Fontenoy ne reviendra plus de Gérard Guégan

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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J'aime les salauds magnifiques. C'est sans doute ce qui m'a attiré chez Fontenoy, qui a, dans certains milieux la réputation d'en être un. Maurice Martin du Gard le qualifiait de drogué et de gangster intellectuel.Si j'aime ces salauds magnifiques, c'est probablement que j'eusse souhaité en être un. Mais si quelques uns me rangent dans la catégorie des salauds, je crois que jamais personne a songé en ce qui me concerne au qualitatif de magnifique...

Lorsque l'on a terminé le livre de Gérard Guégan, on s'aperçoit que Cocteau, en quelques lignes, avait bien réussi à cerner la personnalité et à entrevoir la destiné de Jean Fontenoy : << Les crapules pures réussissent. Fontenoy crapule impure. Il a la pureté. Sa femme a de la pureté. Cela suffit pour les perdre. Leur appartement a l'air d'un appartement de gens en fuite. J'aime bien Fontenoy. Il est sincère et illégal. Deux choses que la politique ne pardonne pas.>>. Avec moins de tendresse, son biographe en une phrase réussit à résumer sa trajectoire: << Un utopiste déçu, en somme, obligé d’aller toujours plus loin dans sa quête et qui, frustré, se roule dans la boue de l’abjection.>>.

Il n'y avait pas que l'appartement chez Fontenoy qui était en désordre, sa tête devait être un caravansérail d'idées qui ne parvenaient pas à cohabiter. Il déclarait adorer la culture américaine et détester la culture germanique alors qu’il s’est rangé de leur côté lors de la seconde guerre mondiale, vilipendant l’armée allemande tout en s’engageant dans la LVF! J'avais déjà repéré ce piaf là dans un fort intéressant roman, « Trois coupes de champagne » dans lequel son auteur, Yves Pourcher en avait fait un personnage secondaire que pourtant on n'oubliait pas. Figure éminemment romanesque, on peut aussi le reconnaitre, sous le nom de Marignan, dans "Livret de famille" de Modiano. Modiano imagine que Fontenoy n'est pas mort à Berlin en 1945 (après tout, on n'a jamais retrouvé son corps... << Comment avait-il fait pour subsister et ne pas être reconnu? Il m'expliqua qu'on change de tête à quarante ans, et qu'il avait gagné un peu d'argent en écrivant des contes pour enfants, sous le pseudonyme d'Uncle Ronnie. Il les écrivait en anglais... Et puis il était un peu courtier en objets d'art...>> (Patrick Modiano, Livret de famille, page 32, éditions Gallimard-Folio). 

Guégan se la joue journaliste gonzo, se transformant en un personnage très présent de son livre. C'est très efficace dans le levé de rideau de l'ouvrage mais beaucoup moins dans le corps du récit où le procédé met le lecteur à distance du héros, mais néanmoins de moins en moins au fil des pages et plus du tout à la fin où le rythme de l'écriture s'accélère. Fontenoy est toujours vu à travers le filtre de la perception de l'auteur qui ne fait rien pour qu'on l'oublie. A croire que l'égocentrisme de son modèle à déteint sur lui. Pourtant le prologue est très engageant. C'est un peu le making of du livre, narré d'une voix chaleureuse qui n'est pas sans rappeler celles de Lucien Bodard (il ne faudrait pas oublier cet extraordinaire conteur) ou de Josèphe Kessel, deux auteurs qui apparaissent dans cet avant propos. Ensuite c'est comme ci la prose de Guégan se refroidissait au fur et à mesure que l'auteur entre dans la vie de Fontenoy. Je pense que l'erreur de Guégan a été d'écrire une biographie et non un roman historique ce qui lui aurait permis de s'éloigner de ses sources (en grande partie celles de Brice Parrain) et de donner plus de liberté à sa prose sans pour cela trahir son sujet. On voit d'ailleurs que lorsqu'il a moins d'informations, sa prose se libère. Il est curieux de noter que les éditions Stock ont publié le livre avec la couverture destinée habituellement aux romans. Mais par bien des cotés « Fontenoy ne reviendra plus » est un roman d'aventure, mais un roman d'aventure, qui contrairement aux archétype du genre, finit mal.

