Demain il fera jour d'Henry de Montherlant au Théâtre de l'Oeuvre dans une mise en scène de Michel Fau

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

 

 

Tout d'abord il faut remercier Michel Fau, et même doublement, tout d'abord d'avoir fait jouer cette pièce qui n'a été que très rarement repris depuis sa création et jamais sur une « grande » scène. Si demain il fera jour n'est pas la pièce la mieux construite de Montherlant, elle est néanmoins une des plus intéressantes et possède avec le personnage de Georges Carrion à mon avis le personnage le plus riche et le plus complexe de tout le théâtre de cet immense écrivain. Peut-être parce qu'il y a mis beaucoup de lui-même Michel Fau le metteur en scène s'est attribué le rôle et il a bien eu raison.. Mais au delà de la reprise de la pièce c'est même pour le retour de Montherlant sur une scène parisienne qu'il faut louer Michel. Il faut malheureusement convenir qu'il faut aujourd'hui beaucoup d'audace pour monter une pièce de Montherlant tant cet auteur est banni par les faiseurs d'opinions du jour. Montherlant est devenu un auteur underground!

Le théâtre de Montherlant se divise en deux grands pans: le premier est de loin le plus célébré, c'est son théâtre en costumes, ses pièces historiques comme « La guerre civile », « La reine morte », « Malatesta »..., le deuxième est constitué par les pièces contemporaines (précisons contemporain de Montherlant je le rappelle mort il y a un peu plus de quarante ans). Elles sont beaucoup moins nombreuses. Je citerais « Celles qu'on prend dans ses bras », « Fils de personne », « L'exil »...

 

demain

© Marcel Hartmann


« Demain il fera jour » est particulière dans l'oeuvre du dramaturge à plus d'un titre. Tout d'abord elle est une suite; suite de « Fils de personne » dont elle reprend les personnages trois ans après. On peut regretter que Michel Fau n'ait pas donné les deux pièces, qui sont chacune assez courtes, un peu plus d'une heure chacune, la première donnant de la consistance à la seconde. C'est d'ailleurs ce que préconise l'auteur. Mais néanmoins on peut tout à fait voir chacune séparément.

« Fils de personne » a été écrite en 1948 et créé en 1949 au théâtre Hébertot. Ce fut un échec cuisant. Ce qui est déjà une singularité dans l'oeuvre de l'écrivain qui a connu surtout des succès au théâtre. Michel de Saint Pierre dans « Montherlant bourreau de soi même » a consacré un chapitre à l'explication de l'échec de cette pièce.

« Demain il fera jour » se passe à Paris en juin 1944 sur trois jours. Chacune de ces journées est illustré par un acte. George Carrion est devenu un grand avocat (A ce sujet la connaissance de « Fils de personne » est intéressante car dans cette pièce dont on peut situer l'action au tout début de la guerre, Georges Carrion n'a pas du tout la même « surface sociale » ainsi on peut penser que s'il est devenu un tel notable c'est grâce à l'occupation.). Le personnage de Georges est très ambiguë, il a travaillé pour les allemands tout en les aimant pas, il a défendu devant les tribunaux un allemand, mais on apprend aussi qu'il a soustrait quelques jeunes au S.T.O...

Le noeud de l'action est que Georges Carrion en arrive à pousser son fils, Gilou, 17 ans, à s'engager dans la résistance où il risque la mort. Alors que dans un premier temps il l'en a fermement dissuadé. Entre ces deux recommandations contradictoires les dialogues suggèrent, que l'avocat a reçu des menaces en raison de ses faiblesses envers les allemands (il y a beaucoup de non-dit dans cette pièce). Il subodore qu'avoir un fils résistant sera une bonne assurance sur la vie, le temps de l'épuration venu (on pense à l'attitude assez similaire de Jacques Chardonne). Mais l'avocat n'a pas les moyens de son cynisme. Il se dégoute d'avoir agi ainsi. Carrion est un égoïste qui ne s'aime pas. Le thème du bénéfice qu'une famille peut tirer du sacrifice patriotique d'un de ses membres est aussi celui des « Marchands de gloire » de Marcel Pagnol.

