Des inconnues de Patrick Modiano

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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« Les inconnues » est constitué de trois nouvelles d'une cinquantaine de pages chacune et chacune écrite à la première personne. Pour ce faire à chaque fois l'écrivain a endossé une identité féminine, on ne s'aperçoit du sexe du narrateur, qu'en observant les accords des participes passés employés avec le verbe être, puisque les trois textes ont pour personnage principale une jeune femme, presque encore une adolescente. On ne sait ni leur prénom ni leur nom. Chacune raconte un épisode de sa vie, celui d’une bascule, entre la fin de l’adolescence et l’entrée dans la vie adulte. On ne sait pas ce qui s’est passé avant et après.

C'est la première fois dans un livre de Modiano où le "je" est une femme. Ce sera de nouveau le cas dans "La petite bijou" et épisodiquement dans "Le café de la jeunesse perdue. Autre rupture, surtout si l'on songe aux premiers livres de l'écrivain le changement de classe et de posture face à la vie, il ne s'agit plus de dandys mais de fille de peuCes héroïnes sont si archétypales des héroïnes modianesques que les nouvelles, lors de leur parution, semblent un peu un exercice de style plus que des textes nécessaires pour le romancier. A la lumière des oeuvres suivantes on peut considérer qu'elles ont été une sorte d'entrainement pour l'écrivain en vue de ses romans futurs.

La figure centrale de chacune des parties du livre est une jeune fille, comme presque toujours dans les romans de Modiano, en fuite, ayant une certaine innocence, essentiellement passive devant les événements mais ayant miraculeusement réussi à se débrouiller grâce à l'intervention d'une figure protectrice aussi miraculeuse qu'inopinée, peu loquace, faisant part d'une morne inaptitude à se conformer aux normes sociales livrant une version embrouillée de leur court passé non comme c'est souvent le cas dans les autres livres de l'écrivain pour masquer un mystère, une faute, un remord mais cette fois pour tenter de donner une épaisseur à une vie qui n'est que vide. Là sans doute réside le principale défaut de cet opus modianesque, il n'y a pas le suspense habituel du mystère à découvrir pour le lecteur qui si l'écrivain n'a rien perdu de sa maitrise, a tout de même du mal à se passionner pour les pales gourgandines qui font office d'héroïnes, ici.

L'écriture est volontairement pauvre, ici aucune allusion intertextuelle (elles étaient un de mes grands plaisirs dans les premiers Modiano, je suis un peu snob), tout second dégré, toute ironie, toute parodie sont bannis, en raison du milieu des narratrice, filles de peu elle sont étrangère à la culture littéraire.

Dans le premier texte, il y a si peu d'aspérités que l'on se raccroche au moindre fait, toujours flou néanmoins, comme dans la première nouvelle dans laquelle le mystérieux ami protecteur de l'héroïne a une attitude agressive envers un écrivain lors d'une séance de dédicace en Suisse. On subodore que l'écrivain en question pourrait être un ancien collaborateur... Sa description m'a fait penser à Lucien Rebatet, le lieu à Paul Morand ou Bernard Faye et le titre de l'ouvrage qu'il dédicace à Jacques Chardonne. Vivre à Madère est un des livre de cet auteur paru en 1953. Donc l'histoire se passe en 1953. Mais la description de quelqu'un de très sec ne correspond pas à Chardonne, même si ce dernier affectionnait les noeuds-papillons... L'écrivain en question a peut être été créé en mélangeant les trois auteurs que j'ai cité... Si l'on considère que l'écrivain est Chardonne et comme on apprend plus loin qu'elle raconte son histoire trente ans plus tard, soit alors en 1983. L'héroïne a 18 ans "cette année-là". Elle est donc née en 1935. D'après elle Guy Vincent est plus âgé qu'elle ("Il avait dix ou quinze ans de plus que moi"), il pouvait être lycéen ou étudiant pendant l'occupation.

Comme dans « Du plus loin que l'oubli » (1996), il s'agit avec « Des inconnues » d'emmener le lecteur à la recherche d'un moment de jeunesse. D'autre part, comme dans Dora Bruder (1997), Modiano pourrait affirmer ici : " Si je n'étais pas là pour l'écrire, il n'y aurait plus aucune trace de cette inconnue.

Comme dans un grand nombre de ses livres, ces trois nouvelles contiennent de nombreuses réminiscences autobiographiques de Modiano. Comme l'héroïne du deuxième récit, le romancier a souffert de vivre dans un pensionnat près d'Annecy, le collège Saint-Joseph de Thônes. Les très rares fois durant cette période où il voyait son père, c'était à Genève dans le hall de l'Hôtel où il assistait à un mystérieux ballet de diplomates et de dirigeants du FLN, comme l'héroïne de la première nouvelle, c'est du moins ce que j'ai supputé. Enfin, comme la jeune femme du troisième récit, Modiano a connu, toujours près d'Annecy, des disciplesde Gurdjieff.

Comme souvent, il n'y a pas de date dans ces récits (mais ce n'est pas le cas pour tous, par exemple « Voyage de noce » est régulièrement daté), mais l'on comprend vite que les présent des nouvelles ne sont pas celui de la parution. L'auteur laisse de nombreux indices pour que l'on sache quelle année nous sommes. La deuxième nouvelle est facile à dater; la chanson de Charles Aznavour qui "passait souvent à la radio, cet été-là:" (L'amour c'est comme un jour) date de 1962. Et le film La belle Américaine qu'ils ont vu "53 fois" est sorti en 1961. Nous sommes donc en 1962.

En ce qui concerne la troisième nouvelle, on peut également la dater grâce à ne chanson qui y est cité, « A Whiter Shade of Pale ». La chanson de Procol Harum, date de 1967. Comme il n'y a aucune allusion à mai 68, on peut penser que cette histoire débute en janvier 1968.

Cette fois Modiano, s'il ne délaisse pas complètement Paris et ses alentours (la porte de Vanves), privilégie la province, Lyon et surtout la région d'Annecy où se déroule également l'intrigue de « villa triste ».

La construction des trois parties est typique de celle des nouvelles avec leur chute abrupte et parfois inattendue, en particulier dans la seconde.

Dans la deuxième nouvelle, on peut lire entre les lignes une hostilité envers l'homosexualité qui est souvent présente dans l'oeuvre de Modiano tout en étant rarement traitée de front, mise à part dans « Villa triste » mais presque toujours de biais, comme ici. Dans la première nouvelle, on peut expliquer par une homosexualité dissimulée de Mireille Maximoff son étonnante prévenance envers la narratrice d'autant que cette dernière raconte son histoire, trente ans après, de l'endroit même d'où venait Mireille Maximoff. On ressent dans la deuxième nouvelle de la part de l'auteur une certaine hostilité pour l'homosexualité latente, inaboutie de certains hommes entre eux qui l'appelle complicité, camaraderie ou fraternité, cette homosexualité qui n'ose ni dire son nom, ni être consommée et qui dictent les comportements de quantité de soi-disant hétérosexuels, veules et qui aiment trop leur mère...

 

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