Écrire la vie d'Annie Ernaux

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

 

 

« Ecrire la vie » rassemble dans un seul volume de la collection Quarto des éditions Gallimard, à la « main » si agréable, la quasi totalité de l'oeuvre d'Annie Ernaux, tous ses écrits autobiographiques. Ceux-ci sont classés par ordre chronologique suivant l'âge de l'héroïne, toujours la narratrice, le double de l'auteure, et non selon l'ordre de parution comme cela se fait habituellement dans ce type de volume. On peut considérer que cette narratrice est l'auteur elle-même. La distance entre la narratrice et l'auteure s'amenuisera de livre en livre pour finir par coïncider complètement dans « Les année » où paradoxalement Annie Ernaux abandonne le je pour le nous et le on.

On commence donc par la petite enfance pour arriver à aujourd'hui. Ce procédé aide le lecteur à entrer dans cette vie qui nous est racontée. Cette suite est précédée, en guise d'introduction, par cent pages dans lesquelles Annie Ernaux nous dévoile des bribes de son journal intime inédit. Elles aussi classées, des évènements les plus anciens aux plus récents. Fragments, qu'elle met en regard avec des photos contemporaines de ces ilots du journal intime.

Annie Ernaux dans ce journal illustré prend l'exacte contrepied du processus qui a fait naitre « L'usage de la photo » qui n'est pas dans « Ecrire la vie », pour ne pas parasiter cette ouverture apéritive. Dans « L'usage de la photo » le texte naissait de l'image alors que dans ce fragment de journal, on a le sentiment, certes fallacieux, que c'est le texte qui engendre l'image. Si ces pratiques ne peuvent être étrangères aux théorisations de Barthes sur l'image, elles me font surtout penser au rapport qu'Hervé Guibert entretenait avec la photographie. J'aimerais beaucoup voir éditer tout le journal d'Annie Ernaux, elle le tient depuis l'âge de seize ans et il a été conservés à partir de vingt trois ans, illustré à la manière de ces fragments; je suis certains qu'il y a la matière pour cela. Je pense qu'en le lisant en contrepoint de son oeuvre, d'une part il apporterait une profondeur supplémentaire à celle-ci et surtout démontrerait la virtuosité stylistique de l'écrivaine en confrontant le matériaux quasi brut à l'oeuvre fini, objet poli et dérangeant.

La suite des « romans » commence donc par « Les armoires vides » qui nous raconte les premières vingt années de Denise Lesur, fille de bistrotiers, qui deviendra Annie Ernaux. Je m'explique sur ce raccourci et il me semble indispensable de faire une incise. L'auteure revendique pour ses premiers livres le statut de roman. Ce qui n'est pas un abus de langage, puisque par exemple l'épisode de l'avortement, véritable noeud gordien de l'existence d'Annie Ernaux, a lieu dans « Les armoires vides » alors que la narratrice a 20 ans, alors que dans « L'événement », elle est âgé de 23 ans. Ce glissement chronologique démontre que nous sommes dans l'auto-fiction et non dans la stricte autobiographie. Mais il est pourtant indéniable que nous avons à faire dans tous les livres à la même voix qui nous raconte peu ou prou toujours la même histoire mais en changeant d'angle d'observation, ce qui pourrait paraître impossible pour une introspection et que pourtant parvient à réussir l'auteure.

Tout le récit des « Armoires vides » est écrit à la première personne du singulier. C'est un va et vient entre les souvenirs d'enfance de la narratrice et son présent où elle est écartelée chez une « faiseuse d'anges » pour avorter des oeuvres d'un amant étudiant indélicat qui avait subjugué, durant quelques mois, cette fille de pauvres par ses manières de bourgeois. Le procédé narratif est assez mal maitrisé, les passages, heureusement peu nombreux et courts, se passant dans le présent du récit sont confus et n'apportent rien à la description passionnante d'une mue sociétale chez une enfant pauvre qui étant bonne élève accède au statut d'étudiante à la fin des années cinquante. Elévation sociale qui était alors exceptionnel pour une fille de son milieu. C'est avant tout le portrait d'une adolescente, lectrice boulimique, déchirée entre son milieu familiale et celui auquel elle accède, petit à petit grâce à ses études.

