Du plus loin de l'oubli de Patrick Modiano

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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« Du plus loin de l'oubli » est le dix-neuvième roman de Patrick Modiano depuis «la Place de l'Etoile» (1968), il est paru en 1996. Le titre est emprunté à un vers de l'Allemand Stefan George, qui a conçu une partie de son oeuvre autour d'un personnage de jeune homme, tout comme l'est ce livre qui a pour narrateur et personnage principal, un garçon de 20 ans, né, tout comme Modiano, en 1945.

Lors de ses pérégrinations dans le périmètre du quartier Latin, ce jeune homme, dont on ne connaitra jamais le nom, ce qui est assez inhabituel chez l'auteur, croise un couple étrange, Gérard Van Brever et Jacqueline. Ils vivent d'expédients sans doute peu avouables. Le narrateur s'attache à eux. Il devient leur discret accompagnateur. Sans paraître rien entreprendre, il entretient bientôt une liaison avec Jacqueline. Un jour, ils partent vivre ensemble à Londres...

Le narrateur est un narrateur archétypal des narrateurs de Modiano. Il a les caractéristiques récurrentes des personnages centraux de l'écrivain, une personnalité fragile qui, errant dans une ville, le plus souvent Paris, est interpellé par un personnage, ou le souvenir d’un personnage, qui d’une manière a marqué son destin...

Je ne peux m'empêcher, lorsque je lis un roman de Modiano, de jouer au jeux des dates, certes vain mais amusant; alors que pour moi je pense que l'unique sujet de Modiano est le temps, les jours, les mois et les années n'y sont jamais consignés, à l'inverse les lieux sont précisément cités, si bien que l'on est fier lorsque l'on décèle dans les écrits du romancier-géographe, encore plus que Gracq, admiration de Modiano, une erreur, comme celle que je vous révèlerai ultérieurement. J'essaye avec cet angle de lecture, la recherche d'une chronologie précise où les actes des héros seraient en phase avec les évènements historique, de dissiper le flou temporel, élégamment élaboré par le romancier, mais je me demande si mon exercice ludique, en fait ne le renforce pas?

Page 16, le narrateur nous apprend qu'il est âgé de vingt ans puisqu'il s'est vieilli d'un an auprès du tenancier de l'hôtel où il loge. On suppute, au ton des premières pages, que nous sommes à une époque à laquelle la majorité est encore à 21 ans. Il a donc 20 ans lorsqu'il rencontre Jacqueline et Van Brever. Il se souvient qu'il y a peu un de ses amis l'emmenait à Orly où ils rêvaient sur les destinations des avions en partance. On pense à la belle chanson de Gilbert Becaud, « Les dimanches à Orly ». Au début des années 60, l'aéroport d'Orly était un des « monuments » français les plus visités ( en 1963, il dépasse en ce domaine la tour Eiffel). L'Orly « moderne », aéroport sud a été construit de 1957 à 1960. Il a été inauguré par le général de Gaulle le 24 février 1961. Comme les ballade à Orly du narrateur datent de quelques mois on pourrait être, lorsque débute le livre à l'hiver, il fait froid, 1962. Le narrateur serait donc né en 1942. Jacqueline et le narrateur disent à Van Brever (ils mentent) qu'ils sont aller voir « Les contrebandiers de Moonfleet ». Le film est sorti en France le 16 mars 1960, mais ils auraient pu le voir bien après dans une salle de quartier car à l'époque les films sortaient d'abord dans les salles d' « exclusivité », situées à Paris dans quelques lieux « nobles », comme les Champs-Élysées et les Grands-Boulevards, puis parfois des mois après dans les salles de quartier. L'hiver 1962 est donc possible comme date. Mais voilà que dans l'appartement d'un des protagonistes du récit, Cartaud, dont le narrateur estime qu'il a environ trente cinq ans, il trouve la carte d'identité du dénommé Cartaud qui lui apprend que ce dernier est né en 1923. Nous serions donc en 1958, ce qui ne correspond pas aux détails que le lecteur glane au fil des pages. Disons que Cartaud, l'heureux homme, fait plus jeune que son âge et qu'il est aux abords de la quarantaine, voilà tout!

Toujours en quête de chronologie et pour être persuadé que le temps chez Modiano est autre, alternatif et circonvolutionnel, peut-être parallèle, intéressons nous aux personnages que le narrateur et son amie Jacqueline rencontrent alors qu'ils sont à la dérive dans Londres, à commencer par Peter Rachman qui est un personnage qui a bien existé. La description que fait Modiano à la fois de son physique, de sa personnalité et de ses activités est proche de la réalité. Cet homme d'affaire était une personnalité en vue à Londres dans les années 50. Il y était connu sous le nom de Rachman, alors que son vrai nom aurait été Perec! Comme il est écrit dans le roman c'est un juif natif de Lvov dont les parents ont péri dans les camps d'extermination nazis.

