Graveney hall de Linda Newbery

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Capture-d-ecran-2014-03-16-a-21.44.15.jpg

 

Les anglomanes devraient être ravis par ce roman où l'on voit un adolescent de 17 ans, Greg, passionné de photographie, découvrir, lors d'une de ses promenades à vélo en quête de sujets intéressants pour nourrir sa marotte (je me suis partiellement reconnu dans le héros), un manoir en ruine, Graveney Hall, dans la belle campagne anglaise de la grande banlieue de Londres. Autrefois superbe demeure bourgeoise fourmillant de domestiques, entourée d'un parc luxuriant, elle n'est plus en ce début du XXI ème siècle que l'ombre d'elle-même. Elle a été dévorée par les flammes d'un incendie, il y a presque un siècle.La demeure n'est pas complètement délaissée car une équipe de bénévoles s'y active pour la restaurer, et surtout sauver, ses nombreuses dépendances et son parc, jadis très ornés. Le garçon y rencontre une jeune fille Faith pour laquelle il éprouve une attirance qui le trouble comme celle qu'il a pour Jordan, le champion de natation du lycée...

Sans crier gare, quelques pages plus loin, nous sommes précipités dans ce que l'on comprend vite être la même demeure mais en 1916, un peu avant l'incendie qui l'a détruite, en compagnie de trois personnages, le propriétaire des lieux, le révérend du village voisin et le fils de la maison, Edmund, jeune lieutenant qui s'apprête à retourner au front après avoir soigné une blessure de guerre. Les deux premiers personnages font des projets pour le mariage prochain d'Edmund avec une jeune héritière locale tandis que le garçon ne pense qu'au camarade de combat, Alex dont il est amoureux...

Nous passons donc alternativement de l'époque actuelle à celle de la première guerre mondiale en une symétrie approximative. Au fil des pages la période contemporaine prend nettement le pas sur celle passée. Mais la symétrie va au delà du seul temporel, car on peut voir dans les relations entre Greg et Jordan, le pendant de celles entre Edmund et Alex. Poussons un peu plus loin notre logique rêveuse, sans doute dans le souvenir des écrits de David Mitchell qui a pris lui aussi comme décor des affres de son héros adolescent d'« Au loin les forêts », la campagne anglaise, ne pourrait-on pas imaginer que le second couple est la réincarnation du premier...

Mais rien est aussi simple Greg s'intéresse à Faith, jeune fille issue d'une famille très religieuse qu'il a rencontrée dans la grotte de Graveney hall, l'endroit le plus mystérieux de la propriété.

A partir de cette rencontre se mettent en place les deux grands thèmes qui structurent le récit : l’homosexualité et la religion, parfois, ils se rejoignent.On observe ces jeunes gens en plein émois affectifs mais aussi en recherche spirituelle.

 

The garden on top of the keep, Farnham Castle, Surrey in c.1890

The garden on top of the keep, Farnham Castle, Surrey from ‘Beautiful Britain’, 1894. On peut imaginer que le jardin de Graveney hall, ressemblait à cela. Pour ceux que les demeures anglaises et surtout leurs jardins passionnent il faut aller sur ce site tenu par David Marsh, un grand spécialiste de la question: http://parksandgardensuk.wordpress.com/

 

Linda Newbery traite en parallèle l’histoire de Greg et celle d’Edmund, leur point commun étant leur homosexualité. Edmund l’a découverte sur le front en rencontrant Alex. Son amour le rend étranger et même hostile à sa classe sociale. Il le libère du carcan de son éducation. Greg au contraire hésite à s’assumer, à s'affranchir de son milieu qu'il sait pourtant médiocre. En cela il est moins courageux qu'Edmund mais aussi plus sage. L'auteur montre que se déclarer homosexuel en 1917 ou de nos jours reste difficile.

