Du côté de chez Jacques-Émile Blanche à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent à Paris.

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Quelle joie que de parcourir une exposition vouée toute entière à Jacques-Emile Blanche, un peintre (et un personnage) que j'ai toujours admiré sans véritablement bien le connaitre à cause de l'ostracisme que la peinture non moderne, c'est à dire celle qui ne s'inscrit pas dans la lignée de Cézanne, subit en France. La postérité de Jacques-Emile Blanche aurait été toute autre s'il était né dans sa chère Angleterre.

L'exposition de la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint-Laurent présente 70 oeuvres de ce prolifique peintre. Elle privilégie les toiles que l'artiste a peint entre 1890 et la fin de la Grande Guerre, nous projetant dans le monde de la "Recherche", ce que suggère justement le titre de la manifestation.

 

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Jacque-Emile Blanche fut le grand portraitiste de cette époque, à l'égal d'un Whistler ou d'un John Singer Sergeant, plus probe qu'un Boldini, avec qui il partagea certains modèles. En dehors de ses qualités proprement picturales, ce qui est remarquable chez cet artiste, c'est le don de préscience qu'eut Jacques-Emile Blanche, un véritable flair pour dénicher les futurs talents. Il peint Proust, Poulenc et Pierre Louys alors qu'il sont encore de parfaits inconnus et Stravinski, Mauriac, Drieu seulement à l'aube de leur célébrité. Mais avoir eu dans l'adolescence Gounod comme professeur de Musique et Mallarmé pour l'anglais doit aider à deceller le futur maitre chez le jeune espoir.

Le tableau le plus célèbre du peintre, le portrait du jeune Marcel, est le phare de l'exposition. Il est accompagné d'un croquis préparatoire à la toile, pris sur le vif, qui est saisissant de vérité.

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Proust


L'oubli actuel du peintre est du aussi à son caractère et à ce que l'on nommerait aujourd'hui sa langue de pute. Léon Daudet le dit bien évidemment beaucoup mieux: << Que peut avoir avalé Jacques-Emile Blanche, quelle coloquinte, quelle herbe nauséeuse, pour avoir cette crampe buccale dans ce visage pâle, rond plissé, de couturière anxieuse?... Il appartient à la race des commères tragiques, brouillant les gens sous prétexte de les réconcilier, compliquant les histoires les plus simples, colportant les racontars et les fables déshonorantes, jouant les gales au grand coeur et les Merteuil sentimentales...>>. C'est assez rigolo que ce portrait soit signé Léon Daudet, car mis à part l'aspect physique, Daudet serait du genre commère épanouie et joviale, cela pourrait presque être un auto portrait... Ferdinand Bac, cité dans le Proust de Ghilain de Diesbach, fait, dans ses souvenirs, un portrait révélateur de Jacques Emile Blanche: << C'était un fils de famille très gâté... toujours inquiet, ruminant et dénigrant, angoissé et méfiant, tatillon et maniaque, curieux et agité, plein de souci, de mauvaises digestions, de mauvaises humeurs, attentif, passionné pour l'Art, admiratif des morts et de quelques vivants. Un esprit singulier, attachant et détachant à la fois, un talent prodigieux fin, élégant, simple; un goût racé, un peu trop exclusif dans sa préciosité, mais un vrai artiste et aussi un vrai écrivain.>>. Je souscris complètement, d'après ce que je sais de l'homme et de l'oeuvre, à ce portrait. L'exposition de la fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent ne peut, tout simplement en raison de la surface dont elle dispose, rendre complètement justice au talent de Jacques-Emile Blanche qui fut bien autre chose que le peintre du monde proustien. N'écrivait il pas: << mes tableaux, mes études, mes livres ne sont, à la façon de mes portraits peints, que les paragraphe ou les pages d'une petite histoire de son temps.>>. Il reste pour s'en convaincre que l'on organise la rétrospective que mériterait Jacques Emile Blanche et que l'on réédites ses nombreux écrits. La belle monographie très illustrée que lui a consacrée Jane Roberts et qui ne fait en rien doublon avec le catalogue de l'exposition propose les reproduction de nombreuses toiles et des extraits des écrits du peintre qui donne l'envie d'en lire plus.

 

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Colette, 1905

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Marie de Roumanie

Une telle rétrospective outre les nombreuse natures mortes, vues d'intérieur et paysages normands et londoniens, sans oublier ses nombreux portraits d'enfants, que l'artiste a peint  serait une extraordinaire galerie de portraits de presque tout ce qui a compté dans le monde des arts et des lettres, encore que ce ne soit pas exclusif, en France et un peu en Angleterre de 1880 à 1930. Il a fait le portrait de gens aussi différents qui parfois étaient ses proches amis que Barres, Crevel, Virginia Woolf, Bergson, Radiguet, Henry James, Paul Morand, Montherlant, Paul Valery, Paul Claudel, Max Jacob, Gabriel Fauré, Debussy, James Joyce, Thomas Hardy, Degas, Henri de Régner, Maurice Barres, Mallarmé... et bien d'autres celébrités. Il a aussi fait beaucoup de portraits de personnes pour qui la postérité a été moins généreuses que pour ceux précédemment cités.     

