FAR FROM SUNSET BOULEVARD (LOIN DE SUNSET BOULEVARD)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

  

Fiche technique :
Avec Sergueï Tsyss, Youlia Svejakova, Igor Dmitriev, Tatiana Samoilova, Boris Nevzorov, Alexandre Berda, Lambit Ulfsak, Ivan Schelbanov et Tatiana Scheliga.

 

Réalisateur : Igor Minaiev. Scénario : Igor Minaiev & Olga Milkhaïlova. Image : Vladimir Pankov. Montage : Svetlana Ivanova. Musique : Vadim Cher. Décors : Serguei Khotimsky & Oksana Medved.


France-Russie, 2007, Durée : 140 mn. Actuellement en salles en VOST.


 


Résumé :
URSS, fin des années 80 (?). Un couple de vieux artistes soviétiques est assiégé dans sa datcha par une meute de journalistes. Ils ne comprennent pas pourquoi. Il s'agit de Constantin Dalmatov (Sergueï Tsyss), réalisateur de films à succès sous Staline, et de sa femme, Lidia Poliakova (Youlia Svejakova), qui était aussi l'actrice principale de ses œuvres. Pris de panique, croyant que l'on vient les arrêter, ils commencent alors à brûler les photos de leur passé glorieux... De la fumée des images détruites ressurgissent les souvenirs... Au début des années 30, Konstantin Dalmatov, jeune réalisateur, revient en URSS après un séjour aux États-Unis avec son amant, le célèbre cinéaste Alexandre Mansourov. Leur liaison est découverte par les autorités qui obligent Dalmatov à collaborer. En échange, celui-ci obtient le droit et les moyens de tourner les comédies musicales dont il rêve. Après la mort mystérieuse de son compagnon, Dalmatov épouse Lidia Polyakova (dont le modèle est probablement Lioubov Orlova), pour dissimuler son homosexualité. Ce mariage de façade leur permet de construire ensemble leur succès, au point de devenir un couple mythique de la « Hollywood rouge ». Dalmatov fabrique des comédies musicales faisant l’apologie du régime, du métro... avec toujours en vedette Lidia. Malgré la terreur qui s’abat sur le milieu artistique, le couple bénéficie de nombreux privilèges de la part de l’État soviétique, car le premier film de Dalmatov plaît à Staline. L'un et l’autre sombrent alors dans un désespoir qui les mènera à des dérives et des expériences malheureuses. Mais ces épreuves vont aussi les rapprocher, au point de créer une véritable intimité...



L’avis de Bernard Alapetite :
D’emblée, il faut dire (malgré les très nombreuses réserves que j’ai à son égard) que Loin de Sunset Boulevard est un film passionnant. Mais son titre est cruel pour lui, le film fait référence à Sunset Boulevard, mais Igor Minaiev – à la vision de ce film qui est le seul que j’ai vu de ce réalisateur – est loin d’avoir le talent de Billy Wilder.
Loin de Sunset Boulevard s’inspire de la vie du réalisateur soviétique Grigori Aleksandrov, ici Constantin Dalmatov, qui commença sa carrière comme acteur dans les films d’Eisenstein (dans ce film c’est Mansourov), dont Le Cuirassé Potemkine et puis il devint son assistant et monteur. Mais il était aussi l’amant du grand cinéaste. Igor Minaiev s’explique sur son choix scénaristique : « Le problème était le suivant : si on fait des personnages complètement inventés, ce ne sera pas crédible. Quant à faire un film biographique, je ne le voulais pas. »



Pourtant, le spectateur un peu averti de l’histoire du cinéma – dès qu’il entend la radio annoncer le retour après un long séjour en Amérique du célèbre réalisateur Mansourov, accompagné de son assistant Konstantin Dalmatov – comprend immédiatement que Mansourov est Eisenstein ; que Dalmatov est Grigori Aleksandrov (1903-1983), auteur de comédies qu'adorait Staline (Les Joyeux Garçons, Volga Volga), comédies suffisamment réussies pour avoir traversé le temps. Les deux hommes sont effectivement rentrés en URSS en 1932 (c’est cette date qu’il faut prendre comme début de la fiction si l’on veut bien comprendre l’intrigue, mais malheureusement elle n’est pas donnée par le cinéaste), après un séjour de plus de deux ans aux États Unis et au Mexique. Mais aussitôt le réalisateur brouille habilement les pistes ; il montre des différences avec les faits réels, comme par exemple l’âge de Mansourov (le double au moins de celui d’Eisenstein, trente-quatre ans, à l’époque de son retour). Ensuite, en le faisant mourir peu après son arrivée à Moscou, soi-disant en 1933, alors qu’Eisenstein n’est mort qu’en 1948, et il n’avait alors que cinquante ans ! Ce flou chronologique est une fausse habileté du réalisateur car si elle lui permet plus de souplesse, comme d’éluder la guerre de 39-45, elle jette un trouble constant chez le spectateur qui a parfois le sentiment de se trouver dans un monde parallèle faisant perdre de la force critique au film.