Linda Newbery (auteur préalablement « De pierre et de cendre » que je n'ai pas lu à ce jour) c'est un peu piégée par son projet de construction romanesque. Il est probable qu'au début de l'écriture de son roman, elle s'imaginait pouvoir maintenir un équilibre entre les deux époques de son récit. Mais Greg, son jeune héros d'aujourd'hui, faisant une enquête sur Edmund, à trop faire apparaître ce dernier, l'aurait privé de son mystère et aurait ruiné l'intérêt du lecteur pour le volet contemporain de son récit. Elle l'a très vite compris réservant que la partie congrue du livre au temps de la Grande Guerre. Réussissant ainsi à maintenir le suspense sur l'étrange disparition d'Edmund... Mais ce choix a également un inconvénient, en ne consacrant pas assez de pages à Edmund, personnage pourtant plus intéressant que Greg, le lecteur peine à s'attacher à lui.


DSCF9865

Copped Hall in 2004 © David Marsh

C'est peut être Copped Hall qui a inspiré Linda Newbery. Ce manoir géorgien fut détruit par un incendie en...1917!

 

Ce roman met en évidence une particularité britanniques inconnue de ce coté ci du Channel: les poèmes de guerre; car si les combattants français et allemands ont rédigé des romans, « Le feu » de Barbusse, « Les croix de bois de Roland Dorgeles », « A l'ouest rien de nouveau » de Remarque... Les littérateurs anglais qui ont combattu en 14-18 sont surtout connus pour avoir écrit des poèmes. Leurs noms sont encore célèbres aujourd'hui. Citons Owens, Brooke, Sorley, Sassoon (tous cités dans Graveney hall, car étudiés par Greg)... Ces poèmes presque toujours écrits sur le front sont souvent héroïques ou tout du moins sont considérés comme tels, ils sont l'oeuvre de jeunes officiers dont la particularité étaient qu'ils étaient souvent homosexuels. Certains de ces sonnets contiennent un sous texte gay. Voilà une autre exception anglaise car à ma connaissance aucune relation homosexuelle entre combattants est mentionnée dans les textes des soldats français ou allemands, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en ai pas eu (j'espère qu'un érudit lecteur pourra me citer un texte allemand, français ou autre qu'anglais où il en est question.)...

Linda Newbery réussit remarquablement bien à transcrire, souvent à travers des dialogues, néanmoins un peu trop nombreux et verbeux tout de même, les doutes et les interrogations de l'adolescence. Ses personnages illustrent avec justesse ce que connaissent les adolescents, l'angoisse mêlée d'impatience devant le sexe, les grands questionnements sur le sens de la vie, sur leur avenir, sur l'existence d'un dieu... Les personnages du livre me semblent tout de même particulièrement travaillés par les questions métaphysiques. Elles sont formulées souvent d'une façon naïve. Question certes que l'on se pose à cette période de la vie où pour certains il semble urgent de régler ses comptes avec dieu avant l'envol vers l'âge adulte mais je trouve néanmoins que dans le contexte de l'Angleterre du début du XXI ème siècle ces interrogations spirituelles prennent dans le roman une trop grande place.

La force du livre réside principalement dans l'extraordinaire capacité de l'auteur à entrer dans la psychologie de ses différents héros adolescents. Par exemple, la scène où Jordan déclare son homosexualité a Greg est le récit de coming-out le plus juste que j'ai eu à lire jusqu'à aujourd'hui. Linda Newbery donne un portrait de l'adolescence anglaise, moins outré que celui que l'on a découvert dans la série « Skin ». Comme dans cette série on voit une certaine démission de certaines la famille, comme celle de Greg; ce dernier tente d'expliquer à Jordan dans quel climat familial il vit: << Tu sais, il y a une grande différence entre ta famille et la mienne, dit Greg brusquement. Vous, vous parlez de plein de trucs. Pas chez moi. Nous, on est juste des gens qui vivent sous le même toit, et qui ne s'entendent pas forcément très bien.>>.

Par l'intermédiaire des familles respectives de Greg, Faith et Jordan, Linda Newbery dépeint des cellules familiales qui vivant dans le même petit bourg n'ont que bien peu de choses en commun. On ne peut qu'y voir le portrait en mineur de la désintégration de la civilisation européenne dont la ruine du manoir de Graveney hall est à l'image de ce qu'elle sera bientôt.