On n'aurait certainement pas pardonné à un écrivain qui n'aurait pas été issu des classes populaires d'avoir écrit les si justes lignes qui suivent: << Les autres, ceux qui ne sont pas dedans, ils en parlent à leur aise, le langage des simples, le merveilleux bon sens des gens du peuple, la naïveté. La vie simple, la sagesse paysanne, la philosophie du petit commerçant, des conneries d'intellectuel, de ceux qui n'ont jamais vu leurs parents, pas la bonne ou le plombier, c'est pas la même chose, c'est loin, s'empiffrer de charcuterie à même le papier, au bord de la mer attendant le car, rire aux éclats en lisant « Le hérisson », roter et dire « excuse ». A quatorze ans, on se dit qu'on n'en sortira jamais, on n'ose même pas se le dire à soi, tout ça. Maintenant, je peux me le raconter, c'est plus facile, je suis du coté de Bornin, personne pourrait croire que j'ai été élevée ainsi. Seule.>>. Cet extrait résume tout le livre, l'angoisse d'une adolescente de ne pas pouvoir se sortir de son milieu familial qui l'englue dans la médiocrité. Cette angoisse est doublée d'une sorte de honte diffuse comme elle le dit à Frédéric-Yves Jeannet dans le livre d'entretiens publié en 2003 et récemment réédité par Folio, « L'écriture comme un couteau », lecture fort utile pour accompagner celle d »Ecrire la vie »: << La réussite scolaire elle-même, dans ce cas, n'est pas vécue comme une victoire, mais une chance précaire, bizarre, une espèce d'anomalie.>>.

« Les armoires vides » est suivi par « La honte » qui est paru en 1997. Ce court récit tourne autour d'un évènement fondateur et longtemps occulté par Annie Ernaux, le 15 juin 1952, son père a tenté de tuer sa mère. Par extrapolation de ce point douloureux, la narratrice, se remémore ce qu'était sa condition, cette année là. Si l'on veut chercher des figures tutélaires aux livre de l'auteur on prendra ce bon vieux Marx (Bourdieu serait également judicieux mais il me semble que ce serait un anachronisme possible puisque les armoires vides a été publié en 1974 quoique « Les héritiers » de Bourdieu, lui-même d'origine modeste, soit paru en 1964.) pour « les armoires vide », en raison de la conscience de classe qui pèse sur la jeune héroïne, alors que pour « La honte » j'y verrais plus l'ombre de Freud. On retrouve dans « La honte », l'obsession, le dépit de ne pas en être, sous entendu de n'être pas d'une classe supérieure. C'est cette idée fixe qui me surprend le plus chez la narratrice, sans doute parce que j'ai eu une obsession contraire durant toute ma vie celle de n'en être pas, ni du bas ni du haut et pas plus du milieu, une volonté d'être seul et ailleurs...

Dans « La honte » je tombe sur phrase que devraient méditer les chialeurs de 2O12 sur la dureté du temps: << La répartition sociale des choses à plus de sens que leur existence. En 52, c'était ne pas avoir l'eau sur l'évier quand d'autres ont une salle de bain qui comptait, aujourd'hui s'habiller chez Foggy quand d'autres le font chez Agnès B.>>