Aujourd'hui on ne mesure pas le courage un peu insensé qu'a eu Montherlant avec cette pièce, créée en 1949 au Théâtre Hébertot, dans laquelle il parle rien de moins que de la résistance et de la collaboration. Elle fut à l'époque jugée scandaleuse, elle faillit être interdite. Il déplaira aux deux camps faisant le portrait d'un collaborateur qui a épousé la cause des allemands non par idéologie mais par faiblesse, pour en tirer un profit matériel et celui d'un résistant qui ne s'engage que pour des raisons puérils. Sa manière de renvoyer dos à dos collaborateurs et résistants (mais Georges et son fils n'en sont que des ersatz) me fait songer à la chanson de Brassens, « Les deux oncles ».

 

 

 

 

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photo © Marcel Hartmann


Autre singularité, elle est en partie autobiographique, elle n'est pas la seule dans ce cas dans l'oeuvre de l'écrivain, voir « L'exil » et surtout « La ville dont le prince est un enfant ». Tout d'abord on peut voir en Carrion d'abord un homme qui refuse la paternité. Carrion n'est pas sans rappeler en cela le Costal des « Jeunes filles » en qui à l'époque de la parution du livre, le public a vu un double de Montherlant; ce qui est assez savoureux avec ce que l'on sait aujourd'hui de la vie de l'auteur. Mais surtout le personnage de Gillou et de sa mère ne sont pas sans rappeler ceux de la mère de Doudou et Roro deux jeunes amis de coeur et de corps qu'il partageait avec Roger Peyrefitte (voir à ce propos la correspondance Henry de Montherlant / Roger Peyrefitte parue en 1983 aux éditions Robert Laffont). On peut imaginer également que Montherlant a transposé les rapports qu'il entretenait avec sa propre mère au début de la grande guerre dans ceux de Gillou et de sa mère.

On peut se demander aussi si dans le personnage de Georges Carrion, Montherlant n'a pas voulu faire un portrait au noir de lui-même. L'auteur est l'exact contemporain de son personnage, comme lui sans être collaborateur il a eu une action (le texte du Solstice de juin écrit en 1940. Montherlant dans un dialogue de George avec son fils fait dire à l'avocat: << On croyait à de certaines chose, l'hiver 1940, auxquelles on ne peut croire, l'été 1944.>> Acte II, scène IV) qui pouvait faire penser qu'il aurait des sympathies pour le régime du Maréchal et même l'occupant (, et comme lui également il n'a pas exactement suivi les préceptes qu'il édictait pour la jeunesse. Léon Pierre-Quint, membre du Comité national des écrivains résumera en octobre 1945 le dossier Montherlant sur son éventuelle collaboration: "La seule accusation qui pourrait être reconnue contre lui, ce n'est pas d'avoir pris un mauvais parti, c'est de n'avoir pas pris de parti du tout".

Mais le coté le plus original de la pièce est de montrer un père qui ne se sent pas obligé d'aimer son fils. C'est certainement cela qui, dans le climat de bien pensance actuelle, devrait choquer le plus. Demain il fera jour n'est pas plus tendre pour les mère elle continue la charge commencée dans fils de personne contre comme l'a dit H-R Lenormand contre << Le temps des mères futiles, des enfances prolongées, des garçonnets adorables.>>.

Michel Fau a résolument choisi de faire une mise en scène d'époque. Les acteurs sont maquillés un peu comme on le faisait avant guerre. Ils évoluent dans un décor élégant, très année trente de Bernard Fau, le frère de Michel,sans aucun anachronisme (idem pour les costumes) mais qui pourrait tout aussi bien être le décor d'une pièce de Bernstein à sa création. La lumière (d'Alban Rouge) légèrementorangée, confère un aspect sépia à ce huis-clos familial.