Lorsque l'on a lu, "L'enfant de l'étranger" d'Alan Hollinghurst, il est troublant de lire certains passages de « Graveney hall », notamment celui dans lequel Edmund envisage d'écrire un sonnet sur la propriété qui l'a vu naitre... Je rappelle que « Graveney hall » est paru presque dix ans avant «L'enfant de l'étranger ». Il serait surprenant que Hollinghurst, dont le roman a quelques points communs avec celui-ci, tout en étant d'une toute autre ampleur, n'ait pas eu connaissance de l'existence du livre de Linda Newbery... En effet on trouve dans les deux romans un poète combattant de la guerre de 14 qui aime un de ses camarades qui sera tué au front, des lettres d'amour compromettantes entre deux hommes récupérées par un parent qui découvre ainsi cette relation clandestine, une grande demeure patricienne dans la grande banlieue de Londres... La date de parution du livre n'est pas intéressante à considérer que sous l'angle littéraire, paru en 2002 en Angleterre, « Graveney hall » se révèle très en avance et très lucide sur le constat que l'on peut faire de la société anglaise et plus largement occidentale. En décor aux atermoiements existentiels de Greg et de Jordan qui forment la colonne vertébrale du livre on y voit la déliquescence de la civilisation européenne avec son fossé qui ne cesse de s'élargir entre les classes sociales pour devenir toujours plus difficile à franchir, peut être encore plus qu'en 1917, comme le suggère l'auteur. L'acculturation de toute une jeunesse, celle déracinée de l'immigration et celle d'un lumpen prolétariat plus ou moins dégénéré, engendré par des générations d'alcooliques est illustré par la scène du vandalisme sur une statue par des gamins imperméables à toutes beautés, et même haineux envers elles qu'ils savent étrangères à leur univers et inatteignables pour eux.

Par le biais de l'éducation stricte et ultra religieuse de Faith nous est présentée également un mouvement dont peu pressentait l'émergence en Europe au début du XXI ème siècle, celui d'un nouvel intégrisme religieux chrétien, minorité repliée sur elle même, hostile à un monde où ils sentent leurs dogmes de plus en plus contesté.

Linda Newbery tient en haleine son lecteur par la double question qu'elle lui fait se poser: qu'est devenu Edmund? et est-ce que pour Greg, son indéniable désir pour Jordan sera-t-il plus fort que sa volonté de « normalité » ?

Cette instillation habile du suspense fait qu'on ne peut quitter le livre avant la dernière page. Le style de l'écriture est fluide, bien qu'un peu plat. La fin relativement ouverte fait que l'on pense à certains des protagonistes de cette histoire longtemps après avoir refermé le livre.

 

Capture-d-ecran-2014-03-16-a-19.41.24.jpg

 

Publié dans livre

Commenter cet article

Guillome 18/03/2014 19:54

je vous rejoins lorsque vous dites que le talent littéraire n'est pas à la hauteur des ambitions de ce roman qui effectivement est assez riche !

lesdiagonalesdutemps 18/03/2014 22:07



Mais c'est tout de même très bien d'avoir cette ambition. Ce n'est presque jamais le cas, hélas de nos littérateur français (excetion qui n'a rien à voir avec ce livre Annie Ernaux qui avec "les
années" a raconté 50 ans d'histoire de France vu à travers sa petite histoire. On est pas forcé d'aimer mais il faut saluer bien bas la tentative (à mon avis réussie)...



Guillome 18/03/2014 10:21

effectivement, la déclaration de Jordan à Greg est très juste. Merci d'avoir souligné les lectures et études des poèmes qui apportent beaucoup au récit. Force est de constater qu'il n'est pas plus
aisé de faire son "coming out" aujourd'hui qu'il y a un siècle. Enfin, j'ai aimé la fin ouverte du roman.

lesdiagonalesdutemps 18/03/2014 17:22



Ce qui est fort dans ce livre c'est aussi le nombre et la diversité des problèmes de société d'hier et d'aujourd'hui qui sont évoqué et jamais avec lourdeur, les rapports de classes, les rapports
parents enfant, l'intégrisme religieux, l'homme face à la guerre, le rapport avec l'héritage, le devenir des demeures patrimoniales, l'impact de la religion sur une jeune conscience... Ce livre
est vraiment très riche malheureusement le talent littéraire de l'auteur n'est pas tout à fait à la hauteur de ses ambitions qui sous des dehors modeste sont grandes.


En effet la fin ouverte est une très bonne idée même si l'usurpation d'identité me parait assez peu probable mais pas complètement impossible.