Avec l'évènement, lui aussi édité en 1997, l'écriture devient plus vive, plus brutale. L'événement en question est un avortement. Le récit commence d'une façon qui le datera à jamais, mais peut être, déjà aujourd'hui cette scène a perdu de sa force significative. La narratrice, le je, nous parle d'une salle d'un hôpital où elle attend le verdict: a-t-elle été contaminée par le sida. Nous sommes en 1995, soit à la veille de l'arrivée des trithérapies. Il faut se souvenir, et surtout ne pas l'oublier, que l'annonce d'une contamination était alors vécu, pour beaucoup, ce qui n'était malheureusement pas injustifié, comme une sentence de mort. Cette attente lui rappelle, une autre celle de son avortement en 1963. Curieusement deux situations qui sont aujourd'hui presque révolues. Une fois encore en lisant ce livre on voit combien la jeunesse d'aujourd'hui n'a pas conscience de sa relative quiétude. Oublieuse qu'elle est des épées de Damocles qui étaient au dessus de chaque jeune dans ce début des années 60, pour les garçons la conscription avec comme horizon, jusqu'en 62, la guerre d'Algérie et pour les filles la grossesse non désirée. Il est à ce propos intéressant de comparer la trajectoires d'Annie Ernaux avec celle presque contemporaines de Pierre Guyotat. Deux écrivains dont la jeunesse a été baignée dans un fervent catholicisme. Si pour l'homme, le révélateur a été la guerre d'Algérie son équivalent pour la femme fut son avortement...

« L'événement » est un formidable documentaire sur le poids que la société faisait (fait?) peser sur les plus humbles. Tout est dit dans cet aveux: << J'établissais confusément un lien entre ma classe sociale d'origine et ce qui m'arrivait. Première à faire des études supérieures dans une famille d'ouvriers et de petits commerçants, j'avais échappé à l'usine et au comptoir. Mais ni le bac ni la licence de lettre n'avaient réussi à détourner la fatalité de la transmission d'une pauvreté dont la fille enceinte était, au même titre que l'alcoolique, l'emblème. J'étais rattrapée par le cul et ce qui poussait en moi c'était, d'une certaine manière, l'échec social.>>.

Le lecteur qui a lu les précédents opus de l'auteure dans l'ordre proposé par « Ecrire la vie » est désarçonné lorsqu'il parvient à « La femme gelée » notre habituelle narratrice y est beaucoup plus amène envers sa mère que dans les écrits antérieurs. Elle lui reconnaît surtout une immense dette, celle de l'avoir initié à la lecture et même encouragé à écrire, cela était déjà présent bien sûr dans « Les armoires vides » mais comme occulté par le portrait à charge de cette marâtre, parangon de vulgarité. La jeunesse de l'auteure illustre parfaitement la thèse de l'émancipation salvatrice de son milieu par la lecture que défend avec brio Mona Ozouf, il faut lire cette merveilleuse invitation à la lecture qu'est « La cause du livre ».

Annie Ernaux explore dans « La femme gelée » ce qu’elle appelle sa « ligne de fille ».  Adolescente coquette, attirée par les choses de l’amour, elle a du mal à trouver sa place au milieu des jeunes filles très comme il faut éduquées pour devenir secrétaire, mettre le grappin sur un homme, avoir des enfants et s’occuper sagement et bourgeoisement de son petit intérieur avec tout le confort moderne de la fin des années 50. Annie, elle, lit beaucoup, rêve de devenir institutrice ou avocate, de vivre des aventures, d’expérimenter. 

