à une jeune femme gravitant dans l'entourage de... L'Herbier mais fréquentant un cercle d'amis ne faisant guère mystère de leur goûts homosexuels, il cultivera jusqu'à sa mort, en 1965, une grande discrétion quant à sa vie privée, aimant à dire, très élégamment, que "sa propre vie est un film que l'on doit être seul à regarder."

En 1933, il s'installe au États-Unis en tant qu'envoyé spécial du quotidien Le Journal, pour lequel il rédige une série de reportages sur les grandes vedettes disparues de l'écran. L'année suivante, Marcel L’Herbier lui demande de jouer dans Le Bonheur (1935). Il s'éloigne des écrans, où son "personnage mélancolique, romantique", son physique d'éphèbe, aux traits fins" n'est plus de mise face aux jeunes loups qui ont pris la relève. Il se tourne vers le théâtre, le doublage (notamment pendant la seconde guerre mondiale, où il vit sur le continent américain), tout en faisant quelques apparitions, à l'écran puis à la télévision, dans des rôles souvent très modestes, notamment chez Renoir (French CancanElena et les hommesLe Testament du Docteur Cordelier) ou le fidèle L'Herbier (Les derniers jours de Pompéi), auquel il consacre un livre honoré du Prix Canudo,Jaque-Catelain présente Marcel L'Herbier (1950).

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