Plus que de distance pour caractériser la posture de Guégan envers Fontenoy, il faudrait mieux parler de surplomb historique et ironique. Position utile pour le lecteur en ce qui concerne les informations qu'elle lui procure. Non que j'ignore dans qu'elle potage nageait le toujours surprenant Fontenoy, et je suppose qu'il en sera de même pour tous ceux que tentera ce livre, qui possède à la fin un précieux index des personnages, mais le rappel de qui est qui et quels ont été leurs devenirs n'est pas inutile tant les parcours, et pas seulement celui de Fontenoy, ont été sinueux. On s'aperçoit que souvent les fusilleurs d'un jour furent les fusillés du lendemain.

Et quel roman que la vie de Fontenoy, ce fils de peu, touché par une boulimie intellectuelle. L'école de la République avait su distinguer cet indocile doué. Dés le collège il entretient une amitié, certes chaste mais que l'on peut considérer comme amoureuse, avec Brice Parain de trois ans son ainé. Ce dernier deviendra un ponte des éditions Gallimard et de la philosophie française. Parain considérera jusqu'à la fin Fontenoy comme son petit frère. Fontenoy, après son service militaire, il rate de peu la Grande guerre, ce demi-solde de l'intellectualisme, hésite entre dada, il se lie d'amitié avec Tzara et surtout Crevel, et le bolchévisme, c'est grand admirateur de trotski. Polyglotte, il parle l'allemand, l'anglais, le russe et maitrise le grec ancien, devient un grand voyageur. Il trainera ses rêves de Riga à Gand, de Londres à Shanghai, de Moscou à la Tchétchénie, déjà en révolte contre le Kremlin... A près avoir été secrétaire d'un boulevardier, tout en continuant ses études, il apprend le russe aux Langues O. Il part bientôt à Moscou comme correspondant de l'Agence Havas. Ces débuts évoquent ceux de Joseph Kessel qui sera le premier à mentionner le nom Fontenoy à Gérard Guégan, cinquante ans plus tard. Fontenoy est une grande gueule, ce qui le fait bientôt devenir persona non grata à Moscou. Après une courte halte à Paris qu'il met à profit pour se marier avec une danseuse juive roumaine, avec lequel il aura un fils, Havas l'envoie à Shanghai dans une Chine en pleine guerre civile. Après y avoir créé un journal destinée à la communauté francophone de la concession internationale, il est bientôt nommé conseiller aux communications de Tchang Kai-chek. Une fois de plus ses incartades le force à revenir en France. Suivent des voyages incessants de New-York à San Francisco, de Tokyo à Moscou, toujours pour Havas. Entre deux voyages il trouve le temps d'écrire des livres, de rosser sa femme dont il divorce pour épouser bientôt une alors célèbre aviatrice belle et phtisique, Madeleine Charnaux qu'il initie bientôt à l'opium. La drogue prendra de plus en plus de place dans la vie de Fontenoy et sera sans doute partiellement la cause de ses incohérences. En 1937 Il adhère au P.P.F. de Doriot que pourtant il n'estime guère. De 38 à la guerre, il continue de parcourir le monde. On le voit beaucoup en Allemagne mais aussi à New-York, en Roumanie et en Pologne. En 40 cet antimilitariste qui a été réformé du cadre des officiers de réserve pour désordre mentaux s'engage au coté des finlandais pour se battre contre les soviets. Il combat trois mois en première ligne par des températures polaires. De retour à Paris, il se vautre dans la collaboration. Ses agissements et ses propos extravagants embarrassent aussi bien Vichy que les allemands. Laval avec lequel il est proche, lui trouve une sinécure à Lisbonne. Mais après quatorze mois au Portugal, le couple doit revenir en France; Madeleine rongé par le cancer se meurt. Elle décède le 10 octobre 1943. A partir de cette date la vie de Fontenoy inconsolable ne sera qu'une course vers la mort.