Jusqu’à très tard – 25 ans – elle n’est pas consciente du machisme ambiant et de sa restriction de liberté du fait qu’elle est née femme. Elle a envie de voyages en Italie, de longues heures de lecture, de rêveries sur son lit d’étudiante… Et puis elle rencontre un homme qu’elle aime, avec qui elle se marie et fait deux enfants tout en préparant le C.A.P.E.S et en enseignant les lettres au lycée et au collège. C’est alors qu’elle devient femme gelée, coincée dans une vie faite de tâches ingrates à accomplir (repas, vaisselle, course, s’occuper des enfants), tandis que son mari a tout le temps pour lire Le Monde  aller au cinéma ou skier. « La femme gelée » est avant tout une immersion dans la psyché féminine, illustrée par de multiples anecdotes éclairantes, un voyage d'une incroyable étrangeté pour le mâle et une expérience émouvante de sororité pour une lectrice. Si la trajectoire d'Annie Ernaux est exemplaire aussi d'une ascension sociale qui était encore possible dans les trente glorieuses, mais néanmoins rare, la force de son témoignage tient à ce qu'elle ne généralise jamais. Le livre se divise en deux parties distinctes tout d'abord les années de lycée puis celles durant lesquelles Annie Ernaux est étudiante en lettre. Portrait sans fard ni amertume de la condition féminine d'une étudiante pauvre au début des années 60. Puis sont dépeintes les premières années de son mariage et la naissance de son fils ainé. « L'idylle » avec sont futur mari est comme escamotée pour arriver à un tableau très sombre de la condition de jeune mariée. La fin de « La femme gelée », prisonnière des glaces du mariage, fait penser « Aux choses » de Pérec mais « des choses » qui auraient virées au noir.

Je m'étonne que, dans ces années vues « de femme », comme l'on dirait vue de face ou de gauche, la politique, alors que nous sommes en pleine guerre d'Algérie, à la fin de la IV ème République et au début de la V ème, tienne aucune place. Il faut attendre la page 393 pour lire une allusion à un intérêt pour l'actualité, une participation à un meeting contre l'O.AS. Pendant les 400 première pages d' « Ecrire sa vie » l'extérieur pour l'écrivaine se limite à son petit cercle proche. Pour cette dévoreuse de livres, la presse semble ne pas exister. Annie Ernaux, tout du moins à la lecture de ses livres sur sa jeunesse semble vivre dans une bulle, ce qui est déjà curieux pour une jeune fille vivant dans un milieu privilégié, voir à ce sujet les livres souvenirs d'Anne Wiazemsky tel « Une année studieuse » par exemple, est difficilement compréhensible pour une adolescente qui est dans un rapport de honte et parfois de haine pour le milieu d'où elle vient.

« La place », publié en 1983, qui commence par la réussite de la narratrice à l'examen du CAPES, aboutissement de ses études, deux mois avant la mort de son père, est entièrement consacré à cette dernière figure qui en contre emploi, représentait la douceur dans le couple de ses parents. Si le style de « La place » est sec cela vient-il peut être de l'inconfort de la posture de sa narratrice qu'elle résume parfaitement, page 455, <<Voie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d'un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation de l'aliénation. Impression, bien plutôt, de tanguer d'un bord à l'autre de cette contradiction.>>. Le tableau qu'elle dresse de l'enfance de son père est hallucinant de misère et nous fait bien comprendre ce que sa fille pouvait, et peut encore ressentir, page 444, << Quand je lis Proust ou Mauriac, je ne crois pas qu'ils évoquent le temps ou mon père était enfant. Son cadre à lui c'est le Moyen Age.>>. Elle aurait pu ajouter à Proust et Mauriac, le Sartre « Des mots »...

Tous les livres où l'auteure parle de son enfance et de son adolescence sont dominés par le sentiment de la culpabilité d'avoir acquis le savoir intellectuel comme par effraction. Avec « La place » on constate une véritable rupture dans le style d'Annie Ernaux. A ce propos celui qui voudrait se pencher un peu plus sérieusement que je le fais sur cette auteure devrait, une fois lu ses écrits dans l'ordre que propose « Ecrire la vie », les reprendre, cette fois dans l'ordre de parution.

Dans le volume font suite à « La place » trois nouvelles, « Hôtel Casanova », « Histoires » et « Retours ». C'est une heureuse initiative car ces textes parus respectivement en 1998, 1985 et également 1985 dans diverses revues étaient difficilement lisibles. Il n'apparaissent en rien mineurs par rapport à ce que l'on a lu précédemment. Il me semble toutefois qu'ils auraient du être inclus dans le volume, plus tôt pour « Histoires » et plus tard pour les deux autres.