Dalmatov s’est transformé en metteur en scène « officiel » du cinéma stalinien alors que Mansurov a été quasiment détruit par le régime... Minaiev met très bien en exergue la schizophrénie des personnages contraints constamment de jouer un rôle, et pas seulement sur scène, celui du patriote heureux gonflé d’optimisme alors qu’en réalité ils sont désespérés et crèvent de peur. Le réalisateur donne une juste idée du quotidien des artistes car pour s’assurer le contrôle du cinéma, on voit bien que le pouvoir ne recule devant aucun moyen : pression, chantage, délation, surveillance de la vie privée, biens luxueux qu’on peut retirer à tout moment. Voilà un film très instructif sur l’Union Soviétique de l’époque stalinienne. Il aborde plusieurs sujets (trop?) : le cinéma de ce temps-là, la censure, l’homosexualité (sur l’homosexualité en URSS, il faut voir absolument La Folle de Brejnev de Frédéric Mitterrand [à propos si quelqu’un en a une copie qu’il pense à moi...]), l’alcoolisme... mais malheureusement pas toujours avec légèreté.



L’ambition du film est de nous faire vivre l’emprise du stalinisme de l’intérieur ; il donne une image, certes partielle, mais tout à fait réelle de ce qu’était le cinéma soviétique dans les années trente avec la remise en cause des avant-gardistes et la naissance du « réalisme socialiste » avec la mise en place d’une censure omniprésente et la destruction duPré de Béjine, avec le désir du pouvoir de créer un Hollywood soviétique mais en même temps de contrôler l’élaboration de chaque film depuis l’écriture du scénario jusqu’à la fin du montage. Époque qui, malgré la censure et grâce au talent et à l’obstination de dizaines de Dalmatov, a vu néanmoins la réalisation de grands films. Malheureusement, il n’y parvient pas complètement, tout du moins pour un spectateur français. Paradoxalement, il n’est pas assez didactique pour cela. Et puis son héros est trop veule pour être le grand cinéaste qui nous est présenté, tout du moins on voudrait le croire…



Le film manque de rythme, les séquences sont trop longues ou trop courtes mais n’ont que rarement le bon tempo ; pourtant, on ne s’ennuie jamais dans ce film fleuve. Les acteurs (mis à part les deux rôles principaux ; Sergueï Tsyss est remarquable) jouent beaucoup trop gros, trop théâtre pour le dernier rang. Les artistes, à la fin de leur vie vus au début et à la fin du film, sont interprétés par Igor Dmitriev et Tatiana Samoïlova, célèbres acteurs en Russie.
La musique, trop présente, surligne et souligne lourdement les actions. Certaines scènes sont peu crédibles, comme la scène de l’avortement clandestin où Lidia mord une serviette de ses lèvres carminées (pour l’empêcher de crier) chez une faiseuse d’anges dont le voisin est à l’écoute pour la dénoncer. On retrouve Lidia, le soir même, dans son appartement saoule mais en forme, vêtue de sa petite culotte de soie blanche et sa robe rose immaculée ! Si on a un peu de peine à voir les extraits des comédies musicales tournée par Constantin Dalmatov et à comprendre comment ce dernier acquiert une telle notoriété (mais sans doute n’ai-je pas les mêmes goûts que Staline !), ils sont remarquablement insérés dans le déroulement du film et procurent d’utiles respirations. Par contre, le réalisateur ne parvient pas à tenir deux de ses partis pris formels : celui de la voix off de Dalmatov, commentant les évènements qui n’arrivent qu’au milieu du film, et l’insert d’images d’époque ou censées être d’époque que l’on ne voit qu’au début. Ce qui aurait été pourtant une bonne idée donnant la possibilité de situer le film chronologiquement. En effet, nous savons juste que cette histoire se passe sous Staline mais rien de plus, aucune date précise ne nous est donnée.
Seuls les deux personnages principaux sont fouillés mais curieusement pas leur relation ; les personnages secondaires sont tracés à gros traits. Encore un film dont l’ambition scénaristique peine à tenir dans la durée d’un film standard.