Guégan a lu tous les livres de Fontenoy, Shanghai secret, L'Ecole du renégat ou Frontière rouge, frontière d'enfer... ( on ne peut pas nier que le bougre avait le sens des titres)ce qui n'est pas mon cas, je n'en ai lu aucun; il ne doivent être facile à dénicher à cette heure, mais les courts extraits de ceux-ci, glissés au fil des page ne donne guère envie de se les procurer, à l'exception d'une extraordinaire critique du « Guignol's band » de Céline apprécie: << L'article, mieux l'étude émotive de Fontenoy est un magnifique travail, mieux: un écho magistral, un mouvement d'orchestre. Tout ceci dépasse et de beaucoup mes faibles exploits que votre amitié renchérit et sublime.>> (lettre de Céline à Combelle du 13 mai 1944, Céline, lettres, La Pléiade). Pourtant en leurs temps les livres de Fontenoy ont séduit aussi bien Kessel que Colette, Blanchot que Céline, Gide que Brasillach.

Guégan évoquant les reportages de ce cousin de Tintin chez les soviets, (je ne cite pas Tintin au hasard puisque une page fictive du journal créé par Fontenoy à Shanghai est reproduite page 60 du « Lotus bleu » qui peut se vanter d'avoir été cité à la fois par Hergé et par Céline!), nous en apprend beaucoup sur les débuts de l'URSS.

Je ne dirais pas que ce que l'on apprend dans le livre de Guégan bouleverse toujours nos vues géopolitiques mais cela éclaire souvent sur les moeurs d'un lieu et d'une époque, comme dans ce passage sur des faits se passant à Shanghai: << Un autre jour, se disant indigné par le projet des autorités anglicanes et protestantes de faire interdire, sur le territoire de la concession internationale et dans la ville chinoise, les maisons closes destinées aux homosexuels, Eusèbe (c'est le factotum de Fontenoy) suggère de mener campagne « en faveur de la sodomie » son plan est simple: tout en protégeant ces malheureuses victimes de l'intolérance, le journal (propriété de Fontenoy) récoltera en retour, sous forme de placard publicitaires, les contributions des plus riches d'entre elles...>>. Guégan rappelle quelques faits un peu dérangeant pour la « bien pensance » littéraire comme Maurice Blanchot en chantre du fascisme ou que Gide pouvait banqueter avec Bergery chez le patron de « Vue ». Il nous rappelle aussi le passé de certains dont ensuite ils ne se vantèrent peu, comme celui d'un auteur phare du Fleuve noir ou celui d'un journaliste qui sous un nom d'empreint s'épanouira à l'ombre des palmiers cannois.

On y voit aussi que le point de vue de Fontenoy sur la France de l'avant guerre n'est pas différent de celui de Montherlant (le style en moins).

On peut qu'être admiratif du travail qu'a réalisé Guégan pas seulement parce que sa documentation semble exhaustive mais surtout pour avoir cohabité intellectuellement tant de mois avec un pareil givré dont l'inconstance paraît être ce qui le qualifie le mieux, même si chez lui on peut trouver des constantes comme la haine des riches et peut être de la lâcheté, ce dernier trait expliquant sa fin. On peut tout de même se demander pourquoi Gérard Guégan, fils de résistant, ancré à l’extrême gauche, s’est-il plongé dans la biographie de Jean Fontenoy! Sans doute a-t-il été admiratif de la liberté de parole de l'homme, à notre époque où une telle qualité existe si peu. Il ne faudrait pas oublier que Fontenoy en 1937 en plein front populaire proclame (avec raison) que Souvarine avait été le véritable chef du P.C.F. À ses débuts, ce n'est pas rien! Ou plus fou et plus littéraire qu'en 1944 dans un journal ultra collaborationniste, dont il est le directeur, il traduise les nouvelles noirs de l'écrivain américain Damon Runyon (encore un écrivain qu'il faudrait redécouvrir d'urgence).

