Hannah Arendt, un film de Margarethe Von Trotta

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Ayant choisi le 1er mai pour allez voir, la biopic d'Hanna Arendt (1906-1975), vous vous doutez bien que je ne suis pas adepte de l'usure de semelles derrière un quelconque calicot, la plus grande surprise ne fut pas le film, mais le fait que la salle du cinéma qui le programmait était archi comble. A tel point qu'un des employés de l'établissement, juste avant la projection, est venu voir s'il pouvait encore caser deux personnes. Je n'avais pas vu cela depuis ma pré-adolescence où le cinéma de la station balnéaire où je résidait ne commençait à projeter le film en saison que lorsque tous les sièges étaient occupé. Je ne me serais jamais douté qu'Hannah Arendt et sa théorie de la banalité du mal avait autant d'adeptes à moins que Finkielkraut est donné rendez vous à cette séance à tous les thuriféraires de la philosophe... Mais je n'ai pourtant pas aperçu le résistant de France-Culture dans la salle. Ma surprise fut redoublée lorsque je m'aperçu que l'assistance ne comptait pas que des chenus mais aussi de jeunes pousses.

Pas grand chose à dire de ce film qui est néanmoins à voir, ne serait-ce pour ceux qui l'auraient oublié, de leur rappeler l'importance d'Hannah Arendt dans l'histoire des idées au XX ème siècle, tant il est d'une impeccable facture classique. Les cinéastes semblent enfin, après Spielberg et son Lincoln, s'apercevoir que le format d'un film de cinéma est trop court pour narrer toute une vie. Margarethe Von Trotta s'est ainsi concentré uniquement sur l'épisode de la couverture en 1961 du procès d'Eichmann pour le New-yorker par la philosophe ( C’est elle-même qui, malgré son inexpérience du journalisme, a suggéré à William Shawn, directeur du magazine, de la charger de cette mission). Le film s'étend sur quatre année de 1961 à 1965. Son texte où elle expose sa théorie de la banalité du mal déclencha une vive polémique mais ce qui ulcère particulièrement les juif c'est surtout qu'elle dénonce le fait que des autorités juives ont aidé à la shoah.

Très intelligemment grâce à un retour en arrière qui laisse entrevoir la relation qu'entretenait Hannah Arendt avec Heidegger (Klaus Pohl). Le film évoque avec mesure la liaison entre la jeune Hannah Arendt et son professeur. La scène de leurs brèves retrouvailles après la guerre, au cours de laquelle elle somme Heidegger de s’expliquer sur son engagement nazi, est particulièrement réussie. on comprend l'intransigeance intellectuelle d'Hannah Arendt pour qui la raison doit toujours primer sur l'émotion comme le lui a appris son maitre à penser (Heidegger n'a pas vraiment appliquer son dogme dans sa relation avec le nazisme). Ce qui peut être audible aujourd'hui était parfaitement inentendable en 1961 par la communauté juive dont beaucoup des membres étaient des rescapés des camps de concentration. C'est ce paramètre que ne pouvait du fait de sa formation intégrer dans sa manière d'exposer ses arguments sur la question du mal. Ainsi son ami Yosef Hayim Yerushalmi lui reproche d’avoir condamné en bloc tous les conseils juifs et d’avoir contribué, par cette généralisation, à l’effacement de la distinction entre victimes et bourreaux. Un de ses meilleurs amis, Kurt Blumenfeld (Michael Degan), sioniste et père spirituel d’Hannah depuis sa jeunesse, l'accuse de vouloir défendre les bourreaux du peuple juif. Il meurt sans lui avoir pardonné.

On entre et connait certains épisodes de la vie d'Annah Arendt par le biais de conversations qu'elle a avec son mari ( Heinrich Blücher, joué par Axel Milberg, l’homme de sa vie, rencontré à Paris, et qui l’accompagne dans sa fuite à travers l’Europe puis à New York, où ils se sont mariés et ont vécu ensemble pendant près de trente-cinq ans, jusqu’à la mort de Blücher)et ses amis dans lesquelles elle évoque des souvenirs comme son incarcération au camp de Gurs en 1939, alors qu'elle était réfugiée en France. Cet artifice permet à la réalisatrice de dépeindre le milieu new-yorkais dans lequel gravite la philosophe en particulier la romancière féministe américaine Mary McCarthy, interprétée par Janet McTeer, qui l’a soutenue alors qu’elle était attaquée pour ses articles sur le procès Eichmann.On voit également Hannah Arendt donner des cours à ses étudiants américains. Il faut se rappeler que grâce à la parution en 1951 de son ouvrage intitulé « Les origines du totalitarisme », Arendt était déjà en 1961, considérée comme un des grands penseurs du XXe siècle.Margarethe von Trotta réussit à filmer la pensée en train de s'élaborer.

L'interprétation est remarquable bien sûr Barbara Sukova est parfaite dans le rôle titre mais les autres acteurs ne sont pas en reste. Le choix à première vue de Barbara Sukova peut paraître surprenant car elle ne ressemble pas physiquement à Hannah Arendt mais l'intensité de l'interprétation de l'actrice fait oublier rapidement ce hiatus. L'insertion de bandes d'actualités (les images du procès d'Eichmann) est habilement fait. les images d’archives en noir et blanc sont intégrées au récit par le montage alterné avec les séquences reconstituées de la salle d’audience. Mais le tour de force est de parvenir à nous donner une idée de la philosophie d'Hannah Arendt et de Martin Heidegger.

Margarethe von Trotta en spécialiste des grands portraits de femmes fictives ou réelles, depuis L’Honneur perdu de Katharina Blum(1975) jusqu’à Rosa Luxemburg(1986) et Hildegarde de Bingen(2009) était la cinéaste la mieux à même pour réussir le portrait de cette femme intransigeante et courageuse. Margarethe Von Trotta montre bien le caractère passionné d’Arendt et sa vive intelligence, qui lui valurent autant d’amitiés que d’hostilité.

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xristophe 05/05/2013 17:23

Bon déjà un bon point (le vôtre) pour ce film ; j'attends encore l'avis de mon "Résistant" préféré pas seulement "de France-Culture" et, si c'est oui, j'y vais...

lesdiagonalesdutemps 11/05/2013 21:39



C'est vraiment un film intéressant et puis il nous replonge dans cette époque pas si lointaine mais dont on a peine à se souvenir des réactions sur certains points qui aujourd'hui ne font plus
polémiques car la réalité des faits s'est imposée.