Le générique est très réussi mais intrigant. Il nous montre un pianiste qui s’amuse avec un tout petit homme, un marin, dansant sur le piano au son d’une mélodie entraînante. Le pianiste est-il une représentation de Staline ? Le marin est-il une icône gay ou un clin d’œil au Cuirassé Potemkine ?
Les chorégraphies (dirigées par Elena Bogdanovitch) sont intéressantes et les costumes très réussis, je n’ai trouvé aucun anachronisme dans les décors qui font très vrais, que ce soit un plateau de cinéma ou un appartement moscovite d’un membre de la nomenklatura ou d’une avorteuse. Ceci dit, ma connaissance visuelle de ces lieux et de cette période est des plus réduites… mais on y croit.
Le film s’inscrit dans la lignée de beaux films sur le cinéma, souvent curieusement mal aimés comme Laissez-passer de Tavernier ou Le Dernier nabab d’Elia Kazan, et plus particulièrement de ceux qui revisitent le passé du cinéma à travers des personnages mythiques que l’on retrouve : bien sûr Sunset Boulevard mais aussi les deux chefs-d’œuvre du cinéma asiatique que sont Center Stage de Stanley Kwan et l’animé de Satoshi Kon,Millennium Actress.
Igor Minaiev, né russe en 1954 à Kharkov, est aujourd'hui français. Déterminé depuis toujours à évoluer dans le monde artistique, il entre à l'Institut national du théâtre et des arts à Kiev, puis commence sa carrière à Odessa, à l'époque de la Perestroïka. Cette période de sa vie est d'ailleurs représentée dans deux de ses longs métrages : Mars Froidet Rez-de-chaussée, deux sélections à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. À la fin des années 1980, le cinéaste s'installe en France, où il travaille et signe trois films :L'Inondation avec Isabelle Huppert ; Les Clairières de lune, produit par Joël Farge et Loin de Sunset Boulevard. À côté de sa carrière de cinéaste, Igor Minaiev monte des spectacles, dont Les Nuits florentines d'après Tsvetaeva et enseigne à la Femis.



Serguei Tsyss est né en 1972 à Zapoliarny (Russie). De 1994 à 1999, il fait ses études à l’Ecole du MKHAT (atelier d’Oleg Tabakov) et à l’Académie Chtchoukine (atelier de Vladimir Ivanov), pour ensuite intégrer la troupe de « L’union des comédiens de la Taganka ». Il a joué dans les spectacles La Mouette (rôle de Treplev), L’Afghan (rôle du combattant),Colonel Oiseau (rôle du psychiatre).
Serguei Tsyss mène également une importante carrière musicale : il est auteur et interprète de ses compositions, qui lui ont valu plusieurs récompenses aux festivals de la chanson d’auteur russe, dont le prix du célèbre Concours de Vladimir Vyssotski. Le rôle de Constantin Dalmatov marque ses débuts au cinéma. Il est aussi son premier succès cinématographique pour lequel l’acteur a obtenu le Prix d’interprétation masculine au prestigieux festival du cinéma russe « Kinoshok », à Anapa.
On peut mesurer, sans pourtant tomber dans un optimisme béat, en regardant un tel film, le gouffre qui sépare la Russie de Poutine de l’URSS de Staline. Il reste néanmoins que Minaiev avoue avoir eu du mal à effectuer son casting, du fait de l'homosexualité de son personnage principal. Si l’homosexualité masculine, clairement énoncée, est au centre du film, elle n’est pourtant représentée à l’écran que par une tendre accolade entre Dalmatov et son maître, ainsi qu’un baiser fougueux de Dalmatov avec n funeste amant de passage. D’ailleurs, le générique de fin est là pour tempérer les enthousiasmes. Il exerce sa propre censure lorsque apparaît la phrase rituelle : « Toute ressemblance avec des personnages réels est purement fortuite ». Il n’est pas certain que ce soit uniquement de l’humour noir...
Il faut voir ce film qui vous instruira, comme peu d'autres y parviennent.

Publié dans cinéma gay

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