Avec « Journal du dehors », paru en 1993, qui vient après, le lecteur connait une vraie rupture, pour ma part je regrette que ce texte rompe le récit d'exploration intérieur au scalpel de l'écrivaine. C'est une suite, un chapelet de choses vues à portées sociologiques. Toujours écrit à la première personne qui ne peut être que l'auteure. Le doute sur l'identité du je dans l'oeuvre est cette fois entièrement levé.

« Une femme » est le pendant pour sa mère d' « Une place pour le père ». Avec ce diptyque on songe que l'entreprise d'Annie Ernaux n'est pas si éloignée de celle de Marguerite Yourcenar. « Labyrinthe du Monde » interrogeait le passé pour savoir de qui elle était faite et écrivait: << Le tracé d'une vie humaine est aussi complexe que l'image d'une galaxie.>>.

« Je ne suis pas sorti de ma nuit », paru en 1997, qui suis l'essais biographique de la mère de l'auteur est particulièrement pénible à lire. C'est le journal sans fard qu'a tenu, Annie Ernaux durant les mois d'hospitalisation de sa mère atteinte de la maladie d'Alzheimer. Comme pour le journal du dehors il n'est pas écrit en continuité mais sous forme de fragments qui transcrivent, à intervalles irrégulier, les impressions navrées de l'écrivaine devant la déchéance de sa mère. Annie Ernaux refuse que les images de la femme déchue oblitèrent la vision qu'elle avait de sa mère dans son enfance.

« Une passion simple » décrit d'une manière clinique l'asservissement de l'auteure, alors âgée de Quarante cinq ans, par une passion sexuelle envers un russe, un cadre supérieur, aisé, mais moins cultivé qu'elle et par ailleurs marié. Si ce livre est moins intéressant que les autres c'est que rien ressemble plus à une relation basée uniquement sur un attrait sexuel partagé qu'une autre. Le mérite d'Annie Ernaux est de nous mettre face à l'abêtissement, mais aussi au plaisir, que provoque le sexe qu'on affuble trop souvent du nom d'amour. « Une passion simple » n'est peut être pas le plus remarquable de ses livres mais il est sans doute le plus courageux; car il n'est pas courant de voir un écrivain d'âge mure et reconnu décrire aussi prosaïquement ce qu'il faut bien appeler une histoire de cul; d'autant qu'ici l'auteur ne se dissimule pas sous les oripeaux de la fiction. Lorsqu'en 1991 le livre paraît la critique l'ensevelit sous les horions.

Suit dans le volume « Se perdre » qui est le journal de cette passion tout comme « Je ne suis pas sorti de ma nuit » était celui de la déchéance de sa mère, on peut lire « Se perdre » comme la déchéance de l'intelligence d'une femme asservie par le sexe (cela pourrait tout à fait être un homme). C'est un amour de Swan, d'aujourd'hui. Malheureusement c'est le Proust que j'aime le moins. Cette narration au jour le jour à beaucoup plus de chair, dans tous les sens du terme qu' « Une passion simple ». Il met en scène encore plus clairement la dépendance amoureuse et entre plus dans le prosaïque de cette relation ne nous épargnant aucune sodomie ni aucune bouteille de Chivas acheté pour son amant russe qui n'enlève jamais ses chaussettes avant de « la fabriquer ». Par ailleurs, l'omniprésence des rêves dans ce journal fait beaucoup penser à celui de Leiris.

« L'occupation », paru en 2001, est le livre superfétatoire du recueil, un livre pour rien. Cette autopsie de la jalousie fait doublon avec une « Passion simple » et en semble une redite aseptisée.