Si on peut féliciter Michel Fau de n'avoir pas fait s'agiter inutilement, comme c'est trop souvent le cas, ses comédiens, le premier acte est tout de même statique à l'excès. Il pourrait être joué par des paralytiques!

Michel Fau est remarquable dans le rôle de cet avocat tout en façade. Dans ses mimiques noires-patelines il m'a rappelé feu Jean Le Poulain. Si « Demain il fera jour » est un drame, on y rit aussi (jaune) surtout dans le premier acte dans lequel Georges Carrion débite des horreurs misogynes ce qui est rassérénant après le lavage de cerveau par le politiquement correct que l'on subit quotidiennement.

 

 

  

La pensée de Montherlant, sa vision de l'individu, du couple et de la ­famille, est toujours aussi cruelle.


 

 

La révélation du spectacle est le très joli LoïcMorbihan qui joue Gillou, dans un style plus naturaliste que ses ainés. Son choix est parfait, il a une tête d'époque. Si dit ainsi cette remarque peux paraitre un peu curieuse, cependant je suis sûr que vous n'aurez pas été sans remarquer sur les photos de cette période que les visages sont différents de ceux d'aujourd'hui. C'est ressemblant à Loïc Morbihan que j'imagine Christian d'Ancourt; les lecteurs du « Prince Eric » me comprendront...

Léa Drucker se tire honorablement d'une partition presque impossible à jouer. Son personnage de mère hystérique, possessive, à la limite incestueuse, est trop caricatural. C'est la principale faiblesse de la pièce. Cette bonne femme est un personnage qui vous console d'être orphelin. La comédienne a de la peine à être constante dans ses choix de jeu. Au premier acte elle laisse percer un accent faubourien qui ne réapparaitra plus ensuite dans les deux actes suivants dans lesquels elle joue dans une couleur plus mélodramatique.

Le plaisir principale de « Demain il fera jour » est de réentendre enfin sur une belle scène la percutante langue de Montherlant.

Contrairement à ce que l'intrigue de la pièce pourrait faire craindre, elle n'est en rien démodée. Sa transposition dans la Syrie d'aujourd'hui serait d'une extrême facilité...

 

Pour retrouver Michel Fau sur le blog: Demain il fera jour d'Henry de Montherlant au Théâtre de l'Oeuvre dans une mise en scène de Michel FauQue faire de mister Sloane de Joe Orton à la Comédie des Champs Elysées  

 

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xristophe 08/06/2014 00:51

A la fois charnu et méticuleux cet article : très "B.A." en forme ! J'aurais dû aller voir ça ; aujourd'hui seulement, je connais Michel Fau - par son très brillant "Récital Emphatique" (+ ses commentaires, si subtils et nets) ; l'avez-vous vu (et entendu) ? Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il ne le joue pas du tout comme un "paralytique" !

B.A. 08/06/2014 19:46

Je n'ai pas encore vu ce récital emphatique mais en revanche depuis cette pièce j'ai revu Michel Fau dans le Misanthrope.
L'attitude de Carrion fait terriblement penser à celle de Jacques Chardonne envers son fils qui à la Libération a été très utile pour le dédouaner partiellement de son penchant collaborationiste. Mais le fils de Chardonne a survécu, lui. A chaque fois que j'ai vu Michel Fau, très grand acteur je trouve qu'il a un problème pour appréhender l'espace de la scène. C'est encore plus vrai dans ses mises en scènes.

Bruno 04/12/2013 18:09

Une curieuse page FaceBook, pas très active, mais à lire, peut être :
https://www.facebook.com/pages/Pour-la-diffusion-du-th%C3%A9%C3%A2tre-de-Montherlant/174170299292467

lesdiagonalesdutemps 04/12/2013 18:20



merci pour l'adresse