Hotel de Dream d'Edmund White

Publié le par lesdiagonalesdutemps



 

Avec Hôtel de dream Edmund White renoue avec la veine historique qu’il avait déjà explorée avec Fanny. Il abandonne donc son sujet de prédilection, lui-même, pour nous faire revivre un épisode de la vie de Stephen Crane, écrivain du début du XXème siècle, célèbre en son temps, il était alors l’auteur le mieux payé, vingt livres pour mille mots, mais assez oublié dans nos contrées de nos jours. Est-ce parce qu’ Edmund White aurait épuisé son histoire personnelle que son intérêt pour les vies des autres augmente? Dans Fanny (2003), il a écrit une biographie d'une abolitionniste du dix-neuvième-siècle et d’une des premières féministes, Fanny Wright. Dans Hôtel de dream nous faisons connaissance avec Stephen Crane alors qu’il se meurt de tuberculose dans l’humide campagne anglaise. Dans son lit d’agonie l’écrivain, se remémore ce qui lui parait à posteriori, la plus extraordinaire rencontre de sa courte vie, pourtant aventureuse, celle d’Elliot, un jeune prostitué de 15 ans dans une rue de Manhattan par une froide journée d’hiver. Le livre est un constant va et vient entre le présent très précaire de l’écrivain et un passé récent de compagnonnage avec cet adolescent qui l’attira. Stephen Crane est soigné par sa compagne Cora, une ancienne prostituée et tenancière d’un bordel appelé Hôtel de Dream. Cette dernière entraîne son ami mourant dans un long périple vers la forêt noire allemande où est une clinique dont la thérapie pourrait améliorer l’état de Crane. Durant ce pénible exode, éclairé par les visites d’Henry James et de Conrad, l’écrivain lui dicte, chapitre par chapitre, ce qu’il sait être son dernier roman, Le Garçon maquillé. Nous avons donc la construction classique du roman dans le roman qui par le thème, ses protagonistes et sa progression n’est pas sans rappeler Le livre de John de Braudeau (éditions Gallimard)... Le héros du Garçon maquillé est Elliot qui vit de prostitution dans les rues de New-York quand il rencontre un banquier, Theodore Koch, un homme mariè mais qui est foudroyé par la beauté du garçon. Cette passion dévorante anéantira aussi bien la fortune de l’un que l’existence de l’autre... Il est amusant de noter que White décrit Koch, trop gros, sans attrait physique, comme il se voit dans ses mémoires...

L’apparition d’Henry James dans un roman historique ne manque pas de sel lorsque l’on sait qu’il détestait ce genre. Ce qui  inquiétait James n'était pas la capacité d’un écrivain à récupérer le bric-à-brac du quotidien d’une époque, dans Hotel de dream, les corsets, les fiacres et les lumières du gaz... Beaucoup plus difficile est d’ imaginer, pensait-il avec raison, ce qui est absent du passé par rapport au présent de l’auteur qui écrit le roman historique, particulièrement les contenus des vies intérieures de ceux qui ont vécu dans des antérieures et les connaissances qui les nourrissaient telles les prétentions médicales et scientifiques d’un temps qui prenaient alors pour ces explications comme immuables, comme nous prenons aujourd’hui notre savoir comme intangible... Sur ce point White a échoué à recréer un paysage mental de nos ancêtres qui ne serait pas borné par les poteaux frontières du Freudisme... Cet exercice est il est vrai particulièrement difficile pour un homme comme White qui a baigné dès son plus jeune âge dans la psychanalyse.

Comme toujours chez White, le récit est émaillé de portraits cursifs comme celui-ci: << Comme M James et Stevie étaient différents, songeait-elle, James ne faisait rien, n’avait aucun passe temps, il était occupé qu’à écrire et à contempler la vie dans le miroir biseauté d’un esprit qui en décomposait les couleurs en les obscurcissant. Stevie était un homme d’action. Il était intrépide à la guerre, de l’avis général, et il aimait boire et courtiser les femmes...>>. Comme on le voit les considérations sur la création littéraire ne sont pas absentes de ces portraits.

Edmund White nous dépeint Crane comme un Jacques London, un Joseph Kessel que la phtisie aurait empêché de s’accomplir, un écrivain-journaliste baroudeur, dont la singularité est mis en lumière par la rencontre avec Henry James, confit de conventions et “pédéraste comme un lampadaire” qui apparaît ici comme un maître de la répression, et surtout de l’autorépression sexuelle. Néanmoins James a accepté, dans le roman comme dans la réalité, de fréquenter, ce qui n’était pas rien à l’époque, le couple illégitime que formait Crane avec Cora qui vivait avec son grand écrivain mais n’était pas marié avec lui. Une attitude qui montre que James n’était pas autant sous la coupe des traditions de la bonne société victorienne comme le suggère le roman. Il faut ajouter que Cora n’était pas qu’une ancienne putain mais aussi sans doute la première femme journaliste correspondant de guerre.

