Des hommes de Laurent Mauvignier

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 


Capture d’écran 2011-11-19 à 14.34.01-copie-1Une des antiennes qui m'horripile le plus est celle qui énonce doctement que la littérature française a refusé de traiter les guerres d'Indochine et d'Algérie, en oubliant entre autres les roman de Jean Larteguy, Jean Hougron et ceux de Pierre Schoendoerffer ce qui n'est pas rien, même s'ils ne sont pas à la mode. Indirectement c'est aussi faire l'impasse sur les premiers livres de Pierre Guyotat.

L'argument du roman de Mauvignier est simple: Lors d'une petite fête pour le départ à la retraite de Solange, au tout début des années 2000, dans la salle des fêtes de ce que l'on suppose un gros bourg, qui ne sera jamais situé géographiquement, alors que famille et amis sont réunis, Bernard, dit feu de bois, le pivot du livre et le seul qui aura droit à une description précise, Il a 63 ans, le visage bouffi, les cheveux jaunes, de grosses moustaches, un nez grêlé et il sent mauvais. Il vit seul, dans un gourbi. C'est le frères de Solange, l'ivrogne du village, un quasi clochard, durant la réception il fait à sa soeur un somptueux cadeau, une broche, sans commune mesure avec ses moyens. Le présent ulcère l'assistance qui conspue Bernard, on le soupçonne d'avoir dépouillé « la mère » pour acheter le bijou. Après avoir quitté la fête, il revient ivre et s'en prend à un ami de Solange, un algérien. Cette algarade fait ressurgir les souvenirs de la guerre d'Algérie de Rabut, le cousin de Bernard qui était avec lui dans le djebel quarante ans auparavant. Rabut n'a jamais osé les dire à sa femme ce qu'il confesse au lecteur dans son soliloque: «Nicole, tu sais, on pleure dans la nuit parce qu'un jour on est marqué à vie par des images tellement atroces qu'on ne sait pas se les dire à soi-même.».

Contrairement à beaucoup de romans qui commencent fort et s'étiolent au fil des pages, celui-ci a un début laborieux et ne fait qu'augmenter en intensité ensuite. L'évocation de la guerre d'Algérie ne commence qu'au deuxième tiers du livre. Pour en arriver là il faut vaincre la pâteuse litanie du narrateur, Rabut, description de la fête où nous sont présenté des personnages qui ensuite souvent ne réapparaitront plus. Le style de cette première partie est un pénible pastiche de Duras avec maintes répétitions, beaucoup de pages pour ne pas dire grand chose et soudain dès que les souvenirs de Rabut nous transportent en Afrique du nord, l'écriture devient alerte, les notations psychologiques se font précises et les descriptions évocatrices. L'émotion ne fait que croitre de chapitre en chapitre. Cette tragédie est divisée en quatre actes d'inégale longueur: après-midi, soir, nuit, matin. L'Algérie occupe la presque totalite de la partie la plus longue, 129 pages qu'est la nuit.

Mauvignier avec beaucoup d'économie de moyen fait revivre toute l'Algérie de 1960 de la manière dont pouvait l'appréhender un appelé lambda du contingent. Mauvignier est aussi à l'aise pour évoquer un village de l'an 2000 que pour ressusciter l’Oran des Aronde et de ses trolleybus blanc et vert de 1960. Mais son talent est surtout d'entrer à l’intérieur de la tête de ces jeunes prolos que la France envoyait se battre dans une contrée qu'ils n'avaient jamais imaginée. Il réussit un tombeau pour les anciens de la guerre d'Algérie. Chaque groupe social apparaît, personnifié par un personnage sans que jamais cela paraisse forcé ou caricatural. C'est sans manichéisme ni complaisance que sont montré les horreurs de la guerres et l'étroitesse d'esprit de chacun faisant bouclier du concept moralement confortable de la fin qui justifie les moyens.

Le secret de Rabut et de Bernard ne nous est révélé que dans les dernière page du livre qui valident habilement le reste du récit.Ce coup de théâtre m'a fait penser à celui du roman « L'ironie du sort » de Paul Guimard dans lequel, comme dans « Des hommes » un petit fait à d'énormes conséquence mais dans le livre de Guimard il s'agit d'une autre guerre, la seconde guerre mondiale. La force du livre est de bien montrer les relations de causalité entre ce qui se passe en 2000 dans ce coin anonyme de France et ce qui s'est déroulé quarante ans plus tôt en Algérie.

Mauvignier, comme l'a fait avant lui un Roland Dorgeles pour la guerre de 14 dans ses « Croix de bois » montre bien le quotidien sans gloire de ces soldats mal nourris, mal logés, trimballés ici et là. Occupés à des tâches sans intérêt, ou à des jeux stériles. L’énervement provoque des bagarres, dont l'une changera l'existence de nombreuses personnes.

Plus qu'un roman sur la guerre d'Algérie, Des hommesest un roman sur les marques que la guerre laisse à vie. Je recommande pour compléter ce beau livre, même s'il se suffit à lui même, de voir sur le même sujet le documentaire de Bertrand Tavernier, « La guerre sans nom ».

L'auteur n'est pas en âge d'avoir fait la guerre d'Algérie, il est né en 1967, et pourtant on croit être dans cette servitude dérisoire et quotidienne du soldat de base. Une interview (http://www.leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=2617) m'apprend qu'en revanche son père l'a fait et s'est suicidé lorsque Laurent Mauvignier était adolescent. Est-ce cette tragique histoire familiale qui a nourri cette poignante histoire.

Il est dommage que le romancier, probablement dans le souci d'universalisme, n'est pas donné plus de précisions sur certains des acteurs de son récit. J'aurais aimé par exemple connaître le statut social exact de Rabut dans cette petite communauté provinciale ou encore le devenir de Février.

Mauvignier a réussi a écrire un des livres les plus fort, les plus honnète, et les plus juste sur la guerre d'Algérie.

 

 

 

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