Gomorra de Matteo Garrone

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Tout comme dans le film de Mike Leigh, “Be happy”, on a beaucoup de mal à se persuader que les hommes que l’on voit sur l’écran soient des acteurs et non des membres de la Camorra napolitaine tant ils sont les personnages. Dans une excellente interview, au non moins excellent “Positif”, Matteo Garrone précise que la plupart de ses acteurs viennent du théâtre mais que certains ont fait leurs premiers pas sur les planches en prison, dans le cadre des ateliers théâtre que l’on propose aux détenus.
Ils ne ressemblent pas à des acteurs. Habituellement les acteurs sont beaux, c’est ainsi que nous les voyons, abreuvé que nous sommes de films et de séries américaines, où même les plus laids sont beaux à leur manière. Serge Daney synthétise très bien, en quelques phrases dans l’entretien qu’il a avec Régis Debray dans itinéraire d’un ciné-fils (jean michel place éditeur), le rapport qui s’est tissé entre le spectateur français et l’acteur américain (ces deux derniers mots forment déjà pour beaucoup une tautologie): << On nous a présenté à nous enfants, pas encore cinéphiles, mais enfants des cinémas, des monstres pour s’identifier. Je ne parle pas des auteurs, je parle des acteurs: c’est bien plus intéressant. Avoir dix ans et dire: << Ah! Michel Simon, c’est un grand acteur! >>, ça va pas la tête! Avoir dix ans c’est dire: << Qu’est ce que j’aimerais ressembler à James Stewart! Lui aussi il est grand et maigre, mais il sait se servir de ses poings, contrairement à moi, et en plus il sait danser, donc il est mieux que moi en tout...>>.
Les acteur de “Gomorra” ne sont donc pas beaux, à l’exception d’un cas dont je parlerai ultérieurement, mais il ne sont pas non plus archétypales de leur rôle. Le cinéma français s’il se méfie depuis toujours de la beauté des acteurs, il est très difficile d’y faire carrière si l’on possède un beau profil, a fait de l’archétype un des ressorts de ses fictions, même si cette ficelle est plus ténue aujourd’hui que dans le cinéma pré nouvelle vague. Lorsque nos parents voyaient apparaître sur l’écran de la séance du samedi soir, Pauline Carton, ils savaient que c’était la concierge, Raymond Bussière, le prolétaire à qui on ne la faisait pas, Jean Parédes, l’histrion, Henri Crémieux le boutiquier propret... ( ceux que le sujet intéresse doivent se précipiter sur le merveilleux ouvrage d’Olivier Barrot et Raymond Chirat, Noir & blanc, 250 acteurs français 1930-1960, Flammarion éditeur ).
Rien de tel dans Gomorra où les maffieux ne ressemblent en rien à ce que nous a habitué le cinéma américain, grand prescripteur d’archétype pour nos imaginaires. Ce décalage est d’autant plus flagrant que le film commence par une scène quasiment obligée dans ce genre, le cinéma de maffia est un genre à part entière, le massacre chez le barbier, séquence que l’on voit par exemple dans Le  parrain de Coppola et dans un des premiers épisodes, “un fauteuil vide” de la fameuse série “Les incorruptibles” qui, bonne nouvelle, vient d’être édité dans une copie superbe en dvd.
Comment imaginer que ces beaufs au petit bedon accoutrés de marcel voyant faussement américain et de short fluo duquel émerge des jambes grêles et que l’on imaginerait aisément sur une plage populaire, sous un parasol, au coté de la mama qui insensiblement devient mémère , puissent instantanément se transformer en tueurs sanguinaires.
Si je vous ai parlé des corps, sans même aborder ce que le film raconte c’est que peu sont aussi incarné que Gomorra dont le scénario, véritable tour de force puisqu’il est tiré d’une enquête journalistique qui devint un immense succès de librairie en Italie, est le subtile tricotage de cinq histoires qui couvrent à la fois le champ de tous les âges de la vie et de toutes les activités dans lesquelles prospère la maffia napolitaine.

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Il y a toto un ange de treize ans dont le rêve est de rentrer dans le clan de sa zone. Il y a don Ciro (Gianfelice Imparato) le comptable payeur de l’organisation qui amène rituellement les maigres subsides dont les familles dépendent. Il y a Servillo celui qui traite tous les déchets surtout les plus toxiques. Il y a Pasquale (Salvatore Cantalupo) le tailleur chef d’un atelier clandestin de confection et enfin Mario et Ciro, deux jeunes chiens fous qui se rebellent contre le parrain local. Tous ces personnages nous en fait découvrir une foule d’autres dont la vie est entièrement aux mains de la camorra. 
Avec Gomorra et ses trognes, j’ai retrouvé un plaisir oublié de mes jeunes années, celui que j’avais à voir les films de Fellini et a y débusquer au fond d’un plan une de ces trombines dévastées dont la présence était l’une des signatures du maître. Mon admiration pour le cinéaste s’est trouvée un peu amoindrie dès ma première visite à Naples car lors de mes déambulations dans la ville je me suis aperçu qu’il n’était pas rare d’y croiser des monstres felliniens. Et voici qu’à nouveau, après bien des années ces silhouettes mafflues me font signe...
Et soudain dans cet océan de gueules tuméfiées apparaît un profil d’une pureté absolue, celui de Toto, qui illumine l’écran, comme Giton le faisait dans le satyricon de Fellini. Mais ce garçon va faire bientôt se serrer nos cœur d’artichaut de spectateur lorsque l’on apprend que son désir le plus cher est de rentrer dans l’organisation. Le beau Toto m’a fait repenser au candide et souriant Beppo dont j’ai fait de nombreuses photos en 1985 dans cette même ville. Qu’est il devenu... Je m’interroge souvent sur le devenir de ces garçons dont j’ai fixé une infime fraction de vie lorsqu’ils étaient à l’apogée de leur beauté...

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Avant ce “Gomorra” inoubliable je ne connaissais Matteo Garrone que par son seul film distribué en France, “L’étrange Monsieur Peppino” bien différent dont je ne tarderais pas à vous parler car il a sa place dans ma cinéphagie gay.
Ce n’est pas à Fellini que fait penser Gomorra mais à un autre grand cinéaste italien, Francesco Rosi. D’ailleurs la filiation entre les deux cinéaste s’inscrit sur l’écran. Dans son “journal napolitain, Francisco Rosi, survole le quartier de Chiaiano avec ces grands immeubles en terrasse où quinze ans plus tard Matteo Garrone a tourné une grande partie de son film.   

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argoul 17/09/2011 18:45


L'enquête elle-même (le livre) est assez sensationnaliste sans rien de la rigueur de l'américaine Claire Sterling qui écrivit jadis sur la Mafia. Je l'ai lu récemment sans avoir envie de la
chroniquer. De quoi douter de la poursuite de l'auteur... qu'on imagine plutôt comme un"coup médiatique".


lesdiagonalesdutemps 18/09/2011 06:45



Sur ce film j'en reste au stricte plan cinématographique et si je pense qu'en effet l'auteur de Gomorra n'est pas exempt d'arrières pensées sentionnaliste, le film lui est simplement sensationnel
ne serait ce que par la direction d'acteur exceptionnelle.