Au début, Hôtel de Dream ressemble à une simple et franche tentative d'imaginer les derniers jours de la vie de Stephen Crane, l'ami et le voisin de James, l'auteur de La conquête du courage (1895) et de l'hôtel bleu  (1899), dont la vie météorique a fini à l'âge 28 dans un sanatorium de la forêt noire. Mais White, qui a écrit surtout des livres sur son propre “âge d'or” en tant que gay, a bien d∞'autres choses derrière la tête que de recréer le milieu des années 1890 de Crane. Pour White, la « vraie chose » est le sexe, et Crane est surtout son véhicule pour nous faire visiter les problématiques sexuelles et amoureuses de cette époque.

On peut s’étonner du choix de Crane, par White comme guide dans cette excursion du New York gay de la fin du XIXème siècle. Alors que Crane représente le parangon de l’auteur hétérosexuel, voué aux prostituées. Son premier roman, Maggie : Une fille des rues (1893), est une tentative précoce d'imaginer la chute d'une fille naïve aux mains de maquereaux et de sadiques. On voit que Le garçon maquillé est un peu la version gay de ce livre...

Comme il l’indique dans son utile postface Edmund White s’est inspiré, pour écrire son livre, du premier biographe ami et contemporain de Crane, Thomas Beer ainsi que du récit du critique new-yorkais, lui aussi ami de l’écrivain, James Gibbons Huneker. Beer  a affirmé, sous l'autorité de James Huneker,   que Crane avait été par le passé sollicité par « un garçon peint » rencontré au sud de Broadway. Il se serait renseigné auprès du garçon sur le milieu homosexuel new-yorkais. il aurait commencé ensuite, riche de ses informations, un roman dont le héros aurait été un jeune garçon prostitué. Le roman se serait appelé Fleur d'asphalte. Mais on n’a retrouvé aucune trace de cet écrit. Malheureusement, il s'avère que Beer était lui même plus romancier qu’historien. On sait aujourd’hui qu’il a forgé un certains nombre  de documents, y compris des lettres prétendues avoir été écrites par Crane! D’ailleurs dans la postface White écrit qu’il n’est pas dupe du récit de Beer et d’Huneker, << Le curieux destin de Crane a voulu que que deux des premiers biographe à écrire à son sujet aient été des fabulateurs de grande envergure>>...

Voyons ce qu’écrit sur Crane, Marc Sapporta dans sa précieuse histoire du roman américain ( Idées-Gallimard, 1976): << Crane est l’un de ses enfants prodiges de la littérature, l’un de ces créateurs qui brusquement apparu écrivent en quelques années une œuvre décisive et meurent bientôt littéralement consumés par leur propre flamme. “La conquête du courage” annonce un réalisme à deux voies. Dans la première l’auteur utilise les documents qu’ il a réunis en qualité de journaliste new-yorkais... La destinée de Maggie vouée à la déchéance par une fatalité sociale inéluctable se place dans la ligne directe de “Nana” et de ‘L’assommoir  qui pénètre en Amérique dés 1979... La notoriété vient avec “La conquête du courage”... Le paradoxe est que Stephen Crane n’avait jamais vu le feu (Crane n’avait même jamais fait un service militaire). Il avait surtout mis à contribution les connaissances de son frère William et utilisé nombre de récits de vétérans de la guerre de Sécession... La deuxième consiste à transposer ses expériences. Crane est soucieux de confirmer par l’expérience vécue ses prémonitions de ¬romancier. Il se trouve bientôt sur les champs de bataille de Cuba et des Balkans... Son conte le plus célèbre, “Le bateau ouvert” (1898) évoque avec un souci de vérisme les suites de son naufrage au large de Cuba... Stephen Crane devait d’ailleurs mourir prématurément des suites de son immersion prolongée... Il a illustré parfaitement le rapport entre la genèse du réalisme et la guerre, comme Zola avec “La débâcle”, comme Tolstoi avec “Les récits de Sébastopol...>>.