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au centre une robe créée par Yves Saint Laurent en 1971 pour le bal Proust donné pour le centenaire de l'écrivain

L'intelligence du commissaire, Jérôme Neutres a été de limiter son choix de toiles, dans le temps, celui plus ou moins contemporain de la Recherche, et  à des sujets pouvant de près ou de beaucoup plus loin se rattacher au roman de Proust. Si, il y a peu, je me moquais de la ridicule scénographie de l'exposition Bohèmes au Grand Palais qui rend les oeuvres peu visibles, ici, celle de l'agence Nathale Crinière et du décorateur Jacques Grange est magnifique, tout en étant au service des tableaux; les mettant en scène avec élégance. Une présentation fidèle à l'esprit du peintre qui écrivait: << Ce que je prétend recréer c'est quelque chose comme l'atmosphère d'une époque.>>.

 

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Jacques-Emile Blanche était assurément un garçon délicat, mais l'était-il dans toutes les acceptions du terme également dans l'euphémisme qui désigne un homosexuel? Malgré son mariage, tardif à près de 35 ans on lui prètait des moeurs déraillés comme le dit si joliment Ferdinand Bac, il ajoute: << Mais peut être était-il lui même l'artisan conscient ou inconscient de sa réputation que les uns chuchotaient et que les autres claironnaient. Il s'y prêtait avec une sorte de bonne grâce. C'était même la seule bonne grâce qu'on aimait lui reconnaitre.>>.

 

Jacques-Emile BLANCHE | Charles Shannon and Charles Ricketts

Jacques-Emile BLANCHE Charles Shannon and Charles Ricketts

le tableau ci-dessus n'est pas dans l'exposition
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Cet homme dont nombre de ses amis très proches comme Gide, Cocteau étaient homosexuels et qui fit le portrait de nombreux autres Montherlant, Crevel, Max Jacob, Beadsley... et qui fit un étonnant portrait d'un couple d'hommes Charles Ricketts et Charles Shannon et que dire de son autoportrait très ambigu en compagnie de Rafael Ochoa qui pose délicatement sa main sur l'épaule du peintre, pouvait faire preuve d'une certaine homophobie qui se concrétisa par exemple par son refus de revoir Oscar Wilde après sa condamnation. Une attitude envers l'homosexualité qui n'est pas éloigné de celle d'un Léon Daudet, encore un point commun avec le polémiste qui pourtant n'aimait pas beaucoup Blanche.

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Il pouvait en outre faire preuve dans ce domaine d'une stupéfiante naiveté, ainsi pour le portrait du jeune Sir Coleridge Kennard (que j'aime beaucoup d'autant que ce joli garçon n'est pas sans me rappeler un de mes chers amis, bien trop tôt disparu), il fut très surpris du mécontentement de la mère du modèle qui trouvait la représentation de son fils trop révélatrice, ce qui était en somme une sorte de compliment. Le modèle en revanche aimait beaucoup le tableau et le racheta, vingt cinq ans plus tard, après la mort de sa mère!

Proust était également ravi de son portrait. Dans Jean Santeuil (page 675 dans La Pleiade), par l'intermédiaire de son personnage, l'écrivain écrit sa joie d'avoir été aussi bien compris par le peintre. Néanmoins, il n'est pas certain que Blanche aurait aimé le titre du chapitre: Portrait de Jean par un peintre mondain. Mais Jean Santeuil est paru bien après la mort du peintre et celle de son modèle...    

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au centre et barbu Rodin    

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Remercions la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint-Laurent de nous présenter une exposition aussi originale loin de la triste doxa de l'air du temps. Cet accrochage magnifiquement présenté sera une révélation pour beaucoup et un beaume au coeur de tous les amoureux de la peinture.

 

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André Gide

 

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Jean Cocteau    

Aubrey Beardsley

Anna de Noailles

Thomas Hardy

Percy Grainger

Vaslav Nijinsky

Maurice Barrès

Comtesse de Castiglione

Jean Cocteau

Olga Caracciolo (plus tard Olga de Meyer)


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pierred 04/01/2013 02:17

Il me semble que la réaction de la mère du jeune homme qui trouvait le portrait de son fils trop représentatif vous a échappée... A mon sens en tout cas, si vous regardez la position des mains, des
jambes, la délicatesse des traits, le teint diaphane, ce portrait jetait purement et simplement un éclairage trop vif sur les moeurs de son fils...

lesdiagonalesdutemps 04/01/2013 07:15



non cela ne m'a pas échappé mais je ne trouvais pas utile d'insister. La biographie du modèle cependant contredit (quoique) cette image puisqu'il s'est marié et a eu des enfant. Il a été aussi un
résistant important lors de la dernière guerre.