Fendre l'air, journal 1989 de Renaud Camus

Publié le par lesdiagonalesdutemps


Est-ce grâce à son titre? « Fendre l'air », me paraît être l'un des volumes du journal de Renaud Camus, que je lis, comme je l'ai déjà écrit, dans le plus grand désordre chronologique, des plus allègres et des mieux écrits. Il a surtout l'avantage, par rapport aux derniers opus de cette logorrhée diariste être moins ronchon car moins phagocyté par les soucis domestiques de l'auteur. On n'échappe pas néanmoins aux bougonages camusiens qui débouchent parfois sur des saillies drolatique comme lorsqu'il traite un égyptologue qui l'ennuie à la radio de « Cottard nilotique », la référence n'est jamais loin chez Camus. Il faut rappeler qu' en 1989, Renaud Camus ne joue pas encore les châtelains dans sa ruineuse bâtisse dans la lointaine province du Gers. Il vit toujours à Paris et est donc plus près de la vie culturelle ce qui nous vaut un journal plus stimulant, parce que son auteur est plus stimulé, que les livraisons des années 2000. Fendre l'air commence par le voyage qu'il effectue en compagnie de sa mère, pas encore sénile, en Lombardie. Sa prose n'est jamais autant meilleure que lorsqu'elle relate un voyage et particulièrement un voyage en Italie. Chemin faisant l'écrivain voyageur dérive jusqu'en Grèce en passant sur l'ex Yougoslavie dont il fait un portrait beaucoup moins idyllique que celui qu'en fait Nicolas Bouvier, que je viens également de lire, ce qui est fascinant dans les deux cas c'est qu'ils nous parlent d'un pays et d'un mode de vie irrémédiablement disparus. Dans cette errance hivernale Renaud Camus déploie tout son brio d'écrivain paysagiste. Ce qui intéresse Camus c'est plus les paysages construit par l'homme que le spectacle de la nature. Le Camus de 1989 est plus un homme de la ville, de la pierre qu'un homme de la nature et de la forêt, ce qui changera au fil des années. Il exprime cet amour de la pérennité du construit dans l'extrait suivant: << Qu'elle tristesse d'une part, et décidément, que celle des pays sans architecture, sans architecture monumentale, sans rien qui signifie, parmi les vivants, la présence habitable des morts, des siècles ou des dieux.>>.
Dans cette année 1989, Renaud Camus va beaucoup au spectacle, concert et cinéma surtout. On mesure, à lire les fines analyses qu'il fait des films qu'il va voir, ce qu'a perdu la critique cinématographique, qui aurait bien besoin de lui aujourd'hui, lorsqu'il s'est retiré dans son donjon. Pour s'en convaincre, il suffit de lire les lignes qu'il consacre à l'adaptation des « Liaisons dangereuses » réalisé par Stephen Frears. Néanmoins j'ai beaucoup de mal à le suivre lorsqu'il compare Almodovar, qu'il n'aime pas, à Morissey et à Fassbinder. 
1989 est aussi une année apaisée pour lui, tant est que l'apaisement soit une notion compatible avec l'univers camusien. Il s'essaie au stoïcisme devant le hasard tout en s'interrogeant sur la soif des paysages qui le tenaille et dont dans sa mémoire ne surnagent que bien des lieux qu'il a arpenté. Ce calme relatif le rend plus profond qu'à l'accoutumé. Il s'interroge sur la raison de son amour pour certaines oeuvres et ainsi décortique avec limpidité le mécanisme amoureux: << La métonymie est peut être la figure essentielle de notre rapport avec les oeuvres d'art, dans la durée: elles voyagent en nous, en moi, parée et creusées de tout ce qu'elles ont su recueillir entre leurs notes, entre leurs lignes ou dans leur cadre, de notre vie quand pour la première fois nous les avons aimées, ou seulement rencontrées.>>..
Assez surprenant par rapport au reste de l'oeuvre, on trouve dans « Fendre l'air » de nombreuses considérations politiques d'une belle lucidité ce qui nous vaut un portrait émouvant et juste de Giscard. Mais il fait preuve du même aveuglement que tous ses contemporains (moi y compris, bien sûr) quand il écrit que l'avenir de notre civilisation se joue à Varsovie. Il assiste enthousiaste à l'effondrement du communiste. Alors qu'en réalité c'était dans les maternités d'Alger et de Dakar que tout se jouait. A la décharge de Camus il n'a pas trop tardé à s'en apercevoir, bien après Jean Raspail tout de même, alors que presque toute l'intelligentsia veut toujours s'aveugler sur ce sujet tabou.
Cette année est contrastée pour l'auteur, s'il se réjouit de la disparition du rideau de fer, son humeur est souvent assombri par le rappel du sida, nous sommes au pic de la pandémie, qui fait disparaître nombre de ses relations. Il se demande si les meilleurs achriens n'ont pas été emporté par le fléau, laissant la place aux seuls folles << qui en général font peu l'amour dont elle parle beaucoup, mais toujours sur le mode de la farce, comme d'une activité désirable à la fois mais ridicule.>>. Pour Camus ni le sexe qui tient encore dans cette fin des années 80 une large place dans la vie de l'écrivain, ce qu'il déplore parfois surtout par le temps que la gymnastique amoureuse vole au temps d'écriture, ni l'amour ne peuvent être des préoccupations ridicules. La phrase suivante résume bien ce qu'est sa vie sentimentale en cette année du bicentenaire de la Révolution française: << Ce n'est pas que je manque d'amour; c'est que je ne puis me résoudre à en investir toutes mes réserves sur l'une seulement des silhouettes précipitées de ce jeu de musical chairs où je m'épuise enchanté.>>.
Encore une fois, Renaud Camus nous fait bénéficier de sa grande connaissance de la peinture , et en particulier celle de la Renaissance italienne. Très éclairant est le passage dans lequel Renaud Camus disserte sur les mérites comparés de la peinture italienne et française du 16 ème siècle qui bien sur ne tourne pas à l'avantage de la française.
Chose assez rare dans l'oeuvre de Renaud Camus « Fendre l'air>> contient plusieurs réminiscences dans l'une d'elle l'auteur revient sur sa relation avec Aragon dont il donne un beau portrait.
La frénésie sexuelle de Camus, que je trouve un peu surprenante à l'âge auquel il rédige ce tome de son journal, il a 43 ans, l'amène curieusement à de nombreuses introspection qui débouche sur l'esquisse d'un essais de moraliste.

Fendre l'air, journal 1989, Renaud Camus, édition P.O.L., 1991 


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