« Les années » commence par une sorte d'à la manière du « Je me souviens » de Georges Pérec qu'Annie Ernaux transforme en un anti je me souviens en écrivant en préambule que tout sera oublié. Je n'ai pas relu le billet que j'avais consacré à ce livre lorsque je ne connaissais rien du reste de l'oeuvre de l'auteure. Pour accéder à ce texte, cliquer dans la parenthèse ( Les années d'Annie Ernaux ). Mais lorsque l'on y arrive, c'est la dernière partie « écrire la vie », et que l'on aborde « Les années », on s'aperçois qu'il aura fallu trente quatre ans, de 1974 date de parution « Des armoires vides » à 2008, celle « Des années », pour qu'Annie Ernaux infuse son je dans le nous « Des années » qui n'est plus l'histoire d'une personne mais de toute une génération vue à travers le prisme sensible et orienté de l'auteure, << une existence singulière mais fondue aussi dans le mouvement d'une génération>> (page 1042). Tout ce qu'elle nous avait raconté dans les livres précédents est mis à distance par le on ou le nous qui cette fois remplace le je. L'écriture est à la fois minimaliste et ciselée. Le lecteur apporte aux phrases sèches la chair qu'il a amassée à la lecture des autres morceaux du volume. C'est au travers le portrait de sa personne et de son entourage, celui de toute une société qu'Annie Ernaux brosse sans aucune complaisance. Mettant bien en lumière ses petite lâchetés, comme les nôtres, unanimement partagées. Les années n'est pas seulement un travelling talentueux sur soixante ans d'histoire des français, c'est aussi un miroir qui nous réfléchit des images que nous refusons de voir, comme à propos de la première guerre contre l'Irak: << Il y avait un besoin de guerre, comme si les gens avaient manqué d'évènements depuis longtemps, envieux de ceux dont ils avaient été seulement les spectateurs à la télé. Un désir de renouer avec la vieille tragédie.>> et plus loin << Depuis toujours penser à l'Afrique remplissait de torpeur. Il était tacitement admis qu'elle était située dans un temps antérieur au nôtre, aux coutumes barbares, avec des potentats à châteaux en France, et ses maux ne semblaient jamais devoir prendre fin. C'était le continent décourageant.>>.

En une phrase lapidaire, elle met le doigt sur le véritable drame d'aujourd'hui: << Le lien avec le passé s »estompait. On transmettait juste le présent.>>.

En refermant le livre, chose rare même pour un grand lecteur et exceptionnel pour un roman contemporain, on a la certitude que l'on vient de terminer la lecture d'un chef d'oeuvre.

Consciemment ou inconsciemment Annie Ernaux s'est cherché des modèles pour son oeuvre. Deux me paraissent évidents, Rousseau et Céline. Avec Rousseau, l'auteur des « Confessions », (tous les livres d'Ernaux n'en sont-ils pas une?) elle partage la même posture jouissive à se raconter.

Il n'y a pas seulement comme parenté entre Céline et Annie Ernaux d'avoir eu des parents boutiquiers. Est-ce parce qu'elle est né, juste au-dessus de la mouise, ce qui permet de faire la charité aux plus pauvres, aux encore moins bien lotis, qui fait que la phrase de ses débuts rappelle celle de Céline, les trois points en moins.

Le leitmotiv de la trahison social qui parcourt toute l'oeuvre de l'écrivaine m'amène, ce qui paraitra peut être curieuse pour nombreux lecteur, à rapprocher Annie Ernaux de son presque contemporain Angelo Rinaldi qui lui aussi, certes avançant beaucoup plus masqué qu'Annie Ernaux, est proche de l'auto-fiction dans plusieurs de ses romans, en particulier dans « Les dames de France ». Les deux romanciers sont d'une extraction sociale assez proche, leur parents sont de petits commerçants. Mais pour Rinaldi, il n'y a aucun sentiment d'être un transfuge de classe alors que paradoxalement il y a moins de tendresse chez Rinaldi que chez Ernaux pour son milieu d'origine. La grande différence des milieux d'enfance entre les deux auteurs est que celui de Rinaldi dans sa Corse natale, est vertical, mais ou les différentes classes sociales se côtoient alors que dans le Yvetot d'Annie Ernaux nous sommes dans une horizontalité sociale désespérante dont il semble presque impossible de s'évader, même si Annie Ernaux a réussi son évasion.

