Hotel de Lausanne de Thierry Dancourt

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Les chemins qui mènent à un livre sont parfois curieux. il y a quelques mois c'est d'abord le nom de l'auteur qui m'avait attiré l'oeil sur ce livre des éditions de la Table ronde, posé sur le comptoir des nouveautés de la FNAC des halles, un des nombreux lieux de mes chasses aux volumes. Comme souvent je l'avais soupesé, feuilleté et enfin reposé; et puis dans l'excellente petite, par la superficie, mais grande par la passion de sa tenancière, librairie sur le port de Sanary, à nouveau mon oeil a remarqué le nom de Dancourt et comme je cherchais un mince volume pour lire sur la plage, cette fois je fis l'acquisition de l'"Hotel de Lausanne"  Sans doute qu'à bien de mes lecteurs le nom de Dancourt ne dira rien, mais je vois les yeux briller des anciens familiers du Signe de piste et en particulier de la saga du prince Eric...
Parfois la connaissance nuit au plaisir. Il est bien certain que si je n'avais jamais lu un livre de Modiano, le premier roman de Thierry Dancourt m'aurait beaucoup plu, mais voilà, heureusement, j'ai lu presque tous les livres de Modiano. J'ai été devant Hôtel de Lausanne dans le même état d'esprit que serait un amateur de Mondrian devant une toile de Gorin...
Au cimetière du Trocadéro, un homme et une femme s'assoient sur un banc. Ils entament une conversation. Elle s'appelle Christine, Christine Stretter, un patronyme qui sent sa Duras, "à l’allure de princesse fatiguée". Elle flotte plus qu'elle vit entre son père, un ancien ponte de la radio nationale obsédé par sa collection de mappemonde et un fiancé évanescent et parasite qui se rêve cinéaste. Lui, Daniel parcourt le monde à la recherche de meubles rares pour un riche commanditaire. La quête de deux fauteuils signés du décorateur Jean Royère le conduira à Casablanca. Petit à petit entre ces deux marginaux se développe une relation dont la nature restera mystérieuse. Nous sommes au début des années soixante dix entre le Paris du seizième arrondissement et Casablanca et tout cela nous est raconté par Daniel, une vingtaine d'années plus tard. La manière de Dancourt pour situer son récit n'est pas sans élégance: "Il s’était tiré une balle dans la bouche un an auparavant presque jour pour jour dans son appartement du Quai Voltaire. […] C’est à lui que je pensais, Henry de Montherlant, alors que nous suivions l’avenue Raymond-Poincaré, laissant derrière nous la rue Lauriston ".
En lisant l'approximatif résumé ci-dessus, les familiers de Modiano auront cru lire l'évocation d'un roman de Modiano qui aurait échappé à leur vigilance. Chez ce premier opus de Dancourt on retrouve toutes les caractéristiques pour ne pas dire toutes les marottes,  banquettes de moleskine , de celui que je considère comme le plus grand écrivain français vivant. Tout d'abord la passion de la topographie et la musique de la litanie des noms des rues d'un Paris périphérique. Les situations flottantes tant professionnelles de ces demis soldes du milieu intellectuel que sentimentale. L'argent ne semble jamais un problème à ces gens qui ne font pas grand chose et ne sont pas trop travaillé par leur libido. Ils sont dans un état de vacance perpétuel.  
L'écriture sèche de Modiano fait toujours chair, on sent qu'il écrit à la gomme ce qui donne une extraordinaire exactitude à sa prose, c'est l'invention du précis flou à quoi n'arrive pas tout à fait Thierry Dancourt, c'est ce qui différencie la copie de l'original.
Mais jugez par vous même, avec l'extrait qui suit qui illustre bien l'atmosphère feutrée et floconneuse, comme si les sentiments comme les sons étaient assourdis par le manteau neigeux qui recouvre souvent Paris dans le livre:
Jardin secret : cette expression souriante, fleurie, sonnait bizarrement pour désigner cet espace clos, au calme minéral, à demi enterré sous un paysage blanc et glacé. Sur le chemin, alors que nous suivons la rue Picot, elle m'avait expliqué que parfois, dans leur maison, elle se sentait dans un étau, entre son père en repli, focalisé sur ses muettes mappemondes, aveugle et sourd à tout le reste, et son futur époux qui était d'une nature exactement inverse. (...) C'est pourquoi elle éprouvait quelquefois le besoin de s'en aller, de fuir. Elle avait pris l'habitude de benir s'isoler ici, dans cette chambre de l'hôtel Chalgrin.
Les deux héros sont falots, transparence aggravée par la relative truculence des personnages secondaires.
Il faut reconnaitre que Dancourt connait son Modiano sur le bout des doigts et qu'il picore dans l'oeuvre entière, ainsi la vision par le héros de l'ancien appartement de son amie vient tout droit de "Voyage de noces". Lorsque Jean B. scrute son ancien appartement dont la terrasse "ressemble au pont d'un paquebot on se souvient de Quartier perdu; quant à la chambre de l'appartement torride au sommet d'un appartement de Casablanca, elle m'évoque celle à secrets dans laquelle Ambrose Guise se réfugie toujours dans "Quartier perdu". La vue ensoleillée, comme sur exposée qu'a Daniel de l'hôtel de Lausanne est issue du "Vestiaire de l'enfance".
La seule originalité de Dancourt est sa grande attention à l'architecture qu'il envisage plus en tant que masses, presque des volumes abstraits que comme lieux d'habitation. Les bâtiments semblent toujours vus de loin. Les rues de beaux quartiers de Paris sont arpentées en tout sens et ces parcours offrent à voir de beaux panoramas. 
Malgré ce que j'écris précédemment, j'ai pris un grand plaisir à lire "Hôtel de Lausanne", ce qui est, me direz vous l'essentiel.
Mais je me suis  demandé avec Hôtel de Lausanne si nous n'étions pas entré dans l'ère de la contrefaçon en littérature. D'autant que ce livre, qui je le répète n'est pas sans mérite mais qui sont ceux des délicieux pastiches de Jean Louis Curtis que Michel Houellebecq a eu bien raison de remettre en lumière dans "La carte et le territoire" mais encore aurait-il fallu et hisse ces couleurs et n'avance pas camouflé sous un label de nouveauté. 
Le plus extravagant est que cet ouvrage a obtenu le prix du premier roman. Je ne connais pas les membres du jury de ce prix mais je doute qu'ils sachent lire...

Hôtel de Lausanne de Thierry Dancourt, éditions 10-18, n° 4368

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