A lire Guégan, on regrette qu'il n'est pas la vélocité de plume d'un Dan Frank (sauf à la fin de son ouvrage), autre grand spécialiste de la mise en roman de l'histoire des artistes et des intellectuels du XX ème siècle; en revanche on est heureux qu'il n'ait pas le sectarisme sioniste un peu ridicule de ce dernier... Il faut dire que si le style de Guégan est moins fluide que celui de Dan Frank c'est que la matière qu'il charrie est plus dense, autant Frank a tendance à faire évoluer les grandes figures qu'il a choisies assez arbitrairement d'ailleurs sur un décor épuré et vide, autant Guégan n'oublie personne et c'est un des grands bonheurs de son lecteur que de découvrir, au détour d'une page, des personnages importants de l'histoire intellectuelle, comme Babel ou Maiakovski, même si ici, elles ne jouent que les utilités. On voit passer dans « Fontenoy ne reviendra pas des gens qu'on ne s'attendait pas y trouver comme Pessoa, Hans Bellmer ou Jacques Perret (auquel Guégan rend un juste hommage). Parfois le style de notre conteur est abimé par des assertions péremptoires qui désarçonnent un peu son lecteur. Sans parler de digressions qui ressemblent à des règlements de comptes comme cet étrillage sévère d'Emile Henriot qui semble en effet un bien mauvais écrivain ce qui ne l'empêcha pas d'être, durant vingt ans, le critique littéraire vedette du « Monde ». Guégan n'est pas tendre avec ses collègues. Il relève, à juste titre les approximations d'un Patrick Buisson dans son 1940-1945, Années érotiques, livre beaucoup moins sérieusement documenté que « Fontenoy ne reviendra plus ». Il dénonce surtout la thèse douteuse de Buisson, que Guégan résume en un raccourci percutant, « Les français ont été vaincus en 40 que parce qu'ils rêvaient de se faire sodomiser par les beaux hitlériens>>. C'est un peu comme si l'on disait aujourd'hui que nos intellectuels s'enthousiasment pour les révolutions arabes parce que leur fondement serait en attentes impatientes de gros chibres bistres et circoncis (quoique). Guégan corrige également les anachronismes de Saint-Loup dans « Les volontaires », un écrivain possédant une plume non négligeable, à la vie presque aussi romanesque que Fontenoy. Il se sont croisé sur le front russe lorsque tout deux portaient l'uniforme de la L.V.F.

Il me semble que Fontenoy corrobore tout à fait la théorie de Renaud Camus de l'hérédité de la culture. Ce fils de rien a eu beau se frotter de littérature, il n'était pas d'essence à être un homme de culture. Au fond ce n'était qu'un rustre sur lequel l'école de la république avait apposé son verni.

On regrette aussi que son héros soit aussi peu sympathique en définitive, il ne croyait en rien, surtout pas en lui même, encombré d'une personnalité, souvent tentée par le pire, dans laquelle un indéniable courage physique allait de paire avec une faiblesse de caractère. Guégan écrit au sujet de son refus d'intervenir après l'arrestation de Max Jacob : << Il s'interdit d'intervenir par refus de se voir créditer d'un beau geste>>.Il est passé du trotskisme à l'ultra collaborationnisme. Il a été l'ami de Tzara et de Crevelpuis de Céline et Fernandez! On peut dire qu'il les a tous trahi mis à part son cher Brice Parain (je pense que Fontenoy sexuellement s'est aussi trompé t que politiquement, en réalité il était homosexuel, mais il n'en s'est jamais aperçu!). Après le suicide de son ami, Parain écrivit un livre «la Mort de Jean Madec» où il rend un troublant hommage à celui qui n'avait pas «triché avec la littérature».

Heureusement pour le lecteur que les aventures de ce sale type de Fontenoy soient tellement incroyables qu'on ne peut lâcher le livre avant la dernière page. Grace à Guégant Fontenoy est revenu.

 

Nota: sur cette période on peut écouter avec avantage l'émission de France Culture sur Doriot, qui passe dans Fontenoy ne reviendra plus, Les lundis de l'histoire du 31 mars 1986: Jacques Doriot entre communisme et fascisme (par Philippe Levillain, avec Jean-Paul Brunet, André Kaspi, Jean-Pierre Azéma et Alain Besançon)

http://www.mediafire.com/?r3qbq96g9wlb46g

 

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