Dans son Que sais-je? n° 407 La littérature américaine (Presses universitaires de France, 1973), Jacques-Fernand Cahen est encore plus laudateur: <<Le véritable précurseur des écrivains modernes est Stephen Crane, qui composa ses deux plus importants romans à vingt-deux et vingt-trois ans... Véritablement doué, il avait atteint seul, sans influence et du premier coup, la maîtrise d’une manière originale devenue presque classique depuis: récit nu et précis, ironie sèche et cachée pleineÊ de sous-entendus qui sont comme des coups de sonde... Le style tranchant et clair comme d’un simple compte rendu, est illuminé parfois d’images d’une beauté d’autant plus saisissante qu’elles sont plus rares et plus concises... La conquête du courage a une composition souvent un peu confuse. Les scènes se succèdent comme des feuillets d’album tournés trop vite... Dans certaines courtes nouvelles au contraire, et particulièrement dans “The open boat” Crane atteint une sorte de perfection... Stephen Crane, jeune homme à l’ame sans illusion d’un vieillard, est plus proche des Fitzgerald et Passos de l’après première grande guerre que de sa propre génération... Comme écrivain, Crane était naturaliste par nature, par distinction, par dégoût du romantique; il l’eût été sans Howells et sans Zola, qu’il n’avait peut-être pas lu.>>

 

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L’un des premiers plaisirs que procurent Hôtel de dream est celui de nous plonger dans le New-York 1900 des invertis, bien loin du New-York gay d’aujourd’hui que ˘fréquente l’auteur et surtout de nous montrer comment cette frange de la population était alors rejetée par le reste de la société. On sent qu’Edmund White s’est documenté avec sérieux et a tiré un grand profit de la lecture des travaux de George Chauncey et de son livre Le New-York gay de 1900 à 1940 (éditions Fayard). Mais au delà de cette immédiate découverte nous apercevons deux thèmes plus secrets qu’Edmund White traite avec beaucoup de tact et de vérité; tout d’abord dans le livre dicté, Le garçon maquillé, la passion d’un homme mûr pour un adolescent, dépeinte comme une drogue aussi addictive que dévastatrice pour l’ainé. Puis dans les interstices de l’ouvrage imaginaire, qui prend de plus en plus de place à mesure qu’avance le livre, au total Le garçon maquillé représente la moitié des pages d’Hotel de dream, les rapports qu’un grand malade entretient avec son entourage bien portant. Nul doute que White n’a eu qu’à puiser dans les choses vues au long de sa vie pour nourrir ces deux pans de sa fiction. La mort de Crane, rendu exsangue par la tuberculose, doit avoir rappelé à White les morts émaciés d'amis et d'amants victime du SIDA.

Le constant va et vient entre les souvenirs de Crane pour le véritable Elliott et celui du roman qu’il dicte à Cora est un instantané sur le glissement de la vérité à la fiction dans la création littéraire.

 

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Si par hasard ces lignes rencontrent des anglophones férus à la fois de Crane et de White, je serais heureux qu’ils m’indiquent si dans les passages censées être des chapitres du Garçon maquillé,  donc écrit par Crane, Efdmund White pastiche Stephen Crane. Très habilement White fait dire à Cora s’adressant à Crane à propos du Garçon maquillé: << Il n’est pas vraiment dans votre veine, ». Comme pour d’avance désamorcer les critiques qui pourraient comparer Le garçon maquillé aux livres de Crane... Je regrette pour ma part que White dans le final du Garçon maquillé se soit laisser aller au mélodrame, transformant sa fiction gigogne en “un mystère de New York” qui a plus à voir avec Paul Féval, Eugène Sue ou encore Dickens qu’avec Henry James. Je comprendrais que l’on puisse sur ce dernier point penser tout le contraire car ce mélo est bien “raccord” avec la littérature contemporaine de cette fiction. Si je ne peux juger de l’imitation du style de Crane par White, en revanche et cela est le défaut principal du livre, il est évident que Crane n’aurait pas pu écrire certaines conzsidérations mis dans la bouche du banquier amoureux de l’adolescent sur les rapports d’Elliot et de son père qui sont des réflexions typiquement post-freudiennes... en 1895, parfaitement anachroniques dans le récit. Qui connaît bien l’oeuvre de White y retrouve le commerce conflictuel qu’il a entretenus avec son propre père... dans les années 50. 

 

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Si l’on cherche une équivalence dans les lettres française à ce roman historique, il faut bien dire que l’on est passé chez Edmund White de Proust au Roger Peyrefitte de L’éxilé de Capri (éditions Flammarion). Qu’on ne se méprenne pas sous ma plume c’est un repli mais non une dégringolade car l’auteur des Amitiés particulières ne mérite pas l’opprobre dans lequel il est tombé. On peut néanmoins regretter la veine autofictionnelle chez White qui nous a donné ce chef d’oeuvre proustien qu’est La symphonie des adieux (éditions 10-18).

 

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