Rachman (ci-dessous la photo de Rachman un homme tellement célèbre que son nom est inclus dans les dictionnaires anglais. Il veut dire « l'exploitation et l'intimidation des locataires par les propriétaires sans scrupules ».  Rachman Stephen Ward autre personnage de l'affaire Profumo ont été associé (ils avaient été des partenaires dans une entreprise ayant échoué d'hôtel topless). Rachman qui était l'amant de Mandy Rice-Davies rencontre Marthe Keller peu après son arrivée à Londres, et bien que leur histoire ait commencé de façon professionnelle et qu'elle soit apparemment devenu une relation assez authentique. Christine Keeler le décrit comme un homme « bien agencé, avec qui elle avait un bonheur matériel à être avec lui. »

Rachman est un des personnages les plus sympathiques de l'oeuvre de Modiano qui n'en compte guère si l'on excepte les narrateurs et leurs éphémères compagnes. Rachman est mort en 1962. Ce qui contredit mon hypothèse de prendre la date de 1962 comme celle du présent du récit, à moins qu'il soit mort à la toute fin de l'année. Nos héros sont à Londres au printemps et en été.

 

Une des maitresses de Rachman a été Christine Keeler, le personnage centrale de la fameuse affaire Profumo qui a éclaté en 1963. Pour mémoire rappelons que le ministre de la Guerre de Sa Très Gracieuse Majesté dut démissionner, en 1963, pour avoir entretenu une liaison avec la ravissante Christine Keeler, également maîtresse d'un espion soviétique. Le personnage de Linda Jacobsen, qui fait connaître Rachman au couple, empreinte beaucoup de ses traits à Christine Keeler. Le nom de Jacobsen n'est pas un hasard, mais les noms propres chez l'écrivain ne le sont jamais, puisque Jacobsen est le nom de la marque de design danois du siège sur lequel est assis Christine Keeler pour sa plus célèbre photo. Tout cela pour dire que nous sommes donc avant 1963!

 


Modiano a également puisé dans la mythologie du Londres des années 60 pour Savoundra mais cette fois il n'a gardé que le nom de cet escroc tamoul, comparse de l'affaire Profumo, car il en fait un apprenti scénariste, un homme blond qui ressemble à l'acteur Joseph Cotten... Autre personnage réel qui est cité dans le roman, l'auteur de romans policiers William Mc Givern duquel Jacqueline attend qu'il la reçoive à Majorque.

Pour continuer dans ma recherche d'une datation exacte, on lit à la page 111: << Trente ans plus tard, à Paris, j'essaye de m'évader de ce mois de juillet dix neuf cent quatre vingt quatorze...>>. Le présent du récit serait donc 1964, mais à cette date l'affaire Profumo a éclaté depuis un an et Rachman est mort depuis deux et notre narrateur a 19 ans et non 20! Plus loin on lit une phrase qui rend la datation de 1964 possible: << Dans quelques mois, une bouffée de fraicheur envahirait Londres avec de nouvelles musiques, des vêtements bariolés... Nous sommes donc à la veille du Swinging London (expression due à l'origine à un titre de Time magazine de 1966. Plus loin, page 145 on apprend que lorsque le narrateur arrive à Londres, << ses vingt premières années sont tombées en poussière>>. Si on se rappelle qu'il serait né en 1945, nous serions donc en 1965.

1962, 1964, 1965, ou encore un autre millésime dans ces parages, il est impossible de le dire, tant pour chaque date des éléments du récit sont rétifs à s'enserrer dans une chronologie précise. Vous penserez sans doute que cette recherche est vaine. Je ne le pense pas car elle oblige le lecteur à se remémorer le paysage événementiel sur lequel les personnages se meuvent. Peut-être est ce que le romancier désire pour que le lecteur ajoute la couleur de l'époque, que Modiano ne fait que suggérer brillamment, à son histoire.

Si la datation est floue, jamais peut être l'écriture de Modiano a été aussi précise et évocatrice. Le livre est découpé en chapitres très courts. Le voyage à Londres a été salutaire à l'écrivain qui a d'ailleurs pour écrire ce livre directement puisé dans les souvenir de son voyage à Londres en 1960: << Seul dans la nuit de Londres d'aout 1960 qui me fascinait et me faisait peur, le Londres en noir et blanc de Christine Keeler, une fille de mon âge qui venait de débarquer en banlieue et avait trouvé une place de serveuse dans un petit restaurant grec de Baker street. >> (Patrick Modiano, Libération, 25 mars 2010).

