Des choses sérieuses de Gregory Norminton

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 


arton12539_dedf5Bruno Jackson est a trente deux ans un homosexuel obèse mal dans sa peau. Un soir lors d’une soirée chez une ami, il tombe nez à nez avec Antony, son meilleur ami au collège, une public school à l’ancienne. Dans celle-ci  Bruno, le fils timide et solitaire d’ expatriés britanniques, s’ est épris de Anthony Blunden beau spécime  de  rejeton de l’upper classe . Tout semble avoir souri pour Antony tant dans sa vie privée que professionnelle, alors que Bruno est abonné aux étreintes furtives sans lendemain et poursuit une terne carrière de fonctionnaire dans un ministère. 
Cette rencontre rouvre chez Bruno des plaies qu’il croyait cicatrisées. Les deux hommes qui ne se sont pas revus depuis leur seize ans, sont liés par un secret honteux, MacGuffin que le romancier fera vivre jusqu’aux presque dernières pages, transformant ce roman de collège en thriller.
On ne parvient pas à lâcher le livre jusqu’à la dernière page non tant à cause du suspense que l’auteur a su créer (même si Norminton  a retenu les leçons d’Agatha Christie, mais je ne peut en dire plus sans défleurer le roman) mais surtout en raison de l’empathie qu’il a réussi à installer entre  le lecteur et Bruno qui nous raconte toute cette histoire. Le roman fait de constants aller et retour entre aujourd’hui et hier, soit les années de collège des deux garçons , une quinzaine d’années plus tôt. 
“Des choses sérieuses” nous entraîne dans l’univers, o combien exotique pour un lecteur français, des publics schools britanniques (celle que fréquentent Bruno et Antony n’est pas mixte.), institution que l’on a tendance, de ce coté ci de la Manche, à cantonner à la période édouardienne alors que c’est une réalité encore bien vivace de nos jours en Angleterre.
Le quotidien de ce monde aux rites aussi étranges pour nous que ceux des indigènes de papouasie nous est décrit avec finesse et exactitude.
Il fait naître pour le lecteur non rompu à cet univers bien des questions et bien des réflexions.
Cette description du quotidien d’un collège anglais et surtout  la vision qu’en ont les élèves met en lumière les points communs et les différences avec d’autres systèmes. Si l’éducation anglaise qui est peinte dans le roman, qui est celui d’une élite sociale, est très éloignée du modèle français. En revanche on peut y déceler bien des points communs  avec le vécu et le ressenti des jeunes japonais que l’on peut voir étalés avec complaisance dans de nombreux  mangas dont les années de collège sont les décors récurrents et préférés.
Pour les anglais comme pour les japonais ces années ne paraissent pas être, comme pour les jeunes français, un passage qu’il faut franchir le plus vite possible et sur lequel on ne se retournera pas. Mais au contraire pour les adolescents anglais et aussi japonais, c’est à la fois un parcours initiatique et une fin en soi. 
Le roman de Norminton , est le quatrième paru en France de cet auteur, né en 1976 (comme Bruno), tous chez Grasset. C’est le premier que je lis et il m’a donné l’envie d’en lire d’autres. Même si “Des choses sérieuses”  est un ouvrage éminemment dépressif par le fait qu’il met bien en évidence , le phénomène que nous avons tous constaté, parfois à nos dépends, que bien peu des fleurs de l’adolescence donnent des fruits à l’âge adulte. Le mal dont souffre Bruno et Antony, chacun à leur façon c’est d’ailleurs, d’être conscient du gouffre qui sépare des espoirs qu’ils mettaient en eux mêmes dans leur adolescence aux réalisations de l’âge adulte. Le roman parlera beaucoup à ceux qui ont beaucoup promis et peu tenu...
Les rapports entre les élèves entre eux et entre les élève et les professeur et en particulier les liens qui se tissent entre l’un des professeur, monsieur Bridge et les deux garçons sont décrits avec beaucoup de finesse. C’est plus par l’acuité psychologique des personnages que par le style un peu plat que le roman séduit. Il reste cependant très agréable chaque phrase semble polie par l’auteur comme un gros galet par la mer. Le livre est d’une lecture très fluide. Il semble qu’il n’y ai jamais dans les phrases de Norminton un mot de trop... La grande culture du romancier et de son traductrice, Marie-France Girod, grande connaisseuse des moeurs anglaise, transparait, mais toujours avec légèreté et élégance à chaque ligne.
Je ne connais que peu Gregory Norminton mais cette déclaration a conquis d’ emblée ma sympathie: << Je suis amoureux des escargots.  Ce sont des triomphes de l'évolution, ils ont inspiré les poètes de Shakespeare:
Love's feeling is more soft and sensible 
Than are the tender horns of cockled snails...
à Marianne Moore 
Le personnage de Bruno est peint avec beaucoup de perspicacité et vivra longtemps dans la mémoire du lecteur. Ce garçon dont on s’apercevra à la fin du livre, un peu trop dans l’air du temps, que sont âme est moins limpide qu’il veut le faire croire, m’a amené à la réflexion suivante que certains, je n’en doute pas, trouveront inconvenantes, pourquoi tant d’homosexuels sont obèses et pourquoi tant d’obèses sont immatures ce qui conduit inévitablement à la troisième interrogation qui en découle pourquoi tant d’homosexuels sont immatures...
Il y a tant de sujets tutoyés, toujours avec délicatesse, dans le roman de Norminton, le désir homosexuel adolescent, le remords, la maladie, les relations parents enfants, la posture écologiste (celle-ci très britannique et fort éloignée de celle de nos verts), Norminton est lui même militant écologiste... qu’il fait naître beaucoup d’ interrogations dont je ne peux donner qu’un pâle exemple... Une des grande et rare qualité du livre est de réussir amalgame convaincant  entre l’intime et le politique.
“Des choses sérieuses” devrait ravir tous les amoureux de l’Angleterre. Si j’aime tant les romans anglo-saxons contemporains, et celui-ci en est un bon exemple, c’est qu’ils ont l’ apanage de la profondeur sous des aspects modestes, tout le contraire de la majorité de la production française qui affiche son intellectualisme de forme qui ne recouvre le plus souvent qu’une vacuité de fond. Dans ce continent des lettres en langue anglaise, j’ai une prédilection pour ce qui nous vient d’Albion. Les romans anglais ont presque toujours la supériorité sur leurs homologues américains l’excellence de leur construction “de leur découpage” (“Des choses sérieuses” entre de bonnes mains ferait un beau film. ), ils possèdent une fluidité que n’a que rarement les ouvrages venus d’outre Atlantique qui semblent souvent être qu’une suite de nouvelles aux personnages récurrents mises bout à bout. Néanmoins ici j’y ai retrouvé des échos  de romanciers américains pour le ton de Stephen McCauley et pour  les thèmes de David Leavitt, Donna Tartt...
Ceux qui aiment une littérature ancrée dans le monde moderne, encore une spécificité du roman anglais actuel, Coe, Will Self... car les grands faits historiques de ces quinze dernières années passent en filigrane de l’intrigue mais avec plus de légèreté et moins d’acrimonie que chez les deux auteurs pré cités et les personnages émouvants et inoubliable devrait faire “Des choses sérieuses” une de leur toute première lecture d’été...  

 

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