Rarement un livre a été autant aussi bien résumé par son titre que celui-ci. Annie Ernaux est parfaitement parvenue à retranscrire au plus près, la vie, sa vie, ou plutôt la longue mue qui fera de Denise Lesur (le nom derrière lequel l'écrivaine se dissimule dans « Les armoires vides ») une Annie Ernaux. Elle met le doigt sur des questions qui sont habituellement tues, comme le fait que pour bien des enfants de basse extraction la langue qu'ils entendent à l'école n'est pas leur langue maternelle, mais une autre, certes presque compréhensible pour eux, mais tout de même une langues étrangère, aux mots plus longs et aux sons plus doux ou que le monde pour beaucoup est séparé en deux, page 472, << J'ai glissé dans cette moitié du monde pour laquelle l'autre n'est qu'un décor. Après avoir lu un livre d'Ernaux, si vrai dans son observation du langage et des postures, on a le sentiment que tous les autres sonnent faux. Le grand talent de l'auteure, dans ces livres où elle restitue son enfance et son adolescence est d'avoir incarné les théories de Bourdieu sur le pouvoir intellectuel. On peut se demander, si aujourd'hui où l'anti intellectualisme est au pouvoir au plus haut de l'état si ces considérations sont toujours de saison.

La crudité de l'écriture d'Annie Ernaux est absolue. Non qu'elle décrive des scène d'une immoralité extrême ou d'une sexualité débridée et interdite mais parce qu'elle cadre serrée la vie. La crudité est dans le gros plan de l'anodin que ce soit le sexe de l'amant ou le verre vide que tend le mourant.

Je suggérerait pour une réédition de l'ouvrage d'adjoindre au volume un C.D tant la chanson, presque autant que les photo, est chez l'auteur, génératrice de souvenirs.

On peut dire après avoir lu les 1084 pages d' « Ecrire la vie » que l'auteur a réussi le programme qu'elle confiait à Frédéric-Yves Jeannet: << Je voudrais que toute ma vie devienne quelque chose d'intelligible et de général, se dissolve complètement dans la tête des gens.>>. Ce projet serait complet s'il n'y avait pas, aujourd'hui, en 2012 (mais rien ne dit qu'ils ne seront pas comblés dans l'avenir), des ellipses et des trous dans cette autobiographie « à l'os ». Notamment, un personnage n'apparait qu'en creux dans « Ecrire la vie » dans « La femme gelée » et curieusement dans « Se perdre », c'est Philippe qui a été le mari de l'auteure durant dix huit ans et qui dans tous les livres d'Annie Ernaux n'est qu'allusions pour ne pas écrire une illusion.

Je crois que l'on peut mesurer l'importance d'Annie Ernaux aux auteurs nombreux et très différents que sa lecture convoque.

La vérité à laquelle parvient Annie Ernaux est le juste salaire de son indécence. L'indécence n'est en rien un défaut pour l'écrivain qui choisit le genre de l'écrit intime. Elle a répondu par l'affirmative à la question de Yuko Tsushima qu'elle a mise en exergue de « L'évènement »: << Qui sait si la mémoire ne consiste pas à regarder les choses jusqu'au bout.>>.

 

Pour compléter ce billet, ci-dessous une émission de France-Cuture, Jeu d'épreuves dans laquelle il est question "Des années" lors de la parution du livre. Pour l'écouter, il suffit de cliquer sur le rectangle vert. 

 

JEUX_EPREUVES20080216 - Annie Ernaux - Gary Shteyngart - Imre Kertész - Milena Agus.mp3

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