Si le lecteur de Modiano est habitué à son brouillage temporel, il l'est aussi de sa précision géographique pourtant, page 99, le romancier commet une erreur lorsque le Lido de la Serpentine lui évoque un autre Lido: << Cet endroit ressemblait à un autre Lido, celui de Chennevière et au Sporting de La Varenne...>>. C'est la piscine de La Varenne qui se nommait Le Lido et non celle de Chennevière. Il se trouve que j'y ai fait trempette quelques fois. Cet endroit avait beaucoup de charmes et n'était pas dénué de chic. Il a disparu au début des années 80, victime de la rapacité immobilière...

« Du plus loin que j'oublis » est un roman olfactif. Presque chaque personnage est marqué par une odeur: celle de l’éther (que l'on retrouve souvent chez Modiano, par exemple dans "Accident nocturne") qui enveloppe le personnage de Jacqueline, le chanvre indien pour Linda, le Synthol pour Rachman. Mais comme souvent dans les romans de Modiano, à part pour Rachman, on ne saura rien ou très peu de choses de leur physique. Jacques Van Bever a pour tout signe distinctif «un manteau en tissu à chevrons, trop grand pour lui» (page15). Il est en quelque sorte réduit à son manteau...

Michael Sheringham dans "Le Londres de Modiano: Du plus loin de l'oubli", dans le "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano, paru en janvier 2012), a parfaitement raison lorsqu'il écrit:  << L'épisode londonien est exemplaire en ce qu'il marque un clivage qui restera constant dans les livres de Modiano, et singulièrement dans Dora Bruder ou Dans le café de la jeunesse perdue: une ligne de partage séparant les figures, pour la plupart féminines, qui se jettent à corps perdu dans l'existence pour effacer leurs origines, quitte à se détruire ou à risquer de se trouver plus tard dans la solitude ou l'abandon...>>.

La littérature n'est pas présente dans ce roman que par celui qu'écrit le héros ou par le scénario que tente de vendre Savoundra à Rachman, il l'est aussi par le livre dont ne se sépare pas le narrateur "A high wind in Jamaica" (1929) de Richard Hughes dans lequel des enfants sont précocement mis face à des situations que connaissent habituellement que les adultes. Sartre admirait ce livre pour son traitement de la naissance de la conscience de soi. Le choix de ce livre n'est pas anodin car le narrateur lui aussi prend conscience de son être profond et découvre que sa voie est l'écriture.

 Tout en tenant compte du flou des dates on peut envisager "Du plus loin de l'oubli" comme la suite d'"Un cirque passe". Le narrateur aurait alors comme prénom Jean, qui est le premier prénom de l'auteur, ce qui renforcerait le coté autobiographique du livre. 

Si l'on considère en partie l'oeuvre de Modiano comme une auto-fiction, « Du plus loin de l'oubli est un livre capital puisque l'on y voit la naissance de l'écrivain Modiano. Une naissance bien sûr reconstruite, le narrateur n'étant qu'un double approximatif et rêvé de l'écrivain. Néanmoins cette apparition de l'écriture rend plus difficile pour le lecteur de "Du plus loin de l'oubli" de suivre le conseil judicieux que préconise Jacques Lecarme: << Modiano entretient évidemment une tentation, à laquelle le lecteur doit résister: celle d'assimiler le narrateur anonyme à l'auteur-Proust ou à l'auteur-Modiano. Ce serait une errur. Le je du roman est une forme vide, disponible à tous les investissements.>>.

 

Ci-dessous une émission de télévision où il est question du livre de Cosnard "Dans la peau de Patrick Modiano


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elisabetta 19/10/2014 11:37

la piscine de Chennevières s'appelait bien le Lido. Celle de La Varenne qui a disparu s'appelait le Beach.

B.A. 19/10/2014 17:06

Mais vous avez raison comment ai-je pu commettre une telle erreur moi qui fut un jeune habitué du Beach et du tennis de l'avenue Marie-Louise. Deux fleurons de La Varenne bradés par des politiciens véreux à d'avides promoteurs.

bruno 09/09/2012 16:07

Merci pour celle belle recension
Une sympathique édition allemande d' Une Jeunesse :
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lesdiagonalesdutemps 09/09/2012 18:19



Il y a en effet de belles éditions étrangères des livres de Modiano. J'ai appris en lisant l'indispensable Cahier de l'Herne Modiano qu'un des traducteurs allemands de Modiano était ce bon
lieutenant Heller un temps chef de Marguerite Duras que le monde est minuscule...